La vache qui donnait du lait sur

  • Auteur : Kees Vanderheyden

L'histoire du conte "La vache qui donnait du lait sur"

La vache qui donnait du lait sur

Tristoune avait mystifié Armand et Fernande dès sa petite enfance. À l'écart de ses soeurs, elle choisissait toujours un coin tranquille, si possible près du ruisseau, où elle semblait écouter, le coeur lourd, le murmure de l'eau. Les soirs de pleine lune, elle ne voulait pas rentrer à l'étable et faisait tout pour regarder la lune qu'elle contemplait avec ses grands yeux ronds et doux. Le plus remarquable était son meuglement. Elle ne mugissait pas tout à fait comme sa mère ou ses soeurs. Son chant ressemblait plutôt à celle de la sirène, tiens, à celle de la "vache marine" qui pleure dans la brume, tant le son de son meuglement était mélancolique et éploré. Fernande avait aussi remarqué que Tristoune avait la queue plus molle que les autres. Elle ne chassait pas énergiquement les mouches qui la harcelaient, mais pendait misérablement. "Mais, se disait Fernande, tout ça passerait sûrement avec le temps".
En vieillissant, les états d'âme de Tristoune ne devenaient guère plus joyeux. En plus de mugir à fendre l'âme, la petite vache passait les nuits de pleine lune à contempler le ciel comme à la recherche d'un bonheur qui habitait quelque part au loin. Elle esquissait même à ces moments-là des sauts malhabiles comme si elle voulait monter au ciel. Fernande l'observait pleine de compassion.
"Pauvre Tristoune qu'est-ce qui se passe donc dans son coeur de vache?".
Les malheurs de la vache devinrent plus inquiétants encore quand elle atteignit l'âge de donner du lait. Elle en donnait généreusement et sans gémir, mais son lait avait une apparence fort étrange, comme du lait qui avait tourné. Il était grumelleux et goûtait le sur. Il fallait le jeter dans le fossé.
Si Fernande avait pitié de sa triste vache, Armand était carrément gêné. Une vache qui donne du lait sur. Il n'y avait pas de quoi se vanter auprès des autres fermiers. Encouragé par son épouse, il essayait en vain de sauver le lait étrange en tentant d'en faire du yoghourt ou du fromage, mais ces concoctions avaient un goût trop acide. Ils ont donc décidé d'appeler le vétérinaire. Il avait sûrement un bon remède dans son sac.
Le vétérinaire a ausculté le coeur de Tristoune, écouté son mugissement lancinant, regardé au fond de ses yeux tristes et... s'est gratté la tête.
"Armand. Votre vache est mélancolique. C'est une maladie de l'âme très rare chez les vaches. On va essayer de lui donner un bon remontant".
Le vétérinaire a sorti son carnet et a prescrit un traitement composé de musique de Mozart, de foin de trèfle enrichi de vitamines, d'un bol de bière avant les nuits de pleine lune et de brossages fréquents avec un bouquet de sauge.
"Ça devrait lui faire aller la queue!" disait-il avec le sourire.
Fernande s'est transformée en infirmière de vache et a traité sa chère Tristoune au rythme de Mozart, avec du bon foin frais, des lapées de bière et des brossages odorants de sauge. Pour enrichir le traitement, elle avait mis la statue de Sainte-Anne dans la paille, près de sa patiente.
Hélas, malgré ces soins affectueux, Tristoune continuait ses chants mélancoliques, son lait était plus sur que jamais et elle contemplait éplorée le lointain horizon, comme si le bonheur devait venir de là.

Le vétérinaire y perdait son latin, Armand faisait tout pour ne pas se faire voir avec sa vache déprimée et les autres vaches ruminaient comme si leur soeur étrange n'existait pas. Mais Fernande ne voulait pas abandonner Tristoune, même si elle était au bout du rouleau. En désespoir de cause, elle a eu une idée.
L'été était arrivé. Il faisait beau et chaud et le couple avait le goût de petites vacances dans le Bas du Fleuve. Pourquoi ne pas confier Tristoune à leur ami Serge, qui avait une maison sur le flanc du Mont Saint-Hilaire, à une trentaine de milles de leur ferme? C'était tranquille là bas. L'air de la montagne ferait peut-être du bien à sa pauvre vache. Serge s'était dit bien d'accord. Il était heureux de rendre service tout en faisant un peu le fermier avec une vraie vache dans sa cour. Qui sait s'il ne réussirait pas à guérir la malade.
Armand et Fernande sont allés conduire la vache chez Serge, au début de la pleine lune. Ils lui ont ensuite longuement expliqué les états d'âme de leur Tristoune.
"Continue le traitement que le vétérinaire a prescrit. Trais-la tous les jours, Serge, mais tu peux jeter le lait. Il n'est pas buvable. Tu sais, elle aime bien la pleine lune, tu peux donc la laisser dehors pour qu'elle rêve un peu".
Le vieux couple est parti et Tristoune a fait le tour de son nouvel enclos. Serge lui a donné son traitement avec une dose généreuse de bonne bière. Elle se sentait déjà plus légère. Voyant que tout était sous contrôle, que la pleine lune arrosait de sa lumière douce le jardin, que Tristoune avait l'air bien calme, Serge s'est couché, content de sa première journée de fermier.
Tristoune, qui avait pris l'habitude de faire ses petits sauts maladroits quand la lune lui faisait son sourire, était alerte. La bière aidant, elle s'était mise à gambader lourdement, presque joyeusement. Soudainement elle avait sauté par-dessus la petite clôture du fond du jardin et s'était trouvée libre, dans les broussailles au pied de la montagne. Étourdie au début, mais bientôt pleine d'entrain, elle s'était mise à suivre un petit sentier sauvage qui l'invitait dans la secrète montagne.
Elle trottait allégrement, respirait l'air parfumé de la forêt, écoutait le hululement d'un hibou et se laissait faire la sérénade par les moustiques. Quel monde magique! Plus elle avançait, plus elle sentait un poids lui glisser du dos. Un picotement agréable traversait ses pattes et sa peau. Rendue au lac, elle admirait ravie le reflet de sa chère lune dans l'eau du lac. Un Ouaouaron croassait gravement. Un nuage glissait silencieusement devant le visage de la lune.
À la source, elle avait goûté longuement à l'eau fraîche du ruisseau. La forêt l'attirait doucement mais fermement toujours plus loin. Tristoune était ivre, non pas de bière, mais de l'énergie de la montagne. Après une heure de marche ardue, qui lui tirait dans les pattes, elle était arrivée sur la butte du Pain de Sucre. Sous l'éclairage argenté de la lune, elle avait contemplé un paysage infini qu'elle n'avait jamais vu.
Guidée par le même instinct qui l'avait conduite au lac et au Pain de Sucre, Tristoune était retournée à son jardin, avait sauté la clôture et s'était endormie... aux anges. Le soleil commençait à se lever et les oiseaux chantaient déjà.
Au premier rayon du soleil, Serge s'est levé et a trouvé la vache solidement endormie.
"Étrange, je pensais que les vaches se levaient avec le soleil! Ça doit être l'air du jardin".
Il l'a laissé dormir une petite heure de plus, puis il l'a réveillée pour la première traite de lait sur. Serge trouvait que Fernande avait un peu charrié en déclarant que le lait était grumeleux. Il ne semblait pas parfait, son goût était un peu acidulé, mais il ne donnait pas mal au coeur.
Après quelques jours du bon traitement, la vache reprendrait sûrement du mieux. La deuxième nuit était semblable à la première. La lune était encore pleine et brillante. Pendant que Serge ronflait, Tristoune avait fait son saut par dessus la clôture et avait goûté aux plaisirs de la montagne. Comme la veille, ses pattes et sa peau picotaient agréablement, comme si l'esprit de la forêt envahissait son corps. Elle se sentait transformée. Elle commençait même à agiter joyeusement sa queue. Jamais elle n'avait connu un état d'âme aussi léger, une tête aussi pleine de petites bulles de lumière. Sa visite au Pain de Sucre était encore plus enivrante que la veille.
Serge était de nouveau obligé de réveiller Tristoune qui semblait béatement perdue dans ses rêves.

"Regarde-moi ça! s'écriait-il en regardant le lait gicler dans le seau. Il n'y a pas de grumeaux. Son goût est presque parfait. Comment ça se fait?".
Serge ne le savait pas, Tristoune avec sa tête de vache l'ignorait. Peut-être que la montagne le savait, car c'était bien la randonnée nocturne qui avait commencé à guérir la mélancolie mystérieuse. Quoi qu'il soit, quand Armand et Fernande sont venus chercher leur vache mélancolique, ils ont constaté qu'elle n'était plus la même. Serge était bien fier que la vache ait trouvé la santé dans son petit jardin en flanc de montagne. Tout le monde était convaincu que Tristoune était guérie et le vétérinaire affirmait que c'était sûrement grâce au traitement qu'il avait prescrit.
Hélas, à peine quelques jours après le retour à la ferme, Tristoune glissait lentement dans sa vieille misère, avec les mugissements tristes, la queue flasque, l'oeil mélancolique. Rien n'y fit, ni les doubles doses de bières, ni les longues séances de brossage à la sauge. À bout d'inspiration, Fernande a discuté du problème avec Armand et ils ont décidé de demander à Serge s'il ne voulait pas adopter Tristoune, car c'était chez lui qu'elle avait pris du mieux. Serge ne demandait pas mieux que ramener le bonheur dans le coeur de la pauvre vache, de parfaire ses talents de fermier et aussi de découvrir le secret de sa guérison.
Il aurait l'oeil ouvert. Serge avait d'ailleurs découvert plus vite qu'il pensait, le chemin mystérieux de la guérison de sa vache adoptée. À la première pleine lune, en regardant par la fenêtre, pour voir si tout allait bien, il avait vu Tristoune faire une gambade et hop! elle avait sauté par dessus la clôture pour prendre le chemin de la forêt.
"Sacrée vache folle, qu'est-ce qu'elle fait là ??" s'écriait-il à la fois étonné et amusé. La situation était franchement étrange, car c'était comme si Tristoune guidait Serge à travers la forêt pour lui faire découvrir une montagne qu'il ne visitait que rarement. Il avait suivi Tristoune durant son pèlerinage sous le regard bienveillant de la lune. Un peu de flânerie dans le pré, une demi-heure de méditation au bord du lac, une randonnée légère et sautillante sur le sentier et le long moment d'extase au Pain de Sucre devant la Vallée endormie. Quel bain d'énergie et de paix !
Serge s'était hâté de rentrer avant que sa vache revienne. Quand il s'était levé pour la traite, Tristoune avait l'air reposé, l'oeil clair, la queue dansante. Son lait ne contenait que peu de grumeaux et le goût acide était peu prononcé. Pendant une semaine, il avait vu sa vache prendre le même chemin secret de la montagne et avait constaté le retour graduel de la santé et du lait savoureux.
Il y avait toutefois un petite caractéristique étonnante à son lait. Il avait le goût piquant d'une boisson gazeuse. Son goût était riche et crémeux, puis, quelques minutes après l'avoir bu, on sentait immanquablement un fourmillement agréable dans les jambes. Comme si des bulles d'énergie envahissaient les muscles. La sensation était pur plaisir et donnait envie de prendre les sentiers de la montagne.
Le lait de Tristoune n'injectait d'ailleurs pas seulement un courant d'énergie dans le corps de Serge, il réveillait même la fibre poétique chez lui. Il passait désormais de longues heures dans la montagne, soit de nuit avec Tristoune, soit le jour avec un carnet où il écrivait ses poèmes et ses pensées.
Ainsi, la montagne avait guéri une vache mélancolique, rajeuni son propriétaire et fait naître un poète.

Une Tristoune en santé qui donnait des dizaines de litres de lait picoteux et délicieux était une pure merveille, mais cette abondance était aussi quelque peu embarrassante. Quoi faire avec tout ce bon lait? Serge ne se résignait pas à le jeter. Il commença donc à le distribuer aux voisins et amis en leur expliquant que son goût était exquis mais qu'il picotait le corps et l'âme.
Le lait avait fait un effet boeuf! Tout le monde en rafolait. Et, bien sûr, tout le monde voulait savoir d'où venait ce lait et qu'elle était la recette secrète qui le rendait si merveilleusement picoteux. Serge feignait ne rien savoir.
"C'est une vache bien rare. Autrefois, elle donnait du lait sur. Depuis qu'elle est chez moi, elle pète de santé et son lait fait des merveilles".
Personne ne réussissait à lui faire avouer la vérité, que la source du petit miracle était à quelques pas de sa maison, sur les sentiers de la montagne. Et personne n'a jamais surpris la vache et son maître durant leurs randonnées en montagne.

De longues années se sont écoulées et le jour fatidique est arrivé où Tristoune a rendu l'âme. Elle s'est éteinte paisiblement, apparemment heureuse d'une vie qui avait fini en beauté.
Ce n'est que des années plus tard, sur son lit de mort, que Serge a, enfin, confié le secret de Tristoune et de son lait picoteux.
Si en visite à la campagne, vous voyez une vache mélancolique qui écoute les oiseaux, mugit tristement et contemple la lune, dites-vous que c'est peut-être une Tristoune qui rêve à une lointaine montagne qui distribue paix et énergie. Si le coeur vous en dit, allez donc voir vous même si la montagne ne donnera pas ce picotement merveilleux.

Kees Vanderheyden
Mont-Saint-Hilaire
Printemps 2000

©1995-2000

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