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Ô Alexandrie
Une interview de Jacques Martin
à l'occasion de la sortie du vingtième album d'Alix
Extrait d'une interview à paraître
dans le magazine Internet "Planète BD"
"Je suis tombé dans le chaudron de l'Egypte quand j'étais
petit et je crois que je ne m'en remettrai jamais. Je suis véritablement
tombé amoureux de ce pays. Cela explique pourquoi mes personnages
s'y retrouvent fréquemment : Alix dans "Le Prince d'Or"
en 1948 puis, un quart de siècle plus tard, dans "Le Prince
du Nil"; Arno, dans "L'oeil de Khéops", Keos. C'est
par souci d'éviter la monotonie que je ne fais pas exclusivement
des récits qui se déroulent là-bas."
Jacques Martin
Thèbes. Chaleur. Le Nil.
Près du grand bassin de Karnak, un navire accoste. A son bord, Alix
et Enak.
Ils ont été invités par Senoris. Alix le connaît
bien, Senoris. Il avait rencontré ce vizir de Thèbes dans
"Le Sphinx d'Or", sa deuxième aventure, il y a un demi-siècle
d'ici.
Aujourd'hui, Senoris est en disgrâce. Prisonnier du jeune Pharaon
Ptolémée XIII, un jeune garçon alcoolique d'à
peine treize ans, il attend la mort. Une corde délimite son espace
vital. Qu'il ose la franchir, et il sera exécuté. Chaque jour,
la corde est inexorablement reculée de quelques centimètres.
Au moment où elle atteindra le fond de sa cellule, il sera massacré.
A moins qu'il ne dévoile son secret...
"La genèse de cet album remonte à plusieurs années.
Il est issu de nombreuses lectures et de voyages que j'ai effectués
en Egypte. C'est là-bas que l'histoire s'est construite dans ma
tête. Je l'ai enrichie avec de nombreuses lectures, des fouilles
dans les bibliothèques, etc. Je lisais beaucoup, à l'époque.
Mon système de travail m'amenait à ma table à dessin
jusqu'à 11 heures du soir, puis je lisais jusqu'à 2-3 heures
du matin des livres en liaison directe avec mon travail.
Tout à coup, un déclic se fait, le sujet apparaît
et, comme un gâteau , il gonfle de lui-même. Mais, chez moi,
il lui faut des mois, voire des années pour qu'il mûrisse
dans ma tête. J'ai commencé ce livre il y a cinq ou six ans."
Le secret de Senoris ? C'est celui du trésor d'Hatchepsout. Quinze
siècles plus tôt, la souveraine a organisé une expédition
au fabuleux pays de Pount, qui en a ramené une fortune considérable
en or, rubis, saphirs et pierres plus précieuses les unes que les
autres. Cette fortune a été cachée dans un endroit
secret. Un homme étrange, Qâa, un être du désert
qui commande aux guépards, en a révélé l'emplacement,
sous forme énigmatique, à Senoris. Et Ptolémée
XIII est prêt à tout pour lui faire cracher son secret.
Alix, à qui Senoris a pu raconter les détails de sa dramatique
déchéance, devient une cible de choix pour le Pharaon, qui
est prêt à tout pour qu'il lui révèle l'emplacement
du trésor. Il est convaincu - à tort - que Senoris le lui
a confié. Torturés, crucifiés en plein soleil, Alix
et Enak vont mourir. Mais c'est compter sans Cléopâtre, qui
apprécie peu son frère et mari, et qui respecte encore moins
ses méthodes. Le portrait que dresse Jacques Martin de celui-ci est
d'ailleurs loin de correspondre à celui d'un dieu vivant.
"Le Pharaon était devenu un être médiocre.
Il était alcoolique à treize ans. Mais ces gens étaient
une race un peu pourrie. Les Ptolémée, en effet, se sont
mariés entre eux. C'est assez compréhensible : le Pharaon
était tellement déifié qu'il ne pouvait épouser
un roturier. Il ne pouvait épouser qu'un autre dieu. Il épousait
alors sa soeur.
Il avait des relations charnelles avec les femmes du harem, mais
il ne pouvait avoir un enfant royal d'une épouse qui n'était
pas au moins de la lignée des dieux. Soeurs, frères, se sont
ainsi épousés durant des générations. C'est
pour cela que Cléopâtre a été obligée
d'épouser son frère. Mais elle va chercher par tous les moyens
à s'en débarrasser. Car elle vise le pouvoir, elle. Tous
ceux qui l'entouraient étaient des médiocres, elle a été
l'exception.
Avant elle, le Pharaon n'était qu'un hochet entre les mains
des diverses factions qui gouvernaient en sous-main. Ils avaient toujours
des problèmes d'argent. Ils ne savaient pas comment ils allaient
payer leurs gens le lendemain. Le père, qui a vendu l'Egypte, est
allé vivre à Rome. Ses héritiers n'ont plus eu d'argent.
Les Pharaons avaient donc le pouvoir mais pas l'argent. Ils passaient leur
temps en intrigues, en complots. Ils s'entretuaient."
Cléopâtre va donc libérer Alix et tenter d'obtenir,
avec ses propres arguments, ce que son médiocre de frère n'a
pu obtenir par la force.
"Lorsque j'ai eu l'idée de ce récit, je ne connaissais
pas grand chose deCléopâtre. Trouver des livres sérieux
sur elle, c'est pratiquement impossible. Il n'y en a pas. On connaît
très mal les détails de sa vie. On ne sait pas en détail
ce qui est arrivé. Il y a des flous et des creux de l'histoire dans
lesquels un auteur comme moi se précipite, bien sûr.
Il n'existe même pas de portrait de Cléopâtre
! Elle figure sur une pièce de monnaie, il y a des statues qui lui
sont attribuées, mais c'est loin d'être certifié. En
fait, les statues étaient stéréotypées. Ramsès
II, par exemple, usurpait les statues de ses prédécesseurs
sans changer la tête. Une statue est symbolique, ce sont toujours
les mêmes traits. Comment était Cléopâtre, on
ne sait donc que ce qu'en ont décrit les historiens de l'époque.
Elle avait, paraît-il, un corps splendide. Elle était grande,
altière, elle avait belle allure, elle avait une démarche
de reine, c'était vraiment un être exceptionnel.
Elle était très belle, fascinante, intelligente. Elle
parlait au moins cinq langues couramment. C'était même l'une
des seules Pharaons de cette dynastie à parler l'Egyptien ! Mais
ce qui m'a frappé, c'est son énorme pouvoir de séduction.
Elle avait un pouvoir de séduction énorme. Elle était
tellement éblouissante qu'elle ne pouvait que séduire tout
le monde. Ce qu'elle a fait. Sans exception. Même César. Même
Alix."
Mais il en faut plus pour corrompre Alix. Celui-ci, avec l'aide de Qâa,
s'enfuit. Il n'a de cesse, alors, de libérer son ami. Près
du temple de Ramsès III, une grotte amène à des souterrains
qui passent sous le temple. Y a-t-il là un moyen pour libérer
Senoris et lui permettre de revoir le ciel de sa ville, Alexandrie? Peut-être,
mais les souterrains cachent bien des pièges, destinés au
départ aux pilleurs de tombes et qui vont se retourner contre Alix
et Enak.
Comme toujours, le travail de reconstitution des décors par Jacques
Martin et son assistant Gabriel Moralès est d'une rigueur scientifique.
"Aller sur place, me trouver sur les lieux où va se dérouler
l'histoire, est essentiel. J'ai suivi les pas d'Alix et de Cléopâtre,
dans les lieux mêmes où se déroule cette aventure.
Cela m'aide au niveau du scénario. Je n'aurais pu donner à
ce livre la qualité qu'il a si je n'avais pas été
sur place. J'ai pris des milliers de photos. Les hyéroglyphes sont
rigoureusement exacts.
Mais nous avons dû faire des reconstitutions, aussi., nous
avons inventé des endroits. C'est obligatoire, car il ne reste que
des ruines qui ne dépassent pas le mètre de haut, ce qui
est peu ! Beaucoup de choses ont disparu, ont été détruites.
Pire : des couvents chrétiens se sont installés dans
ces lieux, et ont recouvert les magnifiques oeuvres d'art de l'époque.
Ils ont même transformé des temples en églises catholiques
! Le fameux temple de Louxor, par exemple, a vu s'installer cinq églises
dans ses propres murs. Soit ils martelaient les "effiges païennes",
comme ils appelaient cela, soit ils stuquaient le mur. Comme c'étaient
des reliefs dans le creux, ils les recouvraient de plâtre et peignaient
alors leurs propres saints. Qui sont d'ailleurs de belles choses, en style
byzantin."
La genèse de cet album a été très difficile.
Jacques Martin a mis cinq ans pour l'accoucher. Mais pour des raisons indépendantes
de sa volonté.
"J'ai attrapé, au début des années 90,
une maladie des yeux qui m'a tout d'abord empêché de repasser
à l'encre, puis de dessiner finement. J'ai donc été
obligé de passer le témoin à d'autres. Heureusement,
j'avais eu le bon goût de former auparavant des collaborateurs qui,
dès lors, me sont devenus très précieux. Car sans
eux, j'aurais dû tout arrêter. Toutes mes séries. La
maladie que j'ai n'est pas guérissable.
Il m'a fallu énormément de temps pour former ces collaborateurs,
ce qui explique le long délai depuis le dernier album. Mais que
ferais-je aujourd'hui si je n'avais pas effectué ce choix ? Je ne
pourrais plus travailler. Or, je n'ai pas du tout l'intention d'arrêter
de raconter des histoires. Je m'ennuierais à mourir sans cela. Grâce
à mes collaborateurs, je puis donc continuer. Ils me prolongent.
Ils sont mon esprit qui s'étend, mon bras qui s'allonge."
Né en 1921, créateur de certaines des plus grandes séries
classiques de la bande dessinée contemporaine, fondateur d'une véritable
école tant narrative que graphique, Jacques Martin va donc poursuivre
jusqu'au bout cette oeuvre immense qui l'a amené au faîte de
la bande dessinée.
"J'ai vingt scénarios en préparation actuellement.
Dont six pour Alix, complètement terminés. Je compte en faire
quatre de plus, pour en arriver à une avance de dix. J'ai également
en réserve une demi-douzaine de scénarios de Lefranc, quatre
ou cinq d'Orion, plus deux ou trois d'Arno. Beaucoup sont encore dans ma
tête, mais je les couche par écrit afin que mes collaborateurs
ne puissent en manquer. On ne sait pas ce qui peut arriver. Je désire
que mes collaborateurs puissent avoir des réserves devant eux. Même
s'ils ne suivent pas scrupuleusement l'ordre des scénarios que j'ai
laissés. Ils pourraient même insérer des scénarios
de leur cru, pour autant qu'ils respectent le style, l'ambiance générale
que souhaitent les lecteurs. Car ce que ceux-ci détestent par dessus
tout, c'est la cassure. Ils sont très conservateurs. Je me rends
compte qu'ils veulent secrètement la même histoire, toujours,
racontée différemment. Et je respecte ce choix.
Contrairement à Hergé, je veux que mes séries
me survivent. D'abord parce qu'il y a de la matière pour continuer.
Ensuite parce que ce serait moche de laisser tomber des collaborateurs
que j'ai embarqués dans cette aventure. Ce qui est arrivé
à Bob de Moor, je ne veux pas que cela leur arrive à eux.
Il a été très amèrement déçu
qu'après la mort d'Hergé on ne lui ait pas laissé
terminer le dernier album de Tintin. Cela ne se fait pas. On ne jette pas
ainsi les gens quand on n'en a plus besoin. C'est un comportement dégueulasse.
Comme mes collaborateurs se sont donné beaucoup de mal, qu'ils ont
passé leur jeunesse sur mes albums, je trouve qu'ils ont, eux, le
droit d'en récolter les fruits."
"Ô Alexandrie", par Jacques Martin et
Gabriel Morales, est paru chez Casterman
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