Dépression fatale

JEUNES ÉCRIVAINS

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DÉPRESSION FATALE une histoire écrite par

Claudine

juillet 1997 Plié en deux, s'appuyant sur une canne trop courte, il marchait à pas lents dans un corridor. Autour de lui, les murs peints en vert et cette odeur d'hôpital qui flottait le déprimaient. Sa femme venait de rendre l'âme après une longue maladie. Enfin, elle ne souffrait plus. C'était à son tour, maintenant. Une souffrance morale, une sensation de vide s'ajoutait désormais à ses douleurs arthritiques. Son épouse, avec qui il avait passé soixante ans de bonheur, n'était plus. Il ne pouvait supporter d'être sur terre sans elle. Depuis que leurs enfants avaient espacé puis de plus en plus raréfié leurs visites, ils avaient dû vivre à deux leur solitude. Ils y parvenaient, jusqu'à ce que l'Alzheimer la frappe... Elle qui avait toujours été si vive d'esprit. Il l'avait accompagnée, aidé de son mieux jusqu'à la fin. Mais maintenant... Plus que jamais, il sentait le poids de l'âge. Son corps usé ne lui permettait plus la liberté de jadis. Son crâne dégarni, sa voix faible un peu rauque, ses gestes imprécis... Ses pensées qui peu à peu devenait moins claires... Sa lucidité qui, il devait bien l'admettre, le quittait. Dans deux mois, il fêterait son 85e anniversaire de naissance. Mais en avait-il vraiment envie? La perspective de fêter seul dans cette chambre du foyer où il habitait depuis l'hospitalisation de sa douce moitié ne l'enchantait guère. Ses compagnons du foyer n'étaient pas de véritables amis et ses enfants oublieraient sans doute sa fête, pour une cinquième année consécutive. Déprimant... Ne valait-il pas mieux en finir? Et comment? Se jeter par la fenêtre ouverte, au bout du corridor? Non... On le verrait et l'empêcherait d'agir. Avaler toute sa bouteille de pilules pour le coeur? Oui. Ça, c'était mieux... Il retournerait se coucher sagement au foyer, mais au lieu de s'endormir, il passerait à l'action. Alors, il serait enterré en même temps que sa compagne de vie. Ils arriveraient ensemble dans l'au-delà... Ce soir-là, donc, après un repas pris sans appétit avec la dizaine de vieillards qui habitaient aussi la bâtisse, il alla s'enfermer dans sa chambre, fit sa toilette, mit son pyjama le plus neuf; il tenait à mourir dignement. Il s'assit sur son lit, prit le flacon de médicaments sur sa table de chevet, l'ouvrit et le portant à sa bouche, il entendit un bruit de l'autre côté de sa porte. Et si on le surprenait? A cette pensée, une étrange douleur lui parcouru le coeur. Puis, tout devint noir... On le retrouva, le lendemain, gisant au milieu de petits comprimés colorés, dont le contenant avait été renversé. Et l'autopsie révéla qu'il était décédé naturellement d'un infarctus. ©1996 -

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