La montagne d'Eugénie

Conte - A partir de 6 ans

  • Auteur : Kees Vanderheyden

L'histoire du conte "La montagne d'Eugénie"

La montagne d'Eugénie une histoire écrite par

Kees Vanderheyden

octobre 1997

Même, un passant distrait ne peut ignorer la petite maison coquette de madame Eugénie Labruyère, sur le chemin du Ruisseau à l'ombre du mont Saint-Hilaire. En voyant le joli jardin avec ses plates-bandes en forme de pommes et de coeurs, il sera enchanté. La maisonnette est sortie tout droit d'un conte de fées avec ses rideaux de carreaux rouges et les cadres de fenêtres et de portes ornées de Cardinaux et de Geais Bleus.

Si vous poussez indiscrètement la porte de la demeure vous pénétrez ébahi dans un salon bondé de meubles, peints de dessins de fleurs et d'oiseaux. Un épais filet de macramé multicolore enveloppe la chaise berçante de Clément, l'homme de maison. Vadrouille, petite chienne alerte, veille assise fièrement sur son coussin brodé de scènes de chasse. Les murs du corridor sont chargés de tableaux de la montagne et de couchers de soleil aux rayons violets et roses. La cuisine est agrémentée d'assiettes peintes de Macintosh écarlates, de tomates appétissantes, de piments brillants et de bouquets de carottes orange.

Eugénie, son nom le suggère bien, a du génie. Elle a le pouce vert, des doigts de fée et un coeur d'artiste. Clément est émerveillé bien qu'un peu étourdi devant ces débordements artistiques. Mais Eugénie, qui s'agite depuis près de 70 ans dans ce monde de couleurs et de créations, cache dans un coin de son coeur une misère secrète. Elle sait qu'elle a un coeur d'artiste - on le lui répète souvent- mais elle n'en a pas vraiment la main. En a-t-elle l'âme ou l'inspiration? Personne n'est encore venu lui quêter une oeuvre. Personne ne l'a invitée à participer aux concours de peintres de la région. On l'encourage généreusement mais sans étincelles dans les yeux. Le dimanche, assise sur son banc à l'Église de Mont-Saint-Hilaire, elle admire les peintures d'Ozias Leduc. Elle est allée examiner au Musée d'Art les peintures de Borduas, de Jordi Bonnet. Ces artistes ont un souffle qui manque à ses couchers de soleils.

Le musée d'Art de Mont-Saint-Hilaire Un bon jour, Eugénie décide d'en avoir le coeur net. Elle frappe au Musée d'art à côté du Centre Civique. On la reçoit gentiment. Elle fait le tour de l'exposition et risque la question qui la tourmente depuis tant d'années. "Qu'est-ce qu'Ozias Leduc et Borduas ont donc fait pour donner cette vie à leurs tableaux?" "Vous savez, madame Labruyère, ces peintres se promenaient de longues journées dans la montagne, répond la directrice. Ils y ont trouvé une grande partie de leurs idées". Eugénie la remercie et un plan se forme dans sa tête.

Eugénie adore la montagne avec son lac et ses sentiers, mais elle n'a jamais pensé y transporter son chevalet, sa palette et ses pinceaux. Elle a brossé ses tableaux de la montagne assise tranquille sur sa galerie ou devant le calendrier de la ville, avec comme seul témoin la fidèle Vadrouille. "Si Leduc et Borduas ont trouvé l'âme de leur peinture dans la montagne, pourquoi pas moi? Qui sait !" Elle fera peut-être, enfin, des tableaux qui s'envoleront de son vieux chevalet vers les murs d'une galerie ou vers un beau salon du Manoir Campbell. Elle deviendra peut-être une vraie artiste. Clément écoute ses considérations avec étonnement. Il trouve les tableaux du salon bien beaux. Il ne leur manque rien. Eugénie doute.

Ozias Leduc Ainsi, un beau matin d'automne, Eugénie ramasse son chevalet, sa palette, ses pinceaux et Vadrouille en laisse et part vers le Centre de la Nature. Le gardien l'avertit que les chiens ne sont pas admis sur la montagne. Mais devant les implorations d'Eugénie -"Je ferai bien attention. J'ai peur sans ma petite gardienne. Non, il ne jappera pas. Il ne fera pas peur aux oiseaux. Je le tiendrai en laisse" - il faiblit et ferme l'oeil devant cette artiste à la recherche de son âme dans le secret de la nature.

Une fois entrée, Eugénie se demande où aller. La forêt est magnifique. Une fête de rouge, or et orange. Elle a le choix de 24 kilomètres de sentiers, de quatre beaux sommets, le lac Hertel, des ruisseaux. Après une lente promenade, la tête pleine d'images des grands peintres de Mont-Saint-Hilaire et assoiffée d'inspiration, elle s'installe au Pré. Là où les renards et les chevreuils aiment venir au lever et au coucher du jour.

Les oiseaux chantent leur départ imminent, les petits suisses et les écureuils s'énervent dans les feuilles sèches. Elle attache Vadrouille à une des pattes du chevalet sous un vieux bouleau dans le pré. Puis elle examine d'un oeil expert le ciel ennuagé, les herbes, les bosquets, les bouleaux et les érables. tout est charme et beauté. Il y a peu de promeneurs dans le pré. Elle a vu passer monsieur Steinbronne, le digne propriétaire de la Galerie Paul Borduas, du chemin de la Montagne. Il doit aussi chercher l'âme des peintres.

Elle presse sur ses tubes et colle des billes grasses de couleurs vives sur sa palette. En mélangeant ses couleurs, elle se demande si Ozias devant sa toile vide sentait son pinceau poussé par une force secrète ou s'il traçait consciencieusement les lignes des arbres et les courbes des rochers. Hélas, elle ne sent pas grand-chose, à part un brin de fatigue et de l'impatience. Le pré sent bon. Vadrouille dort heureux dans l'herbe et deux écureuils se pourchassent dans le bouleau au-dessus de sa tête. Les oiseaux chantent un air mélancolique.

Une heure passe. Les pinceaux se succèdent sur la toile et tracent des lignes précises et sages de broussailles et de bosquets étalés sous un ciel plat et bleu, taché de nuages d'ouate. La peinture fraîche brille quand le soleil se pointe entre les nuages. Hélas, pas de transports venant des profondeurs de l'âme, pas d'émotions, pas d'étincelles d'artiste. Eugénie ne veut pas s'inquiéter, car ce n'est que sa première tentative de trouver le souffle de l'art dans la nature.

Elle décide de laisser son tableau reposer pendant un petit quart d'heure pendant qu'elle va se chercher une Kit-Kat au Pavillon des visiteurs. Elle ordonne à Vadrouille de veiller sur son oeuvre. Elle sera de retour dans un quart d'heure. Quel quart d'heure!! Le départ de sa maîtresse rend la petite chienne nerveuse. Les écureuils dans les branches en haut l'agacent superbement. Ils font tomber des feuilles et des morceaux d'écorce. Vadrouille se dresse au pied de l'arbre pour les foudroyer du regard. Est-ce la panique des bêtes devant l'oeil sévère de Vadrouille ou simplement une fausse manoeuvre ou une branche trop sèche, un charivari éclate en haut de l'arbre et deux écureuils atterrissent surpris sur la toile d'Eugénie. Comme pour défier la gardienne alertée, ils s'agrippent au tissu, glissent et patinent dans la peinture fraîche, puis jettent le tableau à terre, face vers le ciel. Vadrouille veut les pourchasser mais sa laisse le retient. Elle grogne, jappe et se dresse sur la toile pour éloigner les intrus qui se sont déjà enfuis avec force cris dans un bouleau voisin.

Craignant le retour de sa maîtresse qui ne veut pas qu'il s'approche de ses travaux, elle se couche inquiète à côté de la toile barbouillée. Le ciel du tableau porte maintenant des traces vagues des pattes qui ont amené du rouge des feuilles dans le ciel bleu. Les bosquets ont perdu leurs tracés précis et la fourrure de l'écureuil a donné des reflets multicolores aux herbes. Une tempête a passé par là. En bas de la toile, on aperçoit une faible esquisse d'empreinte de patte de Vadrouille.

Eugénie arrive. La pauvre! Devant la scène de saccage où gît son tableau, elle lance les bras au ciel. "Qui a fait ça ?" Elle voit la signature familière de Vadrouille dans le coin de la toile, mais elle perçoit aussi des dérapages d'autres bêtes. "Méchante Vadrouille! Pourquoi tu n'as pas fait la gardienne ? Quel affreux gâchis".

Elle redresse le chevalet, évalue l'étendu des ravages et tente d'essuyer soigneusement l'empreinte de Vadrouille. Un visiteur s'approche.

"Chère madame. Quel tableau merveilleux du pré !"

Eugénie tourne la tête et se trouve en face du digne monsieur Steinbronne, propriétaire de la Galerie Paul Borduas, qui examine attentivement sa toile défigurée. "Il se moque de moi", se dit-elle. Mais monsieur Steinbronne a l'air tout à fait sérieux et même enchanté.

"C'est vraiment étonnant. Le ciel semble illuminé par les feuilles d'automne et les broussailles sont secouées par un vent doux mais puissant. Le jeu des couleurs est plein d'audace et de feu."

"Vous savez monsieur", bredouille Eugénie, le visage rouge de gêne. "Il est arrivé une catastrophe à mon tableau...".

"Oui? Sans doute un bel orage d'inspiration comme chez certains autres peintres qui ont aussi visité cette belle montagne. Vous savez le mont Saint-Hilaire est une source de forces merveilleuses. Elle touche les animaux et les humains. Elle vous a fait le cadeau d'une inspiration rare!"

Eugénie reste bouche-bée. Le monsieur ne rit pas d'elle. Il contemple sa toile, comme elle l'a vu regarder des tableaux de vrais peintres dans sa galerie. "Merci monsieur pour vos paroles d'encouragement, mais je pense que j'ai eu assez d'émotions pour ma journée. Je finirai mon tableau demain"

"Je vous prie - quel est votre nom madame ?- ne touchez pas à votre travail. La toile est magnifique comme ça. Si vous le voulez, je l'accrocherais volontiers dans ma galerie pour en faire profiter les autres. Je suis même prêt à vous l'acheter".

Eugénie abasourdie est dépassée par les événements. Vadrouille attend muette un geste de sa maîtresse. Après quelques hésitations, elle la suit rassurée vers la sortie, après que sa maîtresse, confuse et incrédule, ait confié sa toile barbouillée à monsieur Steinbronne. Celui-ci s'est confondu en remerciements et est parti à la hâte en tenant précieusement le tableau fraîchement peint.

Clément rit de bon coeur en entendant l'aventure incroyable de sa femme qui n'est pas capable d'expliquer ce qui est arrivé exactement. Elle est fière de voir son tableau destiné à une galerie de vrais artistes, mais elle est aussi gênée de voir que le chef-d'oeuvre n'est pas sorti de son pinceau mais des coups de pattes et de fourrure de bêtes que seule Vadrouille a vues. La montagne est peut-être inspirée mais elle n'a pas partagé sa magie avec Eugénie.

Les semaines qui suivent offrent à Eugénie un cocktail capiteux d'heures de gloire dans des réceptions à la galerie, dans les pages de l'Oeil Régional et dans les conversations animées des cuisines d'amateurs d'art de Mont-Saint-Hilaire.

Hélas ces semaines alimentent aussi une gêne ou même une honte secrète chez la brave Eugénie qui considère qu'elle n'a pas droit à toutes ces honneurs. Elle sait sa gloire précaire comme une bulle de savon. Elle n'a toutefois pas le courage de déchirer le voile glorieux qui cache son aventure au Centre de la Nature. Vadrouille, heureusement, ne parle pas. Elle sert d'ailleurs de bons petits plats spéciaux à son témoin discret. Monsieur Steinbronne ne la lâche pas. Il l'invite à produire d'autres tableaux. Les clients en demandent.

Eugénie résiste d'abord mais la pression est forte et elle accepte de retourner à la montagne, moins intéressée à l'argent qu'à attraper l'heureux hasard ou l'inspiration véritable de l'artiste. Quand la tempête médiatique s'est calmée et que monsieur Steinbronne n'est plus dans les parages, elle reprend ses outils d'artiste et retourne à la montagne, bien sûr avec Vadrouille. On ne sait jamais quel rôle la bête jouera cette fois-ci.

Le gardien de la guérite ferme l'oeil sur Vadrouille, car la vieille artiste mérite bien un peu de compréhension. Eugénie choisit le lac Hertel qui ne baigne plus dans les couleurs d'automne mais repose gris et silencieux. Vadrouille surveille les arbres où se cachent les méchants écureuils. Tout est calme et désert. L'âme d'Eugénie aussi. Elle est tendue et anxieuse. Elle dessine et peint soigneusement le cercle du lac, son eau gris-acier, les squelettes mornes des arbres vidés de leurs feuilles, le ciel bas. Elle le regarde à distance, sous le regard curieux de Vadrouille. Le tableau n'a pas l'allure du tableau "inspiré". Si elle laisse la gardienne seule avec la toile, il y aura peut-être un autre assaut de bêtes pour animer sa toile triste. Alors, il vaut mieux s'éloigner. Elle part au Pavillon des Visiteurs suivie des regards inquiets de Vadrouille. Mais cette fois-ci la paix n'est pas troublée.

Au retour, Eugénie trouve la toile toujours là, bien plantée sur le chevalet, sans retouches imprévues, sans coups de pattes de chien, sans saveur. La montagne n'a pas daigné remuer les âmes des bêtes ni le coeur de la pauvre aspirante-artiste. Elle a beau placer la toile à terre pour que Vadrouille marche dessus et y fasse entrer le souffle de l'inspiration et la chimie des couleurs, la petite chienne ne veut rien savoir. Sa maîtresse l'a trop souvent grondée quand elle osait s'approcher de ses travaux.

De guerre lasse, Eugénie regagne sa maison où elle raconte sa journée infructueuse à son Clément. Il l'écoute le sourire aux lèvres. Il la fixe ensuite d'un air inquisiteur. "Qu'est-ce-qui a changé, l'autre jour, ton tableau ordinaire en tableau d'artiste". "Je ne sais pas trop. Une surprise venue de la montagne? Un accident apporté par des animaux, je crois."

"Alors, ma chère, si la nature t'a pas apporté de surprises cette fois-ci, apporte-les, toi-même. La montagne est peut-être la bonne place pour des surprises avec ses arbres et ses secrets, mais c'est peut-être à toi de fabriquer les surprises".

Le soir venu, couchée dans le noir, Eugénie trouve que son Clément a allumé une petite lumière dans la nuit de son coeur d'artiste. Peut-être que ses peintures, ses broderies, ses plates-bandes n'ont pas été dérangées ou inspirées par des surprises qui montent inattendues du fond du coeur. Un peu comme des accidents que l'on ne souhaite pas, mais qui brisent les lignes trop droites, les taches trop rondes, les surfaces trop léchées et qui font jaillir les étincelles dans les yeux. Le beau désordre et le débordement incontrôlable de la nature préparent peut-être mieux le coeur de l'artiste, que le bel ordre de la maison.

Eugénie est souvent au travail dans la montagne, patiente, appliquée, inspirée peut-être. Elle passe des heures à marcher, jongler, regarder, respirer l'air de la forêt, écouter les oiseaux et les cris des écureuils. Vadrouille reste désormais à la maison. La vieille dame ne sait pas si elle est plus artiste qu'avant, mais elle a entrouvert la porte de son coeur aux surprises. Le chaos de la nature la délivre. Son jardin est aussi un peu moins rangé, sa maison plus en désordre, ses plates-bandes plus fantaisistes, ses tableaux plus lumineux. Clément et Vadrouille respirent mieux.

Si vous passez devant sa petite maison, arrêtez, vous serez surpris.

©1996 -

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