La chouette

Conte - A partir de 10 ans

  • Auteur : Bryan

L'histoire du conte "La chouette"

JEUNES ÉCRIVAINS

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La chouette une histoire écrite par

Bryan

mars 1998

Campagne anglaise, 1873

La porte claqua violemment.

- Il a osé! Il a osé!

Mon père criait comme un déchaîné. Sa figure était d'un rouge violent. Ses mains tremblaient, sa respiration semblait incontrôlable. Ses jambes semblaient sur le point de défaillir; il dut même s'asseoir. Il semblait visiblement en proie à une très forte émotion.

- Mais voyons, Jack! demanda ma mère en s'approchant de lui. Que se passe-t-il donc pour vous mettre dans tous ces états?

- Que se passe-t-il? Il se trouve, ma chère épouse, que notre voisin a cloué une chouette sur la porte de notre grange!

Ma mère, Beulah, resta interdite. Comment réagir?... Moi, j'avoue trouver la réaction de mon père très exagérée. Il est en complète effervescence pour une simple chouette clouée sur une porte de garage. Je sais bien que la légende dit qu'une chouette clouée annonce le malheur, mais tout de même!

- Oui, oui, ma pauvre enfant! continue mon père en prenant ma mère par les épaules. James Horie est allé très loin, cette fois! Préparons-nous au pire!...

1846

À l'étage, une lumière s'alluma. On vit la fine silhouette d'une vieille dame s'approcher de la fenêtre. Elle l'ouvrit tout grand et s'écria d'une voix puissante:

- Eh! Allez vous la fermer, oui?

Puis celle-ci de refermer sa fenêtre en espérant que le vacarme cesserait. Cette réplique s'addressait à deux jeunes personnes enivrées sur le bord de la route. Voilà plus d'une demi-heure qu'ils s'étaient assis sur une clôture et qu'ils s'égosillaient à chanter tout le répertoire de chants populaires d'Angleterre... Après l'altercation de la dame, Jack Biard déclara:

- Allons, partons... Et contentons-nous chanceux qu'elle ne nous ait pas tirer une chaudière d'eau!

Et les deux compères de se lever péniblement. Ils s'empoignèrent bras-dessus bras-dessous, tentant de trouver un équilibre, même précaire, qui leur permettrait de se rendre jusqu'à leur maison.

- Mais quelle soirée nous avons eu, mon vieux Jack! soupira James Horie.
- Oh, oui!... J'y ai rencontré la femme de ma vie!... Je n'ai pas été lui parler, comprends moi: je n'étais pas vraiment en état de lui faire la cour!

Et les deux de s'esclaffer de rire pendant quelques minutes.

- Et c'est qui, cette fille? La belle Elva? Ou Ann Prichard?
- Non, non... Elles sont jolies, mais elles n'arrivent pas à la cheville de ma belle. Peut-être que tu l'as vue? Elle s'appelle Kay.

James s'arrêta de marcher. Jack prit quelques secondes à réaliser cela et manqua s'effondrer face contre terre.

- Voyons, qu'est-ce que tu as?
- Est-ce que la fille dont tu parles se nomme Kay Clements?
- Oui... Pourquoi?
- Écoute, je te suggère de ne même plus y penser. Cette fille-là, je l'ai vue avant toi! Alors, laisse-la tranquille. Elle est à moi.
- Eh! À toi! Non, mais! Ce n'est pas encore ta femme! Que je sache, j'ai encore le droit d'essayer de la courtiser!

James empoigna alors le manteau de son ami. En temps normal, le tout se serait borné à une conversation. Peut-être même auraient-ils parié le premier qui aurait un baiser de la belle Kay Clements. Mais à ce moment, les deux étaient complètement enivrés et ne se maitrisaient plus.

- Écoute, Jack... Je viens de te dire de la laisser tranquille! Et que je ne te vois pas tourner autour de Kay!

Sur ces paroles, il repoussa violemment Jack qui alla s'écraser contre le gravier.

- Espèce de salaud! Tu ne me diras pas quoi faire!

Il se donna un élan, entra en collision avec James. Les deux se retrouvèrent quelques instants plus tard couverts de poussière, en plein milieu de la route, se battant comme des chiens. Les coups pleuvaient; le sang bientôt gicla. Au dernier instant, James reçu un solide coup de poing au niveau de la tempe...
Alors, une frêle voix se fit entendre.

- Bande de voyous! Allez-vous-en!

C'était encore la vieille dame de tout à l'heure. Jack se releva rapidement et s'enfuit en titubant... Mais James resta effondré sur le sol. La vieille s'en approcha.

- Alors, petit garnement? Qu'attends-tu pour t'enfuir?

Le silence se fit entendre pendant quelques secondes.

- Madame... répondit finalement le jeune homme soudainement dégrisé. Mon oeil ne voit plus rien! Faites quelques chose! Je deviens aveugle!

La dame regarda quelques secondes l'oeil droit du jeune homme qui, effectivement, ne bougeait plus.

- Viens, viens, dit-elle, oubliant rapidement son amertume d'il y a quelques secondes. Viens; je vais appeler le médecin.

Les différends entre mon père et son voisin, James Horie, avaient commencé voilà bon nombre d'années. Tout deux avaient tout juste vingt-et-un ans. Mais une dispute pour une femme avait ruiné d'un seul coup les années d'amitié qu'ils avaient passé... Mon père avait assené un solide coup à James, et suite à cela le pauvre avait perdu la vue à son oeil droit.
Ironiquement, par la suite, la jeune fille en question se vit interdire de voir ces deux jeunes hommes, "deux voyous"...
Par la suite, les deux furent forcés de continuer à se côtoyer. Se côtoyer... J'entends par cela être forcé de se voir chaque jour, et non de se fréquenter. La ferme des Horie, et la nôtre, celle de Biard, étaient côte-à-côte, donc...
James aurait donc placé cette chouette, selon mon père, dans le but de nous porter malheur. Enfin: nous verrions cela demain.

-Kelsey! Kelsey!

Mon père criait comme un déchaîné, une fois de plus. Il se rua dans ma petite chambre et me réveilla.

- Beulah...! Ta mère est malade!
- Quoi?

Je fus instantanément réveillée. Je me dirigeais immédiatement au chevet de ma mère, qui, comme mon père venait de me dire, se portait très mal. Elle était d'une pâleur effrayante, ses yeux étaient injectés de sang. À ses côtés se trouvait un plat plein de vomissures.

- Maman! Que se passe-t-il?

Mais la pauvre était trop faible pour répondre à ma question.

Je touchai son front. Il était brûlant.

- Harry! Harry! criais-je.

Mon grand frère arrive dans la chambre.

- Va chercher le médecin McNeil! Vite! Papa! Allez me chercher une bassine d'eau froide!

Mais lorsque je me retournai, je réalisais que celui-ci n'était plus à mes côtés.

La porte des Horie s'ouvrit d'un coup sec.

- Mais que diable... se demanda James Horie en se retournant.

- Espèce de salaud! Tu as tué ma femme!
- Mais que racontes-tu, idiot!

Car l'étranger qui s'était si impoliment introduit dans la maison de nos voisins n'était nul autre que le vieil ennemi de celui-ci, c'est à dire mon père, Jack Biard. Il n'y avait à ce moment aucun doute dans la tête de mon paternel. La raison de l'étrange et subite maladie de ma mère n'était nulle autre que la chouette clouée le jour précédent sur la porte de notre grange. Chouette clouée, selon mon père, par notre voisin, pour venger son oeil meurtri.

- Je n'ai jamais tué ta femme!
- Je sais! Je sais que c'est toi qui a cloué cette chouette sur la porte de ma grange!
- Mais, imbécile, de quoi parles-tu?

Mon père cracha à ses pieds.

- Sache que cela n'en restera pas là!

Et il sortit aussi violemment qu'il était entré.

Entre temps, mon frère Harry était revenu avec le docteur. Celui-ci s'était approché de ma mère, Beulah. Je dois dire que l'expression dont se peignit son visage lorsqu'il la vit n'était pas vraiment encourageante.
Harry et moi étions descendus lorsque mon père arriva de sa visite surprise chez nos voisins.

- Père! Où étiez-vous passé?
- Kelsey! Est-ce que tu as fait venir le médecin? Mais pourquoi?
- Franchement, père! Laissez de côté votre avarice, pour une fois! répliquais-je. Vous savez bien que maman est en train de trépasser! Et de plus, nous avons suffisamment d'argent pour payer le docteur, vous le savez bien!

En effet, nous étions une famille très aisée comparée aux autres du comté.

- Qu'a-t-il dit, ce docteur?
- Nous ne savons pas encore, l'informa Harry. Il vient à peine d'arriver.

L'attente commença... De temps à autre, nous entendions un râle de douleur qui nous rendaient tous aux bords des larmes. Moi même, je ne pus m'empêcher de pleurer doucement. Pendant de longues minutes, nous restâmes silencieux, attendant la suite des évènements. Mais mon père fixait la porte de la grange, au loin. Je voyais bien qu'il ne pensait qu'à cette foutue chouette.

Puis, des pas se firent entendre dans les escaliers. C'était le docteur.

- Alors? dit mon père en se ruant littéralement sur lui.
- J'ai bien peur... que ce ne soit terminé.

Je ne réussis pas à retenir mes larmes. J'entendis vaguement une porte claquer; mais je ne sais plus rien de ce qui se passa après.

Le lendemain, j'eus de la peine à me lever. Mais je le devais, maintenant. J'étais devenue la femme du foyer.

Mon frère et mon père étaient déjà partis au champ, quand je me levai. Était-ce parce qu'ils voulaient absolument s'éloigner de cette maison?... Le corps de ma mère était dans le salon et je devais préparer un peu la salle pour les visites de la journée. Je trouvais les garçons lâches de me laisser avec cette tâche ingrate.
Heureusement, une bonne soeur, Soeur Shirley, vint m'aider. Par chance, car je n'aurais pas pu seule.
Nous étions toutes les deux à arranger sobrement le salon lorsque la porte s'ouvrit brusquement sur mon frère.

- Kelsey! Papa a eu un accident!

Sans plus attendre, je me ruais dans les champs. Mon père était étendu sur la terre, une faux ensanglantée à ses côtés.

- Papa!
- Il était en train de faucher le blé lorsqu'il s'est accroché la jambe, expliqua mon frère. Oh! C'est tout simplement horrible!
- Va chercher le médecin! Vite! Soeur Shirley! Aidez-moi à lui faire un garrot! Il perd beaucoup trop de sang!

En effet, le sol en était littéralement recouvert. Je me demande même comment Harry n'avait pas pensé à arrêter le sang immédiatement... Quand à Soeur Shirley, tant de sang l'avait incommodée. Elle était tombée sans connaissance; je dus me débrouiller seule.

Mon père délirait. La douleur lui semblait attroce. Mes mains tremblaient. J'étais complètement désarmée. Je savais que la seule chose que je pouvais faire maintenant était... attendre.
Harry revint quelques secondes plus tard.

- Malheur, Kelsey! Le docteur est occupé à un accouchement! Mais dès qu'il a fini, il va venir.

Dès qu'il aura fini... Mais sera-t-il trop tard?

- Viens! Nous ne pouvons pas le laisser ici! Amenons-le à la maison!

Nous levâmes péniblement papa. Le sang, malgré mon garrot, continuait de couler. La plaie était horriblement béante, c'en était la raison. J'avais bien peur que bientôt il trépasse, lui aussi. Le pire était que je n'avais aucune connaissance en médecine donc, je ne pouvais faire grand chose.

Nous l'avons couché sur son lit. Soeur Shirley, miraculeusement remise sur pied, lui fit une dernière bénédiction. Quand le docteur finit par arriver, papa était mort depuis une bonne heure.

Que devais-je croire? Qu'y avait-il de vrai dans tout cela?
Était-ce vraiment cette chouette clouée sur la porte de la grange qui nous apportait tout ces malheurs? Où était-ce seulement un concours de circonstances?
Je ne bougeais presque plus. On avait enterré mon père et ma mère le lendemain de la mort de Jack. Tout le monde au village croyait que, à cause de la mort de Beulah, Jack s'était envoyé ce coup mortel parce qu'il était très peiné et très déconcentré. À force d'entendre ce diagnostic qui, décidément, faisait l'unanimité dans le village, je finis par adopter cette version, moi aussi.

Mais, à force de me retourner sans cesse l'histoire de la chouette dans la tête, je crois que je finis par croire aussi, un peu, à cette version biscornue.

Le troisième jour, je tombai malade un peu, moi aussi. Quelques vomissements. Les forces qui m'abandonnaient.
Le quatrième jour, lorsque je me réveillai, je n'allais vraiment pas bien.

- Kelsey... Tu es toute pâle! me dit Harry en se présentant dans ma chambre au matin. Écoute, ma soeur: je ne prendrai pas de chances, tant de malheurs se sont abattus sur nous ces temps-ci! Je vais chercher le docteur de ce pas.
- D'accord...

Le médecin revint-il au bout de quelques minutes, d'une demi-heure, d'une heure? Je ne sais pas. J'avais le cerveau pris dans un étau, j'avais peine à garder mes yeux ouverts. J'avais perdu la notion du temps, je divaguais, j'étais complètement perdue.

Quand poussais-je mon dernier soupir? Je ne m'en rendis même pas compte.

Harry regarda la maison vide. Tout de suite après la mort de Kelsey, il s'était débarrassé de presque tout, avait tout juste gardé le minimum, qu'il avait entassé dans une charette. Celle-ci l'attendait devant la maison. Il était prêt à partir.

Il regarda au loin le champ. Les Horie étaient en train de défaire la clôture qui jadis séparaient les deux champs ennemis des Biard et des Horie... C'est qu'Harry leur avait vendu la terre suite à la mort de tous les siens.
Après la mort de Kelsey, c'est ce que tout le village lui avait suggéré.

- Cette terre est maudite, mon pauvre Harry! Va-t-en, va-t-en vite de cet endroit! Dieu seul sait si la chouette te poursuivra! Mais maintenant, tu as eu l'argent de l'héritage, vends la terre aux Horie, et va-t-en! Tu auras les poches pleines! Mais va-t-en!

Il ferma doucement la porte de la maison, puis il s'approcha de sa calèche. Un dernier regard à la maison familiale, un dernier soupir. Il donna un coup de cordes et les cheveaux se mirent à trotter.

Au bout de la rue, il se mit à ricaner. Lorsqu'il n'y eut plus une seule habitation aux alentours, il éclata d'un rire franc. Que tout cela avait été facile! En tout juste quatre jours, il avait réussi à empocher le magot et pouvait enfin faire à sa guise! Tout cela grâce à un père superstitieux suffisament bête pour croire à ces ragots sur une chouette!

Bien sûr, il regrettait un peu la mort de Beulah et de Kelsey. Mais bon. Il fallait bien! Le paternel ne voulait pas le laisser aller, il ne voulait même pas lui donner le moindre dollar pour partir!

Beulah était morte. Cela lui avait vraiment brisé le coeur. Mais le lendemain, accrocher délibérément la jambe de son père avec la faux avait été des plus faciles. Sa seule peur avait été qu'il réussise à dire quelque chose: que c'était Harry qui l'avait ainsi amputé. Mais la chance était de son côté: le pauvre Jack délirait tellement qu'il n'a rien dit.

Kelsey... Cela lui avait fait mal aussi, mais il fallait achever son oeuvre!
Et maintenant, il était riche et libre!
Il fouetta les cheveaux un peu plus. Ceux-ci prirent de la vitesse. La vitesse! Il était libre... Il souriait.
Il arriva à un tournant. Les cheveaux s'immobilisèrent.

Sur un poteau de clôture, il y avait une chouette. Une chouette... Elle le fixait de ses grands yeux noirs. Harry la regardait. Il restèrent ainsi quelques secondes.
Une goutte de sueur coula sur les tempes de Harry.

- Que me veux-tu, sale oiseau de nuit? Tu ne m'auras jamais, tu entends! Jamais!

La chouette le regarda quelques secondes encore, puis elle s'envola en poussant son cri. Harry tremblait de peur. Ses mains étaient moites...
D'un faible mouvement, il commanda aux chevaux de repartir.

Dieu seul sait si la chouette se fit vengeresse pour la famille Biard. Mais plus personne dans le comté n'entendit parler d'Harry.

©1996 -  
 

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