Dégringolade

JEUNES ÉCRIVAINS

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Dégringolade une histoire écrite par

Claudine

mars 1998 Les fenêtres des quarante étages de l'immeuble reluisaient de propreté. Je m'apprêtais à descendre de ma position haut perchée et à rentrer chez moi avec le sentiment du devoir accompli. Quelques semaines auparavant, c'est en désespoir de cause que j'avais accepté cet emploi de casse-cou. Histoire de remettre mes finances à flot, je devais à tout prix m'amasser un petit pécule. J'étais allé plus loin encore: j'avais parié avec un copain de beuverie que je reviendrais sain et sauf d'une journée de travail passée sans corde ni harnais. Ces dispositifs s'étaient toujours avérés inutiles et je me dis qu'il faudrait un malheureux concours de circonstances pour que je perde l'équilibre au moment même où rien ne pouvait me retenir. Ce que j'avais gagé en pleine ivresse allait me coûter beaucoup plus cher que la somme mise en jeu... Je m'étais pourtant réveillé en grande forme ce lundi matin. Plus aucune trace de ma soûlerie du vendredi soir. À présent que l'alcool ne noyait plus ma lucidité, je sentais une certaine crainte m'envahir et une bonne dose d'adrénaline me secouer. C'est pourquoi je m'acharnai vaillamment à la tâche, m'y plongeant corps et âme pour oublier que seuls quelques mètres cube d'air me retenait de la mort. Quand, ma besogne terminée, j'entrepris de faire descendre la plate-forme qui me permettait d'atteindre une telle hauteur, je sentais déjà le spectre de l'argent gagné me brûler les poches. Peut-être est-ce ce qui causa mon faux pas... Dans ma chute, je me mis à évaluer le nombre d'étages que je franchirais avant l'écrasement fatal. Trente-cinquième étage. Je me maudis d'avoir accepté pareil défi. Ce n'était ni brave, ni audacieux, mais simplement stupide. L'inconscient que je suis tirera une mortelle leçon de son pari insensé. Trentième étage. Je maudis le destin. Peut-être était-ce inévitable. Alors, quoique j'aie fait, j'aurais aujourd'hui même trouvé la mort... Vingt-cinquième étage. Si l'idée de l'atterrissage ne s'imposait pas à mon esprit avec une telle force, j'apprécierais l'effet de la gravité. Ce déplacement d'air que je cause me chatouille agréablement. Vingtième étage. Je ne peux pas mourir. Ou je rêve, ou un sauveteur surgi de nulle part me tirera de ce mauvais pas. Quinzième étage. Ma famille! Mes amis! Je vous aime! Pourquoi ne vous l'ai-je pas dit plus souvent? Dixième étage. La perspective du choc avec le sol me tourmente. Je voudrais m'évanouir avant cette seconde cruciale. Cinquième étage. Cri du coeur. Mon Dieu! Adoucis mon trépas, accompagne de ta main bienfaisante mon dernier souffle et pardonne-moi d'avoir joué ainsi avec le si précieux cadeau de la vie! BOUM! Mon corps se disloque. La souffrance est intense, mais brève. Mon âme s'envole. Contemplant mes ailes d'ange, je me demande pourquoi je ne les ai pas eues avant.

©1996 -

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