Des cris dans la nuit

Conte - A partir de 9 ans

  • Auteur : Marie

L'histoire du conte "Des cris dans la nuit"

JEUNES ÉCRIVAINS

la page dont vous êtes les auteurs

Des cris dans la nuit une histoire écrite par

Marie

mai 1999

Un homme hurlait. Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai tout de suite pensé qu'il avait avalé de l'essence. Puis une femme lui criait des paroles incompréhensibles. On aurait dit qu'elle lui demandait de rester calme. Qu'est ce que ça fait d'avaler de l'essence? Peut-être que ça commence par enflammer l'estomac, puis ça grignote le reste du corps. Ou alors ça fait juste comme de l'eau, rien de spécial, mais si on fume, on explose. J'espère que l'homme faisait partie de l'association pour la lutte anti-tabac.
C'était un soir d'été, la fenêtre de ma chambre était ouverte. Il me semble qu'on revenait juste de voyage et que ma mère m'avait demandé d'aérer. Après avoir entendu les cris, je lui ai dit, en rigolant pour cacher ma peur: "T'as entendu? y a un type qui a avalé du Sans Plomb 95!" J'avais neuf ans, quelque chose comme ça.
INITIATIVE
J'aurais douze ans dans quatre mois, vingt deux jours, dix neuf heures et cinquante cinq minutes et j'ai décidé de prendre des initiatives. Pour commencer, j'irais voir, à l'endroit d'où il me semblait que venaient les cris, s'il y a quelque chose. Un vieux bidon rouillé, un truc comme ça. Mais j'irai pas seule. Ma voisine sera aussi de la partie. On l'appelle Pepco, parce qu'elle passe son temps à boire du Pepsi ou du Coca. Elle est très superficielle et imaginative, mais néanmoins elle est toujours partante pour ce genre d'expédition.
Samedi, 10 heures. Les sacs sur le dos, Pepco et moi, on marche sur le chemin caillouteux qui borde la Départementale 70. Dans mon dos, mon pique-nique est ballotté, l'eau dans ma gourde fait " Flowp-flowp ". L'endroit est tout proche mais si on avait dit à nos parents: "C'est juste là, à 300 mètres!", ils auraient répondu que ça ne valait pas le coup. Alors on a baratiné:
- On va au bois d'Alix, par Lachassagne.
- Pourquoi vous prenez pas le chemin d'en face, y a juste la route à traverser!
- On veut s'acheter des bonbons au bureau de tabac, en passant.
Et voilà, pas plus difficile que ça.
Pepco, elle, c'est sa bouteille de Coca qui fait Flowp. "Fais gaffe quand tu l'ouvres". Elle marmonne un vague "Ouais" entre deux gorgées de Pepsi. Elle boit trop de sodas. A force, elle devient toute verte, mais comme elle a la peau noire, ça fait une drôle de couleur, comme une figue pourrie. J'espère que le soda, ça fait pas comme l'essence. C'est bizarre, d'habitude on peut rester des heures à parler de tout et de rien, et là c'est le silence. Pepco est concentrée sur son Pepsi, moi sur mes pensées. Qu'est ce que j'espère vraiment? Qu'il y ait là-bas un cadavre et une femme qui pleure dessus? Qu'on retrouve un magnétophone ou une caméra qui ait enregistré toute la scène? Qu'est ce que ça nous apporte d'aller là-bas? Que peut-on y trouver, trois ans après?
J'ai compris. Tout ce que je veux, c'est me prouver à moi-même que je peux aller là-bas sans avoir peur. Que je suis pas une poule mouillée.
- M..., on est allées trop loin!
On est arrivées à Lachassagne, tellement on était absorbées l'une et l'autre par nos activités. Ca fait un quart d'heure qu'on marche. Et c'est reparti dans l'autre sens.
- On coupe par les vignes?
Hop, dans les rangées de vignes. Pepco se décide enfin à quitter son Pepsi. Mais c'est mauvais signe. Si elle arrête de boire, c'est qu'elle va parler, parler, parler. En effet, elle parle, elle parle, elle parle. Mais je ne l'écoute pas. Car là-bas, à l'Endroit, il y a deux silhouettes, sous les arbres. L'une des deux est un homme. Il crie sur l'autre. De la même façon qu'il a crié, il y a trois ans. L'autre, la femme, hurle aussi. Pepco s'est arrêtée, elle a tenté d'ouvrir sa bouteille de Coca, mais elle se retrouve trempée.
- Viens vite, y a les fous qui hurlent.
Planquées derrière un buisson, on les a espionnés pendant deux bonnes heures. Apparemment, c'était un couple qui se disputait sans cesse. Pourquoi n'avaient-ils pas divorcé, puisque ça faisait trois ans ou plus que ça durait? Autre étrangeté: ils ne parlaient pas français. C'était une langue bizarre, peut-être un code entre eux deux. A 12h30, l'homme a hurlé:
- C'EST L'ANGE!!!
La seule phrase dans notre langue depuis deux heures. On comprenait les mots mais pas vraiment le sens de la phrase. Dès qu'il a prononcé ça, la femme s'est tue. Elle a paru un peu étonnée, et elle est partie en courant. L'homme l'a suivie lentement, en soupirant:
- On n'a plus rien à faire ici.
13 h 00. Un bon pique-nique, ça revigore. Et ça fait germer les idées. On a décidé de surveiller ces gens, et on a conclu de retourner chez eux, pour voir leur nom, sur la boîte aux lettres.
"M.Zzbja - Mme Ajbzz" C'était écrit au stylo bille, d'une main d'adulte. Le genre d'écriture qu'on arrive difficilement à déchiffrer. Le bout de papier était tout simplement scotché sur la boîte métallique. Je l'ai arraché. Dans le coin, en haut à droite, il y avait du blanc correcteur. J'ai tourné le papier, je l'ai tendu vers le soleil. Sous le blanc, il apparaissait très nettement . . . un ange.
QUE FAIRE?
Samedi 16 h 00. Ca fait plus d'une heure qu'on est cachées dans ce vieux chêne. Pepco m'énerve à jouer de la batterie avec ses canettes. Elle va nous faire repérer. Je ne suis pas dans une position très confortable, assise à califourchon sur une branche toute tordue. Mais y a qu'à cet endroit que j'arrive à voir les fous.
On est retournées à la maison chercher une paire de jumelles, 2 ou 3 planches et quelques clous. On s'est construit une cabane dans le chêne. C'est notre poste d'observation. On a donné des noms de code à tout: le chêne, c'est Alpha 42, moi je suis Ecureuil nerveux, Pepco c'est Eléphant rose. Les fous, c'est les Z.A. Z, c'est M. Zzbja, A, c'est Mme Ajbzz. Pepco, enfin, Eléphant rose, a ramené ses Talkie-Walkie. Bref, une vraie expédition militaire, sauf qu'on est habillées en short.
"Passe-moi les journaux et les ciseaux, sort une feuille et colle les lettres que je te passe." On prépare une lettre anonyme. Un quart d'heure plus tard, c'est terminé.
"Enfile la blouse", Pepco a dégoté une vieille blouse marron dans les affaires de sa mère. Elle la revêt, prend la lettre, descend lentement du chêne et court chez les Z.A. Elle dépose le message dans la boîte aux lettres et gueule:
- Eh! Les fous! Le facteur est passé!
Elle se tire en speedant à fond. A partir du moment où elle entre dans le bois, elle est hors de danger, personne ne la repère. Elle remonte dans l'arbre en quatrième vitesse.
- Qu'est ce qu'ils font?
- Z. est sorti juste quand tu es rentrée dans le bois.
Z. ouvre la boîte, déplie le papier, et lit:
"Un homme qui hurle n'est pas un homme, ni un ange, c'est un démon."
Nous-mêmes ne savions pas ce que cela signifiait.
"Ca y est, il sait que quelqu'un cherche à comprendre."
DIVERS PLANS
Nous avons obtenu l'autorisation de nos parents d'aller camper dans le bois d'Alix. On a emporté la tente, on l'a montée au pied du chêne, y avait un petit espace. De toute façon, on passera la moitié de la nuit, si ce n'est toute la nuit, dans le chêne, à méditer nos plans. On adore les enquêtes, Pepco et moi.
Notre second plan se déroulerait en trois phases:
1 - le déguisement 2 - l'approche
3 - le jeu
C'est Pepco qui a trouvé l'idée.
Dimanche 11 h 30. J'enfile la mini-jupe que Pepco est allée chercher chez elle dans la nuit. Allez, c'est parti.
J'arrive chez les fous en me déhanchant bien et en faisant un grand sourire plein de rouge à lèvres. Je sais que Z me regarde à la fenêtre du premier. Je sonne. C'est une vraie baraque de bourges, ici. Trois étages, un grand parc.
- Bonjour Madame! Je viens pour un sondage.
- Un sondage?
- Oui, Madame, pour le magazine Société.
- Euh. . . entrez donc.
- Voilà, nous faisons des statistiques sur les opinions des gens et nous aimerions savoir si vous croyez aux anges et aux démons et pourquoi."
- Oui, je crois aux anges et aux démons, dit-elle
- Pourquoi?
- Eh bien, disons que les anges sont pour moi un symbole de mystère . . . On ne sait jamais ce qui se trouve à l'intérieur. Mais vous ne notez pas?"
Ca y est, j'suis foutue.
- Je. . . j'ai oublié mon carnet chez mon précédent client, M.Belleville, juste en face, là-bas.
Ouf! Sauvée! En vérité, le dictaphone caché dans ma poche enregistre toute la conversation.
- Merci beaucoup, et au revoir Madame.
Ce que j'entendis en sortant me glaça le sang:
- T'aurais pas dû lui dire tout ça.
- Pourquoi?
- C'est une espionne de D. Moniaque. . ."
Je ne perdis pas mon sourire mais la satisfaction se mêlait à la peur.
DÉCOUVERTES
Pepco ne m'aurait jamais cru si la cassette n'avait pas été là. Tout avait été enregistré, y compris le passage sur D.Moniaque.
"On ne sait jamais ce qui se trouve à l'intérieur." Pepco repasse sans cesse cette phrase. Elle dit, à la façon du père Fourras dans "Fort Boyard":
- Je me cache à l'intérieur d'un ange. D.Moniaque veut savoir où je me trouve. Qui suis-je?
- Peut-être une clé ou un truc comme ça qui serait planquée dans une statue d'ange!
M.Z sort de chez lui. Il part à pied, tout seul sur la Départementale 70.
"Magne-toi, on le suit" me dit Pepco.
Au bout d'un quart d'heure, il entre dans un grand bâtiment gris. C'est à Lachassagne.
On attend cinq, puis dix minutes, on se planque derrière le coin pendant que Z repart. On entre à notre tour dans le bâtiment. C'est un musée, un musée de sculptures. Au fond de la salle, sur un socle de pierre de la même couleur que le bâtiment, trône un petit ange à l'aspect lisse et brillant, en marbre. Je m'avance, touche la statue. C'est froid. Vite, il faut trouver une porte secrète, j'essaye de soulever les ailes, d'écarter les orteils. Pepco cherche sur le socle. Mais il est lisse. Je tire un oreille. Rien. Je pousse l'autre. Rien. Je tire le nez... Il s'ouvre comme une portière de voiture. À l'intérieur, il y a une clé.
- Allez viens on y va, me chuchote Pepco.
RÉFLEXIONS
Tout ça c'est bien beau, mais on ne sait pas quelle porte cette clé ouvrait. Il fallait continuer à espionner les ZA pour en savoir plus.
Apparemment, D.Moniaque était leur ennemi. Peut-être que les ZA faisait partie d'une sorte de communauté, qui aurait pour symbole un ange, ce qui expliquerait le dessin sur le papier de la boîte aux lettres. Peur-être que A ne savait pas où était la clé et qu'elle insistait auprès de son mari pour qu'il lui révèle la cachette, ce qui éluciderait le "C'EST L'ANGE!!" d'hier. Quant à leur langage bizarre, c'est sûrement la langue qu'ils utilisent dans leur communauté secrète. Mais il y a tout de même des choses étranges: Une maison de bourges n'a pas un papier ridicule scotché sur la boîte aux lettres Et si Z a dit à sa femme, en français, que j'étais une espionne, c'est qu'il savait que j'entendais. Il pensait me faire peur.
En deux jours, nous avions appris plus sur ces gens qu'eux ne savaient sur nous.
TOUT S'EXPLIQUE
Pepco écoutait et enregistrait toute la conversation téléphonique entre A et son amie qui était apparemment française.
- Oui, quand il s'énerve, il parle français.
- ...
- Il commence en Ruscivian et quand il est très en colère, il crie en français.
- ...
- Le propriétaire? Euh... c'est D.Moniaque...
- ...
- Il n'y avait que lui qui vendait une maison à aussi bas prix quand on est arrivés, il y a trois ans. A l'époque je ne savais pas que mon mari était son pire ennemi. J'ai signé le contrat sans son autorisation et quand je lui ai annoncé, il s'est mis dans une colère terrible. Je lui disais de rester calme mais il continuait.
- ...
- Non, il ne parlait pas encore français. Moi, oui, puisque ma mère était française.
- ...
- Oui, la Ruscivianie.
- ...
- L'autre jour, une jeune femme est venue pour un sondage et mon mari m'a dit que c'était une espionne de D.Moniaque et il a ajouté, en Ruscivian, qu'elle cherchait la cachette de la clé.
- ...
- Eh bien la clé du tiroir dont je t'ai parlé.
- ...
- D.Moniaque? Il veut nous reprendre la maison pour se venger. Quand j'ai signé le contrat, il ne savait pas que j'étais la femme de Biazzu.
- ...
- Biazzu fait partie d'une association: la Ligue Contre D.Moniaque. Il en était le chef jusqu'à l'année dernière.
- ...
- Ca fait trois ans que je lui répète qu'il peut tout me dire, que je suis sa femme et qu'il doit avoir confiance en moi, qu'il devrait me dire la cachette de la clé, parce que je sais très bien qu'il ne peut trouver une cachette sûre tout seul.
- ...
- Si, il a fini par me le dire. Il a dit "C'est l'ange!" et tout de suite j'ai su qu'il parlait de sa statue préférée, au musée. Mais j'avais raison, ce n'était pas une cachette très sûre.
- ...
- En fait, la Lique en veut à D.Moniaque parce qu'en Ruscivianie il faisait du trafic d'armes et qu'il avait essayé d'entraîner Biazzu et plusieurs de ses amis et collègues dedans.
- ...
- Pourquoi un ange? Parce que c'est le symbole de la Ligue R.c.D.M.
- ...
- Oui, merci, ce serait gentil.
- ...
- Au revoir."
Pepco n'a pas pu enregistrer le début de la conversation.
"Regarde, la Ruscivianie, c'est là." Le gros doigt de mon prof de géographie me désigne un minuscule rectangle coincé entre la Russie et l'Ukraine.
Deuxième nuit de camping pour Pepco et moi. Deuxième nuit d'espionnage.
A dix-huit heures, nous sommes allées placer le dictaphone sur le rebord de la fenêtre entrouverte. Il est maintenant 23 heures, j'ai sommeil. Il est temps d'aller le récupérer. Nous écoutons Z qui s'énerve:
- La clé n'est plus là!! Elle n'est plus là, tu m'entends??? Je t'avais dit de ne pas répondre à toutes ces questions!! Comment je fais maintenant, hein? Je suis chargé de garder les dossiers en lieu sûr, et toi tu te laisses influencer par n'importe qui! Ils vont venir et tout voler! c'est HORRIBLE!!!
En effet, dès le lendemain, nous sommes entrées et avons piqué tous les dossiers: il était marqué des titres en Ruscivian.
SURPRISE
Une irrésistible envie de tout dire à ma mère m'envahit soudain, en ce mercredi soir. Mais à table, il y avait aussi mon père et mes deux soeurs. Comme je fus surprise en entendant Maman prononcer ces mots-là:
- J'ai une amie qui a de gros problèmes avec son mari et le propriétaire de sa maison. Elle m'a appelé au boulot hier midi. Le propriétaire de la maison, D.Moniaque, lui demande 200.000 F en échange de quoi elle et son mari peuvent garder leur maison. Mais D.Moniaque veut qu'elle le cache à son mari, car le propriétaire est son pire ennemi. Elle voudrait rentrer dans leur pays d'origine, la Ruscivianie, mais l'avion coûte très cher. Alors je me demandais si on ne pouvait pas les aider un petit peu....
TOUT S'ARRANGE
Voilà, on est tous venus dire au revoir à nos amis les ZA qui repartent en avion pour la Ruscivianie. Après quelques explications, poignées de main et remise en mains propres des dossiers et de la fameuse clé, l'affaire est réglée.
D.Moniaque court toujours mais M. Biazzu Zzbja a déclaré qu'il avait les preuves de sa culpabilité et que dès qu'il serait en Ruscivianie, il les soumettrait à la police.
Pepco est là, elle aussi, avec son éternelle canette. On se regarde et on sait que jamais nous n'avions résolu de plus belle enquête.

0 commentaire
  • Saisissez ce code de sécurité : captcha Refresh