Drôle d'esprit ce vent

Conte - A partir de 13 ans

  • Auteur : Cassandre

L'histoire du conte "Drôle d'esprit ce vent"

JEUNES ÉCRIVAINS

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Drôle d'esprit ce vent

récit fantastique par

Cassandre

avril 2001

Le soleil était déjà haut dans le ciel quand Turquoise escalada le mur de pierres qui délimitait sa maison de la rue d'un petit village dans lequel elle habitait. Normalement, elle n'avait pas le droit de sortir du jardin et l'accès du portail lui était interdit, mais elle ne se faisait jamais dicter ses lois.
Turquoise sauta à terre et traversa les petites ruelles du village, calmes, presque désertées. Elles savait d'avance où elle allait, elle s'y rendait tous les jours. La jeune fille longea le champ de tournesols parsemés de coquelicots. Elle suivit le petit chemin de campagne raboteux, jonché d'ornières, et arriva, ou du moins le pensait-elle, sur son terrain préféré.
C'était en fait une colline plane, où un immense et magnifique saule pleureur, de plusieurs centaines d'années était planté, distribuant de l'ombre fraîche dans un rayon de quatre mètres, et trempant ses branches tombantes dans le minuscule ruisseau qui creusait son lit, dévié par quelques rochers. L'herbe était haute et arrivait au cou de la jeune fille. Cette dernière s'était même tracé des chemins à travers la végétation folle.
Or, pour le moment, la fillette, placée derrière un talus, ne voyait rien de tout cela. Aussi, quand elle le contourna, elle fut grandement surprise : à la place s'élevait un carré d'arbres. Ils étaient si serrés que leurs branches s'entremêlaient et que l'on n'aurait pas pu passer, si maigre fut-on. Pourtant, Turquoise décela une entrée. Elle se dirigea vers elle et vit un guichet, vide, calé entre deux troncs. La curieuse voulut passer la porte à deux battants quand un caméléon tomba du feuillage sur la table, sans un bruit. De surprise, la fillette poussa un petit cri involontaire et recula. L'étrange animal se mit à nasiller :
- Bien le bonjour. Votre billet d'entrée, je vous prie.
- Pardon ?... Mon billet d'entrée ? Je n'ai pas de billet d'entrée... il en fallait un ?
- Evidemment ! répondit le caméléon. Vous ne croyez pas que vous pouvez entrer sans billet d'entrée ! Allez me chercher un billet d'entré, dans les arbres... Ne faites donc pas cette tête !
Il saisit une feuille d'arbre et la lâcha par terre.
- Ceci est un billet d'entré, voyons. Allez m'en chercher un ! répéta-t-il d'un ton agacé.
L'enfant étonnée arracha une feuille (elle crut d'ailleurs entendre un gémissement, comme lointain, mais pourtant si près...) et la tendit au guichetier. Celui-ci la prit et l'examina attentivement pendant que Turquoise se tortillait de désarroi. Il la lui rendit en déclarant :
- Bien, ce billet est valable. Vous pouvez donc passer. Tiens, dites donc, cette feuille vous ressemble !
Turquoise la regarda en passant la porte. Elle avait pris la même forme et les mêmes couleurs que le visage de la jeune fille. Elle arborait maintenant un beau vert pomme, de la même couleur que la pierre, la turquoise, qui lui avait prêté son nom. Sur la feuille, les cheveux noirs de jais de Turquoise formaient un contraste avec son visage pâle et ses taches de rousseur. La fillette sourit à la feuille et la rangea dans sa poche de veste.
C'est seulement à ce moment qu'elle leva les yeux et qu'elle découvrit avec admiration et étonnement un monde qui n'était pas le sien, et où rien n'avait les mêmes couleurs que dans son univers. Le ciel était vert, l'herbe bleue, si bien qu'elle avait l'impression d'avoir la tête reposant sur l'herbe, et les pieds au ciel. Le fleuve était mauve, les bâtiments du village jaunes, quant aux plantes, elles étaient orange.
Turquoise s'assit lentement et contempla ce spectacle. Elle en avait la tête qui tournait. Autour d'elle, quantité de gens se hâtaient à faire une besogne dont Turquoise n'avait pas idée. Ils étaient tous habillés avec des vêtements anciens. Aucune femme ne portait de pantalon et tous regardaient bizarrement la fille assise sur le sol qui, elle, en portait un. Un homme tirait de l'eau à une vieille pompe à eau vert bouteille, un autre coupait du blé dans les champs, plus loin.
Des femmes faisaient la lessive à l'aide d'un baquet d'eau savonneuse, et d'une planche, en riant, parlant et s'esclaffant bruyamment. Ces gens n'avaient pas l'air réel, et Turquoise avait l'impression d'être dans un de ses rêves le plus réaliste. La fillette était d'ordinaire quelqu'un de solitaire mais, parfois, sa solitude lui pesait. Aujourd'hui, elle avait plus que jamais envie d'avoir une amie, car tous ces gens la mettait mal à l'aise. Elle se dit: «Dès que je partirais d'ici, la première fille que je vois, je lui parlerais. Et si elle m'intéresse, j'espère qu'elle deviendra mon amie.»
Turquoise fut tirée par la manche, et de ses pensées. Elle leva la tête vers une jeune femme portant capuchon sur la tête, et son bébé dans les bras.
- Voulez-vous bien me tenir mon enfant pendant que je lave mon linge ? Il est un peu bougeant, j'ai peur qu'il fasse une bêtise. Merci!
Turquoise empoigna le bébé et la jeune femme partit au baquet d'eau. Le vent se leva. La femme saisit une palette en bois, quand retentit un hurlement strident, puis une alerte:
- Les esprits arrivent ! Cachez-vous ! Protégez-vous ! Ils arrivent !
Déconcertée, Turquoise vit tout le monde se précipiter pour trouver un abri. Certains se cachaient dans le foin, d'autres s'enfermaient chez eux en bloquant avec des meubles leurs portes, puisque les serrures n'existaient pas ici. Elle entendit un autre hurlement.
- Aaah ! Il m'a touché !
Hors, Turquoise ne voyait rien ! Elle cria à quelqu'un qui passait en courant devant elle:
- Que se passe-t-il ?
Mais l'homme ne répondit pas. Alors, elle lui emboîta le pas et partit se réfugier dans une grange. Elle redemanda aux personnes qui s'étaient réfugiées ici:
- Mais que se passe-t-il, à la fin ?
Un homme lui fit signe de se taire.
- Chut ! Il ne faut point que les esprits nous voient !
- Quels esprits ?
- C'est le vent !
- Le vent ? Turquoise les regarda, interloquée.
- Ma grand-mère dit qu'elle l'a vu arracher un arbre ! Qu'est-ce que ça doit être, sur nous! murmura en tremblant une veille femme. Turquoise se mit à rire.
- Et c'est de cela que vous avez peur ?
- Oui-da ! Ne faites point la fière, petite dame ! Vous savez aussi bien que nous que le vent est très dangereux ! reprocha une femme rousse.
-Taisez-vous ! cria un homme. Les esprits vont nous entendre !
- Le vent ne vous fera rien ! continua Turquoise. À part si il est trop fort, bien sûr ! Regardez.
La fillette ouvrit la porte de la grange, pendant que des murmures effrayés s'élevaient.
- Mon bébé ! Rendez-moi mon bébé ! supplia la jeune femme au capuchon. Je ne veux point qu'il meurt !
Turquoise ne fit pas attention à elle et sortit, pendant que des exclamations d'horreur se soulevaient.
- Mon bébé ! criait la femme derrière elle.
La jeune fille fit volte-face et fit un sourire ironique aux apeurés. Elle posa le bébé sur le sol, qui n'eut aucune peur et courait pendant que des centaines d'yeux les observaient.
- Poussez-vous ! Mais poussez-vous donc !
Un petit garçon bousculait les adultes et voulut sortir à l'air libre alors que des mains le retenait. Finalement, il y parvint, et courut se poster auprès de Turquoise. Il avait une certaine appréhension, puis il se détendit. C'était la première fois pour lui qu'il sentait le vent sur sa peau, et il sourit. Puis il se mit à battre l'air des mains, comme s'il voulait attraper le vent.
La femme au capuchon sortit précipitamment et prit son enfant dans les bras. Peu à peu, plusieurs autres villageois sortaient de la grange, et Turquoise, considérant que son «travail» était fini, repartit chercher la porte à deux battants par laquelle elle était entré.
Mais elle ne la trouvait pas. Affolée à l'idée qu'elle ne reverrait plus son monde et qu'elle devrait rester avec ces gens bizarres, elle chercha au village avec fièvre toutes les portes à deux battants qu'elle pouvait trouver et les passait toutes, sans exception.
Comme aucune d'entre elles ne marchait, elle essaya les autres portes encore plus rapidement. Puis, à bout de souffle, elle s'effondra sur l'herbe, au milieu des personnes de plus en plus nombreuses qui sortaient de leurs abris.
Revigorée par le vent qui continuait de souffler sans effrayer personne, Turquoise marcha. Elle ne savait pas où elle allait mais elle marchait. Elle arriva dans une forêt où elle continua de marcher. Turquoise commençait à avoir froid. Elle découvrit une masure allumée, mais elle ne s'en étonna pas et toqua à la porte qui s'ouvrit presque aussitôt.
- Vous venez passer la porte ? demanda le vieil homme dont la longue barbe touffue touchait presque le sol.
- La porte ?
Le regard de Turquoise s'alluma.
- Oui-da, la porte ! Vous paraissez venir du deuxième monde.
-Le deuxième ?
-Il y a des milliers de monde différents, dont les habitants ne sont pas pareils. Vous, vous avez les contours de votre silhouette bien nets. Pas comme nous.
Turquoise comprit alors ce qui n'allait pas chez ces gens. Ils avaient le contour de leur corps flou.
- Donnez-moi votre billet de sortie. Ou d'entrée, si vous préférez, c'est la même chose.
La fillette sortit la feuille toute fripée de sa poche qui avait repris sa forme initiale.
- Oui, c'est bien un billet de sortie du deuxième monde. Il n'y a que dans celui-là que les feuilles des arbres sont vertes.
- Ah bon ? Mais elles ne sont pas toutes vertes ! Il y en a des rouges, des violettes, des jaunes...
- Oui, bon ! Suivez-moi !
Turquoise, sans demander d'explication fit ce que l'homme lui demandait et passa derrière le rideau qu'il lui écartait.
Turquoise fut brusquement aveuglée par la lumière du soleil. Elle cligna des yeux et vit qu'elle était revenue dans son monde, derrière son saule pleureur. Elle le contourna et buta sur le pied de quelqu'un. C'était une jeune fille adossée contre le tronc de l'arbre et qui levait vers Turquoise des yeux marron foncé. Au lieu de lui crier dessus parce qu'elle était sur son terrain comme elle le faisait d'habitude, Turquoise s'assit à côté de la jeune fille.
-Bonjour, dit-elle. Comment t'appelles-tu ?
Cassandre

©1995-2005

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