Epitaphe

Conte - A partir de 10 ans

  • Auteur : Claudine

L'histoire du conte "Epitaphe"

JEUNES ÉCRIVAINS

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Épitaphe

une histoire écrite par

Claudine

mars 1999

La nuit régnait négligemment sur le village assoupi. Les étoiles, veilleuses fidèles, s'allumaient une à une au firmament éternel. Dans une humble chaumière, refuge accueillant, dormait un jeune garçon, la tête posée sur un nuage de plumes. Derrière ses yeux clos sommeillaient des rêves rendus grandioses par leur beauté fragile ; le A de l'Amour offrait son toit à une population d'oubliés, le E de l'Espoir ouvrait aux orphelins ses bras tendus, le J de la Joie berçait tendrement les mal-aimés... L'enfant n'oublierait jamais cet alphabet du bonheur.

* * *

La pluie tombe abondamment et s'évade du ciel en roulements de tambour. Dans un sentier boueux où s'effacent doucement les traces des lourds pas militaires du régiment, un képi abandonné s'imprègne des eaux souillées de terre et de sang.
Du lointain me parviennent les échos de la guerre qui se poursuit. Égoïstement, elle a tout éteint : non seulement l'harmonie terrestre, mais aussi le soleil paisible qui brillait au coeur des gens heureux.
Je perçois les détonations et les cris de tous les conflits qui sévissent sur cette planète blessée et défilent en moi des scènes horribles au rythme de cet affreux fond sonore. Visiblement, tout ici n'est plus que désolation, mais ce monde n'est désormais plus ma demeure.
J'ai vécu, j'ai voulu consciemment organiser mon destin et j'ai choisi de joindre les rangs d'une armée impitoyable, prétextant vouloir par là gagné cette paix dont j'ai toujours rêvé. J'ai échoué et j'ai d'abord cru être le premier responsable, par mes choix, de cette fatalité. Ceux qui n'ont pas quitté la Terre vous diront que je suis mort. Il n'en est rien. J'ai simplement acquis le privilège de ma liberté. Guidé par ma propre conscience, je choisis ce que j'en ferai : je mettrai les leçons de ma courte vie au service des hommes, pour qu'ainsi renseignés ils ne commettent plus l'irréparable.
Bousculées par un vent pressé, les feuilles frémissent pour toutes les terreurs humaines. Je suis de la même substance que la bourrasque ; je tremble d'avoir connu les affres d'un combat créé de toutes pièces par l'immoralité d'un homme avide de conquêtes. Je me faufile entre les branches sèches et leurs craquements résonnent comme autant de plaintes dans la vastitude du champ de bataille déserté. Quelques feuilles agonisantes résistent de toute la fragilité de leur pétiole comme ces soldats brisés qu'on laisse au front.
J'explore l'inconnu d'un univers familier. Je capte des images de cent lieues à la ronde. Mon attention se fixe simultanément sur mille et un détails. Je prends enfin conscience de mon ascension. Mon esprit libéré s'offre aux vents de sa légèreté nouvellement conquise et flotte au-dessus du sinistre paysage. Je n'avais qu'un message à transmettre à l'humanité. Pourrai-je encore le lui faire parvenir ? Il me faut léguer au monde une parcelle d'espoir.
Entouré de sensations nouvelles, j'omets presque cette dernière mission. Pendant que le ciel pleure sur la vie enfuie de milliers de combattants, je songe aux tempêtes, aux orages que j'ai traversés. Ils ne me sont désormais plus que futiles variations météorologiques. Le souvenir des pluies de projectiles ennemis me pénètre cependant encore d'une douleur lancinante qui ne semble pas encore atténuée par l'idée récente de mon immortalité.
Je traverse de nombreuses couches d'air. Chacune d'elles m'éloigne du monde et m'en rapproche en même temps. Ma présence physique fait place à une grande sollicitude sur laquelle la distance ne semble pas avoir d'emprise. Je m'élève dans un émerveillement sans cesse renouvelé.
Les mouvements de l'air m'entraînent dans leur valse. Je n'ai jamais si bien dansé : ni au temps de ma jeunesse euphorique, au bras d'une maîtresse de passage, ni au cours des derniers mois, pour éviter les projectiles fous d'une armée délirante. La ronde dans laquelle je me laisse emporter est un tourbillon sans fin d'émotions diverses ramenées à leur plus pure expression : un moment c'est l'amour et ces airs langoureux qui m'étreignent, l'instant suivant, dans un brusque changement de rythme, c'est la colère et ses gestes impulsifs qui m'envahissent. Je comprends que je vis pour la dernière fois la palette des émotions terrestres, mais en même temps je sens que cet abandon m'entraîne vers quelque chose de plus grand.
Ma course aérienne s'accélère tout à coup. Avec stupéfaction, je dépasse un rayon de lumière. Je deviens intemporel. Alors, toutes les pensées qui depuis ma plus tendre enfance m'ont habité retournent vers la planète bleue. Les mauvaises explosent et sont aspirées vers le néant. Les bonnes, en retombant en parcelles minuscules sur les pauvres mortels dont je m'éloigne à une vitesse folle, fleurissent en idées éternelles.
J'entrevois, dans un dernier coup d'oeil avant l'ultime envolée qui rayera la terre de mon champ de vision, une pierre de granit sur laquelle un homme grave, près d'un nom familier et d'une date fatale, un alphabet enfantin.

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