Magasinage

JEUNES ÉCRIVAINS

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Magasinage

une histoire écrite par

Bryan

décembre 1998

Je me décourage. Franchement, Claudia, qu'est-ce que t'as dans la tête? À chaque année, c'est la même chose. Le sprint, une heure seulement pour acheter les cadeaux de Noël de tout le monde.
Après une chicane interminable avec mon patron (qui ne voulait pas me laisser partir pantoute parce que même si on est le 24 décembre, c'est quand même une journée de travail normale), qui finalement me laisse partir en me faisant promettre que pour ma faute je renoncerai à mes deux semaines de vacances payées cet été, j'embarque dans mon automobile. L'accélérateur dans le tapis: le centre d'achats au plus vite!
Mais évidemment, me voilà pognée derrière deux gentilles personnes âgées. Ils roulent tellement pas vite que les policiers pourraient très bien les arrêter parce qu'ils ralentissent la circulation... "Viens-t-en, mémé, on va voir les décôrotions!" Avant que je commence à faire une petite boule avec la neige accumulée sur mon toit pour la garrocher sur sa vitre d'en arrière (avec l'intention de la péter; si ça peut enfin les réveiller!), le centre d'achats entre dans mon champ de vision. Enfin!
Naturellement, la seule place de stationnement disponible est à trois jours de marche de la porte d'entrée. Maudite marde! Quand j'arrive finalement dans le royaume de la dépense, je suis rouge et si pleine de neige que le monde me regarde comme si je venais de traverser à pied le Groenland. Je n'ai même pas le temps de m'enrager. Je me précipite dans un magasin de bebelles pas chères, c'est-à-dire Rossy. Une poupée pour ma petite filleule Élizabeth... Anyway, même si je la paye 5 piastres au lieu de 25, elle va tu s'en foutre vous pensez vu qu'elle va passer le réveillon à jouer avec la boîte? De toute façon, qu'importe le prix que je vais la payer, dans deux mois la tête va être arrachée. Fait que!
Mais mon bon sens civique me dit que je ne devrais pas acheter les cadeaux de papa, maman, Alex et ma soeur Catherine chez Dollarama. Je me pitche dans un magasin grande surface, genre Zellers. Mon expérience m'a appris que l'on ne trouve jamais rien dans les petites boutiques à part des souliers, du linge et des bibelots inutiles dans celles qui sentent le patchouli. Sérieusement, y a-t-il quelque chose de plus niaiseux qu'un bibelot comme cadeau de Noël? "T'aurais pas dû!" On ne croit pas si bien dire. Tant qu'à m'acheter ça, chose, t'aurais pu te retenir!
Maman. Je me rue dans le rayon cuisine. Bon: quel gentil petite gogosse Star-Frit manque à sa collection? Je ramasse une espèce de niaiserie pour enlever les pépins de melon d'eau ou quelque chose dans le genre. Elle va être contente... Papa, astheure. Je pourrais lui acheter un coffre de pêche. C'est pas ce que Catherine lui a donné l'an passé? Bof. J'ai juste à prendre le plus gros. Catherine va être frustrée, mais papa va se sentir full équip.
Prochain arrêt, le rayon des cosmétiques... N'importe quoi pour que ma soeur me pardonne l'effronterie du coffre de pêche! Parfum ou rouge à lèvres: n'importe quoi pour lui faire penser que malgré son accouchement (et les trente livres qui en résultent), elle est encore ben belle.
Je n'ai même pas le temps de m'y rendre. En passant près de la caisse, un bras m'empoigne à la gorge. On me planque un revolver sur la tempe. "La caisse, ou elle y passe!" crie un espèce de petit laid maigrichon en me postillonnant au visage. Ouach... Maudite marde! Tout pour m'empêcher de finir mes cadeaux! Déniaise, la grosse à la caisse, je suis pressée, moi!
Quoique être la victime d'un hold-up la veille de Noël, c'est quand même l'excuse idéale pour ne pas avoir de cadeaux. Cadeaux, cadeaux... Qu'est-ce que je vais pouvoir acheter pour Alex? Non, je n'arrive pas à me concentrer. Le bandit qui me harcèle est trop laid. Pis il pue de la yeule. C'est direct, mais c'est vrai. Si au moins, il avait l'air de James Bond. Il aurait pu me kidnapper, m'emmener à Cuba pour vivre jusqu'à la fin de mes jours en dépensant l'argent de tous ses vols, loin de la neige et des cadeaux de Noël... Ben non, à la place j'ai ça. Et ça tremble comme s'il avait le Parkinson.
Probablement que c'est son premier vol. Ouais, sûrement. Il n'a pas d'expérience, pas de cran non plus. La petite grosse de la caisse a appelé la police en appuyant sur un petit bouton. Eux au moins n'ont pas eu à stationner au bout du monde! Ils sont déjà là. "Police!" Mon voleur panique et bang! j'ai une balle dans la tête.
Comme dernière pensée, je me demande si je n'aurais pas mieux fait d'acheter des bibelots. Au moins, je serais toujours en vie. Non, ma réelle dernière pensée, c'est qu'être morte, c'est vraiment l'excuse idéale pour ne pas avoir de cadeaux!

©1995-2005

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