Biographie d'une disparue

Conte - A partir de 10 ans

  • Auteur : Alice et Virginie

L'histoire du conte "Biographie d'une disparue"

JEUNES ÉCRIVAINS

la page dont vous êtes les auteurs

Biographie d'une disparue une histoire écrite par

Alice et Virginie

août 2000

Aujourd'hui est un jour décisif. Rares sont ceux qui sont sortis d'ici, pourtant je compte bien en faire partie. J'ai tenu 10 ans soit un total de 3650 jours dans cette prison, cet enfer. Alors pourquoi pas un jour de plus. Ici, la seule chose qui peut vous sauver ce sont les souvenirs, se souvenir, se rappeler: le chemin de la sortie, le sauf-conduit vers la liberté.
Je me rappelle bien le jour de ma naissance et l'année qui la suivit. Année heureuse et sans histoires, puit de bonheur, lac d'amour. Ensuite il y a un trou, trou noir, néant, plus rien - effrayant de savoir que l'on a perdu, oublié une partie de soi-même, mais ça aurait pu être pire - jusqu'au jour où ils sont venus me chercher. Ma mère ma donné un bic et cahier de mille pages "N'oublie jamais d'écrire, et ne dis à personne que tu es en possession d'un bic et d'un carnet." Je ne comprenais pas pourquoi elle faisait une telle histoire pour un bic ordinaire et un bête carnet comme on en vend dans tous les magasins. Mais voyant l'importance que ces deux objets insignifiants avaient à ses yeux, je cachais le bic dans ma chaussette et serrais le carnet dans mes petites mains afin que personne ne puisse me le prendre. "Tâche de toujours faire ce que l'on te dit mais surtout n'oublie jamais qui tu es réellement. Tu découvriras par toi-même l'endroit dans lequel tu seras et ses dangers." Elle m'embrassa longuement, pour la dernière fois, et quand les deux hommes qui étaient venus me chercher m'empoignèrent j'entendis pour la dernière fois le son de sa voix "Ne prenez pas ma fille!" cri strident qui restera dans ma mémoire comme une blessure ouverte et irréparable. Il y avait dans sa voix tout l'amour qu'une mère peut porter à sa fille mais également tout le désespoir qui peut se glisser sournoisement dans un être humain. Une larme. Juste une. Une dernière.
C'était un bâtiment rond. A l'intérieur un couloir: des portes à égale distance les unes des autres, toutes pareilles, égales. De telle manière qu'il était impossible de savoir laquelle était la bonne. On pouvait marcher des heures dans ce couloir sans savoir si l'on avait fait une fois ou cinquante fois le tour de bâtiment. Il n'y avait pas de fenêtres, ce qui nous faisait perdre toute notion de l'heure. Tous les jours étaient pareils. C'était à rendre fou.
Quand je suis arrivée, on m'a fait entrer dans une chambre où une dizaine de petites filles dormaient sur des lits. Après m'avoir arraché mon carnet, on m'a fait enfiler la combinaison et une paire de bottes. Ensuite on m'a dit que le lit vide était le mien et que je devais dormir. "Mais, on est encore l'après-midi, je viens de déjeuner!" avais-je protesté "Non, il est 9 heures et tu es fatiguée" m'avait répondu la dame chargée de m'accompagner. Elle avait dit ça d'un ton tellement convaincant que je la croyais sur parole, je commençais même à me sentir fatiguée. "Mais je ne peux pas dormir habillée." m'exclamais-je encore "Considère cela comme un pyjama. Ah encore une chose, désormais ton nom est C3X22." Elle tourna les talons et ferma la porte. C3X22. C'était moins joli que Sara mais bon, je n'avais pas vraiment le choix. Je m'allongais sur mon lit. C3X22, C3X22, C3X22, me répétais-je pour moi-même. Je me rappelais que j'avais gardé le bic dans ma chaussette. Maman m'avait dit d'écrire, je n'avais plus de carnet, il faudrait donc trouver un autre support. Je me décidais à écrire sur le mur, après tout il était grand et blanc, j'écrivis juste la date, lundi 3 mars. Et je m'endormis.
Je fus réveillée par une sonnerie aigüe, affolée, je chaussais mes bottes, prête à m'encourir. Les autres petites filles de ma chambre se levaient et se mettaient en file devant la porte. "C'est l'alarme incendie?" demandais-je inquiète. Ma phrase resta dans le vide, sans réponse. Je me joignis à elles. La porte s'ouvrit et la dame que j'avais vue la veille apparut. "Suivez-moi" dit-elle d'une voix monotone. Nous la suivîmes donc. Elle nous conduisit à travers ce labyrinthe de couloirs jusqu'à une grande salle. Mais comment faisait-elle pour ne pas se perdre? Mes compagnes de chambre s'assirent à table, je me joignis à elle. Peu après d'autres groups entrèrent, des garçons, des enfants plus âgés et virent s'asseoir à nos côtés sur la grande table. Une fille me tapa sur l'épaule "T'es nouvelle?" "Oui, lui répondis-je heureuse d'avoir trouvée une amie, je suis C3X22 et toi." Elle me regarda avec des yeux sombres, je la dévisagais. Elle devait avoir une dizaine d'années. "J'ai oublié qui j'étais, mon numéro de code est S7Q53. N'oublie jamais ton vrai prénom. Et arrange-toi pour compter les jours." Et elle se détourna et continua à manger. Je les observais bien tous, ils se taisaient, regardaient fixement devant eux et mangaient, tous en même temps, avec des mouvements égaux et biens réglés, toujours les mêmes, toujours cette éternelle routine qui vous rendait fous.
Tous les jours étaient les mêmes: nous mangions ensuite nous allions nous laver et puis il y avait l'école. C'était une école bizzare, sans livres ni cahiers. Les professeurs nous parlaient toute la journée. Tous mes camarades les regardaient fixement sans ciller mais moi je n'y arrivais pas. J'avais du mal à ne pas m'endormir, bercée par cette voix monotone, toujours égale, lassée de ces gestes calculés au millimètre près sans jamais aucune fantasie, sans aucun changement. Et puis après ça, nous allions manger, nous laver et dormir. Tous les soirs j'écrivais la date sur le mur. Et je me battais pour rester consciente, pour continuer à être Sara. Mais vint le jour où je fus lassée de cette lutte et peu à peu je devins comme eux, je vivais en zombie, le regard fixe, mouvements égaux et biens réglés. Je ne pensais plus, je vivais au rythme de la routine, obéissant aux ordres que l'on me donnait, j'avais oublié d'écrire la date. Je dormais quand on me disait de dormir, je mangais quand on me disait de manger... J'étais réduite à l'état de robot.
Ce qui me sauva ce fut cet accident, le jour du tremblement de terre, le plafond de la chambre s'effondra. Je fus gravement blessée à la jambe. On me mit au lit pendant quarante jours. Et chaque jour je redevenais un peu plus Sara, chaque jour je me réveillais de cet état de somnambulisme dans lequel j'avais été plongée. Je me rendais compte du danger que je courais si je ne faisais rien. Je ne voulais pas redevenir comme les autres. Il fallait tenir, lutter sans arrêt, penser, toujours penser et surtout se souvenir. Se repasser sans cesse le film de sa vie. Mais ces semaines, ces mois, ces années peut-être pendant lesquels je m'étais laissée aller ne sont pas restés sans séquelles. Ils avaient réussi à me faire oublier quatre ans de ma vie. Je décidais d'agir. Je rédigeais un plan des choses à faire. Choses auxquelles je pourrais réfléchir pendant toute la journée. Premièrement, je devais découvrir quel était vraiment cet endroit. Deuxièmement, il me fallait savoir le temps qui était passé, l'âge que j'avais et surtout ce qu'ils avaient prévu de faire avec moi. Et troisièmement lutter pour ne pas sombrer à nouveau.
Une nuit, je me réveillais. Je décidais qu'il était temps d'élucider les deux premiers points, ou en tout cas, le premier. Je me levais et sortis de la chambre. Se dressait devant moi, plus inquiétant que jamais, le long couloir aux mille et une portes. Je faillis abandonner. Je n'arriverais jamais à me retrouver dans ce labyrinthe. Je me rappelais alors que j'avais un bic. Et je remerciais ma mère. Après avoir tracé une petite croix sur la porte de la chambre, j'avançais dans cette pénombre qui régnait jours et nuits. Quelle porte allais-je donc ouvrir. Je m'arrêtais et en ouvrais une. Je ne sais pas si c'est mon instinct, un cadeau de Dieu (du moins si il existe) ou un simple hasard, mais je tombais dans un bureau. J'allumais un des ordinateurs. "Bienvenue à la base de donnée du programme veuillez écrire le mot de passe." Programme quel programme? Je posais mes doigts sur le clavier et sans réfléchir me mis à taper, 8 lettres, n'importe lesquelles. "Mot de passe correct" Encore un hasard? Je ne le saurai sans doute jamais. "À quel fichier voulez-vous accéder" Je tapais mon code, C3X22. Et une page s'afficha.

ÂGE À L'ENTRÉE: 1825 jours
 GE ACTUEL: 5457 jours
TEMPS RESTANT: 18 jours
CHANCE DE RÉUSSITE: 97%
DESTINATION APRÈS L'INITIALISATION: Menxif42
RÔLE: Espion Fantôme Classe1
CARACTÉRISTIQUE: force psychique 100 fois supérieure à la moyenne

Tout s'éclaircit dans ma tête, j'avais déjà entendu parler du programme. Personne ne savait exactement de quoi il s'agissait. On savait juste que les enfants anormaux étaient envoyés là et qu'ensuite ils partaient pour faire la guerre dans des lointaines planètes. On disait que ces programmes étaient là pour le bien de l'espèce humaine, que l'on éloignait les éléments différents qui pourraient causer certains troubles pour l'humanité. Voilà à quoi j'étais destinée. On m'avait fait, ainsi qu'à tous ceux qui étaient dans le programme, un lavage de cerveau. Je me rappelais soudain qu'on disait aussi que ceux avec qui le programme n'avait pas marché étaient renvoyés chez eux. Je devais absolument tenir. Il ne me restait plus que 18 jour et après tout, j'avais 3% de chance de m'en sortir.
Aujourd'hui, je suis assise là, sur un banc, entourée de tous ceux qui ont vécu avec moi pendant exactement 3650 jours. Au milieu de la salle, il y a une grande colone transparente.
On appelle F7H45. Il se lève, il nous lance un regard désespéré. Il rentre dans la colonne une dame appuie sur un bonton. Quelques secondes plus tard F7H45 ressort de la colone. Son visage est sans expression, ses yeux sont fixés devant lui, son corps tout raide. "Avance", dit la dame. F7H45 avance. "Stop", il s'arrête. "Initialisation réussie", dit la dame. Elle lui ordonne de sortir, le jeune garçon, qui n'est plus humain du tout lui obéit. Je suis horrifiée, c'est donc à ça que je vais ressembler. Je ne veux pas. Durant toutes ces années j'ai bien observé les autres. Ils faisaient ce qu'on leur disait, tel des zombies, des somnambules ou des robots. Mais il y avait quand même une partie d'eux qui était restée humaine. La transformation de F7H45 est vraiment horrifiante. Je veux m'enfuir, partir, retourner chez moi, revoir ma mère. Je me répète que si certains ont réussi à s'en aller je peux faire de même. Mais je n'y crois plus. J'ai peur, la tension monte. C'est horrible, dans quelques minutes je ne serai plus moi, plus humaine.
"C3X22". C'est à mon tour. "N'oublie jamais qui tu es réellement", m'avait dit ma mère. Je me lève et rentre dans la machine. Je mets mes mains autour de ma tête. Je suis Sara. Je suis Sara. Sara. Sara. C3X22. Non Sara. Un éclair. Je ne vois plus rien, je ne sens plus rien, mes bras retombent. Mes yeux s'ouvrent. Un trou noir. Je suis vidée. Il n'y plus rien dans ma tête. La machine s'ouvre. "Avance", Avance. Avance. Avance. Non, je ne dois pas avancer, je suis... Je suis C3X22. Je ne dois pas avancer, je ne dois... Avance. Avance. Je suis C3X22 et on m'a dit d'avancer alors j'avance.
"Stop". C3X22 s'arrête, son visage ne traduit plus aucune expression, ses yeux sont fixes. Elle n'aura plus jamais peur, elle ne sentira plus jamais rien. Elle ne pourra plus jamais penser. Elle est réduite à l'état de machine. "Initialisation réussie." déclare la dame. Elle ordonne à C3X22 de sortir. Là, dehors, un vaisseau l'attend. Un vaisseau en direction de Menxif42.

©1995-2005

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