L'autobus de nuit

Conte - A partir de 10 ans

  • Auteur : Bryan

L'histoire du conte "L'autobus de nuit"

JEUNES ÉCRIVAINS

la page dont vous êtes les auteurs

L'AUTOBUS DE NUIT une histoire écrite par

Bryan

juillet 1998

J'entends au loin un léger grondement. Je tourne la tête et je vois apparaître l'autobus qui bientôt ralentit à ma hauteur. Personne n'en descend, sauf le chauffeur qui me demande d'un ton désintéressé, en prenant ma valise, quelle est ma destination. Je lui réponds, puis je m'engouffre alors dans l'autobus.
Il n'y a que quelques personnes dans l'autobus. Quelques unes me fixent, d'autres font semblant de ne pas me voir. J'avance tranquillement, presque jusqu'au fond. Je m'assois près de la fenêtre et je pose mon sac près de moi.
À ce moment, les lumières du bus sont allumées. Je porte les mains vers mon sac, avec l'intention de prendre mon livre. Toutefois, je me demande si les lumières se refermeront... C'est la première fois que je prends l'autobus de nuit et je ne sais pas encore quelles sont les habitudes de ces trajets nocturnes... Je replace donc les mains sur mes genoux et j'attends. Le chauffeur reprend sa place. Comme je l'avais craint, les lumières se ferment. Et nous nous mettons en route.
Du coup, je suis transporté.
Comment décrire l'étrange état qui me posséda à cet instant ?
Par la fenêtre, je voyais les dernières prouesses teintées de mauves et de gris d'un coucher de soleil presque complété. À l'intérieur du bus, aucun passager ne bougeait. Nous étions tous chacun sur notre banc, seul, avec personne à nos côtés, absorbés par nos pensées, enfermés dans une espèce de bulle imaginaire qui nous séparait de tout. Le peu de lumière semblait profiter à cette paisible impression de tranquillité pour la rendre encore plus vraie, plus palpable. Et le doux roulement des pneus sur l'asphalte n'avait pour effet de nous enfoncer encore plus dans cette étrange léthargie.

illustration de Louis

Je posai doucement la tête sur mon siège et je la tournai pour regarder à l'extérieur défiler le paysage et les nuages. Je ne pensais même plus à mon livre. Comment aurais-je pu lire à cet instant ? Cet instant appartenait à l'immobile et au silence. Lire aurait été un sacrilège.
J'étais alors tellement enfoncé dans cette tranquillité que je ne remarquai plus rien.
Prochain arrêt. Les lumières s'allument. Une jeune fille aux cheveux bruns noués en couettes s'assoit d'un air paresseux sur un des premiers bancs. Je n'ai eu le temps que de remarquer une chose : sa gomme à mâcher. Car elle avait une gomme à mâcher qui, selon mes impressions, avait pris une dimension titanesque pour atteindre une grosseur qui frôlait les abords de l'indécence. Mais comment pouvait-on mâcher si sottement dans une telle atmosphère ? J'espérais qu'au moment où les lumières se refermeraient, la jeune fille en question n'aurait qu'une seule chose en tête : se débarrasser de cette gomme qui jurait tant dans l'autobus de nuit.
Les lumières se refermèrent. À nouveau, le bus se mit en branle. À cause de l'obscurité, je ne pouvais plus voir la jeune fille. Et sa gomme à mâcher continuait de m'obséder. S'en était-elle débarrassée ?
Je n'arrivais plus à retrouver l'état qui, pourtant, possédait tout mon âme voilà à peine quelques secondes. Pourtant, j'aurais tellement voulu y replonger ! Et, de plus, j'avais peur que mon activité, mon inquiétude inexpliquée ne dérange la transe des autres passagers qui, je n'en doutais pas alors, était même que la mienne. Même que la mienne avant l'arrêt, je veux dire.
Mais alors, je ne pus m'empêcher de jeter un regard par devant moi. Et je vis alors, à mon grand étonnement, qu'une femme dormait. Comment pouvait-on dormir à cet instant ? Était-ce possible de ne pas jouir de tout son âme de cet instant de tranquillité, comme je l'avais fait ?
Une autre femme se lève à cet instant et se dirige vers les toilettes à l'arrière du bus. La suivant des yeux, je m'aperçois alors qu'un homme assis derrière moi à ouvert la lumière au dessus de sa tête et fouille d'un air songeur dans des dossiers qu'il a apportés avec lui. Comment ? Je suis à ce moment complètement hors de moi, un état qui me surprend. Pourquoi ? Pourquoi se fâcher pour si peu ?
Qu'importe, qu'importe !
Je sais pourtant bien que les sentiments ne peuvent être partagés par tous à la fois. J'ai éprouvé des sentiments en entrant dans ce bus et ce, jusqu'au premier arrêt. Les états d'âme des autres passagers de l'autobus ne sont pas nécessairement les mêmes que les miens ! Je dois parvenir à comprendre que les sentiments sont différents pour chacun et qu'ils ne peuvent pas ressentir les mêmes choses que moi.
Je me calme donc à cette pensée.
Combien de fois dans le monde les sentiments n'ont pas été partagés ? Combien de fois cela a-t-il conduit à des catastrophes ? Tout serait si simple si nous ressentions tous la même chose. Mais cela serait à la fois si ennuyeux.
Et maintenant, et maintenant... Les sentiments sont quelque chose d'individuel... À moi de replonger corps et âme dans cette émotion qui me procurait tant de bien voilà quelques instants !
Et pourtant.
Les sentiments dépendent en plus du moment et de l'état d'esprit...
J'allongeai le bras et allumai ma lumière. De l'autre, j'attrapai mon livre. Tout cela au risque de faire fâcher et de déranger un autre des passagers du bus.

©1995-2005

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