L'air de la peur

Conte - A partir de 10 ans

  • Auteur : Bryan

L'histoire du conte "L'air de la peur"

JEUNES ÉCRIVAINS

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L'air de la peur

une histoire écrite par

Bryan

janvier 1999

Une peau de papier était collée contre elle. Anna craignait cette peau, car justement elle ne parvenait pas à en devenir une. Ce n'était pas une peau, non. Ça restait toujours un journal, un tract révolutionnaire qui craquait à chacun de ses pas, sur lequel s'arrêtait sûrement le regard de tous les soldats.
Elle aurait pourtant voulu que le journal se colle à sa peau, qu'il se fusionne avec son ventre. Elle se serait sentie naturelle, plus légère. Son ventre lui faisait mal maintenant, elle sentait une pression... Le tract n'avait pourtant que six pages. Son nombril, sa bonne conscience ou sa peur se seraient donc transformés en balance pour peser le sens des mots imprimés dessus.
Anna tourna au carrefour et aperçu enfin l'affreuse maison cubique d'un jaune sable sale où elle devait se rendre. Inconsciemment, elle accéléra le pas, mais elle modéra ses élans, n'ignorant pas qu'elle devait rester calme. Il fallait être calme, naturelle... Toutefois, tout son être était survolté et il aurait suffi d'un rien pour qu'elle commence à courir comme une folle jusqu'à l'escalier de ciment, jusqu'à la porte de bois massif, jusqu'à cette atmosphère de complot aussi peu rassurant qui régnait dans la maison.
Elle vit alors devant l'escalier un soldat posté en garde-à-vous qui scrutait chaque élément du décor avec des yeux et les analysait avec un cerveau qui furent tous deux mobilisés par le diable... Il regarda Anna quelques secondes alors qu'elle gravissait nonchalamment les cinq marches du perron. Mais comment savoir s'il avait vu une citoyenne inquiète ou une révolutionnaire terrorisée avec un journal?
La porte se referma sur le ciel grillagé de ce troisième printemps de guerre, sur l'air étouffant de cette fin d'hiver, sur ce soldat de toutes les saisons. Les jambes d'Anna fondirent sous elle. Une main se porta à son visage alors qu'elle éclatait en sanglots saccadés; l'autre ouvrit son manteau, releva son gilet et jeta aux pieds d'André le journal maudit.
"Je t'avertis, André! Je ne pourrai pas plus longtemps..." Elle poussa un long soupir qui ne la calma pas du tout. En tremblant comme une feuille, elle reprit: "J'ai l'impression que tout le monde me regarde, que chaque soldat que je rencontre va me prendre pour m'emmener Dieu seul sait où!... Il y a un soldat dehors. Je tremblais tellement qu'il m'a sûrement trouvée suspecte!"
Elle s'écarta de la porte avec une ardeur soudaine et gémit en se relevant.
"Il va entrer et m'arrêter... Il va tous nous arrêter!"
"Anna, Anna... lui murmura André à l'oreille après l'avoir prise dans ses bras. Tu dramatises... On ne peut pas savoir que tu es une révolutionnaire: tu as l'allure d'une citoyenne tout ce qu'il y a de plus ordinaire. On a besoin de toi, Anna."
Il restèrent quelques secondes en silence.
"On a besoin de toi". Il pointa du pied le tract froissé encore étalé sur le plancher.
"Qu'est-ce que Jacques t'a dit?"
"Tu sais bien qu'il n'a rien dit. C'est le silence. Il n'y a que du silence dans cette ville. Ce n'est plus de l'air qu'il y a entre les gens, les choses: c'est du silence! Plus personne ne parle. On ne dit que des stupidités. On a peur que notre voisin interprète mal nos paroles et nous dénonce aux autorités comme espion. On a peur qu'un ennemi soit près de nous et qu'on l'informe sur l'état de la nation! "L'ennemi guette vos paroles!" Jamais on a pris un slogan aussi au sérieux. Il a fait du pays une bande d'imbéciles!"
"C'est la guerre, Anna."

* * *

Il y avait une gelée incroyable pour un début de mois d'octobre. Marc laissait des empreintes de pas étonnamment claires dans l'herbe figée que ses souliers de marche écrasaient.
Il faisait froid, mais il irait jusqu'au bout. Pour oublier, pour se pardonner? Pour se rappeler, se déculpabiliser? Il ne savait pas. Pour faire ce qu'il veut faire depuis plus de vingt ans... Pour enfin savoir quelles émotions ce pèlerinage allait lui faire sentir.
La Lune éclaire faiblement son parcours. Il n'a aperçu aucune pierre tombale depuis une centaine de mètres.
Puis, il les aperçoit. Des dizaines de petites croix de bois blanches anonymes, plantées dans le désordre le plus complet. Il n'y a aucun nom, aucune date. Aucune fleur non plus...
Marc se tient en face d'elles, droit. Les oreilles sourdes des pierres tombales n'entendent rien du discours muet qui s'amorce dans son esprit... Puis comme pour lui-même, il s'écrie: "Merde! J'avais vingt ans! C'était il y a vingt ans. C'était les débuts de la guerre. J'avais peur!"
Marc se souvient très peu de ce qui l'a emmené à pointer du doigt à une troupe de soldat la petite maison jaune sable sale de la rue. Il se souvient de la peur qu'il éprouvait à cette époque, de ses nerfs à bout, de ses nuits sans sommeil... Anna disait qu'elle avait peur. Marc pleurait chaque soir dans son lit. Marc avait tressailli à chaque bruit entendu au cours de ses nuits dans la maison jaune sable. La peur de Marc l'avait poussé à dénoncer tous ses camarades. C'était une peur beaucoup plus effrayante que celle d'Anna.
Combien de faibles résistants avaient réagi comme lui?
Et aujourd'hui, rien n'était changé. La peur remplace encore l'air entre les gens de la capitale. Tout est pareil comme il y a vingt ans. Les gens traînent des boulets de peur qui pèsent bien plus que les vrais. Ils consomment des plaisirs en espérant oublier ce qui leur manque vraiment.
Cette fois, Marc est décidé à se faire pardonner ses erreurs du passé. Il va retourner dans les rangs de la résistance. Et si c'est nécessaire pour redonner la liberté à toute une nation, il ira lui-même se jeter, une bombe à la main, sur le dictateur-démon.

©1995-2005

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