Le fou du roi

  • Auteur : Kees Vanderheyden

L'histoire du conte "Le fou du roi"

Le fou du roi
Kees Vanderheyden

Comme tout royaume, Laetitia était entouré d'une grande muraille crénelée percée d'immenses portes de fer. On ne les fermait jamais car aucun danger ne guettait le royaume.
À l'intérieur des murs se trouvaient le palais royal avec ses dépendances, la Cathédrale, le grand parc pour le peuple, le cimetière, la caserne, le quartier des ouvriers et le quartier de marchands. En plein centre du quartier des marchands trônait une grande tour, construite en bois noble et haute de 100 mètres. Le drapeau royal, marqué d'une étoile dorée, flottait fièrement sur le sommet de la tour. Dans cet édifice prestigieux logeaient les marchands les plus prospères avec leurs bureaux et leurs boutiques. La tour faisait la fierté de tous les sujets du Roi et l'envie des autres royaumes moins prospères.

En effet, la beauté des royaumes des lointaines contrées pâlissait à côté de celle de Laetitia. Ils n'avaient pas ni les grandes tours, ni de grands parcs, mais bien des cimetières, pleins de petites croix blanches, qui rappelaient les soldats tombés dans leurs batailles passées.
À Laetitia, tout respirait la paix et la prospérité, car le royaume était tellement fort que personne n'osait même penser l'attaquer. Cette paix avait toutefois un côté gênant: le Roi et son armée s'ennuyaient ferme.
Tous les matins, les soldats s'entraînaient sans conviction et l'après-midi ils passaient leur temps à jouer aux cartes. Le Roi se consacrait aux promenades dans son jardin et aux réunions avec ses conseillers destinées à assurer la prospérité du royaume et de ses sujets.
Le Roi ne doutait pas que son royaume était un paradis de paix et de bonheur car il avait toujours pris les bonnes décisions, inspirées par sa sagesse et son courage.

Tous les matins, dès les premiers rayons du soleil, un garde de la cour donnait trois coups de trompette pour annoncer le début de la journée de travail. Alors, le petit déjeuner consommé, les marchands se hâtaient vers leurs boutiques, les enfants vers l'école, les soldats vers les terrains d'entraînement et le Roi et ses conseillers vers la salle du conseil.
On y rencontrait aussi le Fou du Roi, un personnage franchement farfelu, qui proférait parfois des paroles dérangeantes, mais qui se tenait généralement, discret, à terre à côté du souverain.

À la fin de l'après-midi, trois autres coups de trompette annonçaient la fin du labeur et le début d'une soirée de détente.
À Laetitia les journées se suivaient ainsi paisiblement et toute la vie baignait, pour ainsi dire, dans l'huile. Personne ne se doutait que quelque part, il y avait des hommes remplis d'envie et de haine qui préparaient un crime horrible.
Un beau jour, ces hommes ont cassé la paix bienheureuse de Laetitia.
Peu de temps après les coups de trompette du lever de soleil, ils sont sortis, on ne sait d'où, et se sont dirigés, déguisés comme des marchands, vers le quartier des affaires.
Ils ont attendu que les enfants soient à l'école, les soldats à l'entraînement et les marchands dans leurs bureaux, pour s'installer silencieusement au centre du quartier des marchands. Ils ont entouré la grande tour si fière de Laetitia d'une couronne de paille sèche et de seaux remplis d'huile. Ils ont bloqué les portes et ont mis le feu. Puis ils ont disparu.
Une femme, qui habitait près d'une des portes de fer du royaume, avait vu un groupe d'hommes se sauver à vive allure, mais elle ne s'était douté de rien.
La tour majestueuse s'est rapidement transformée en flambeau géant. On ne voyait que flammes vives et fumée noire qui montaient vers le ciel et voilaient le soleil. Les marchands et leurs serviteurs emprisonnés à l'intérieur ne pouvaient ouvrir les portes et hurlaient de douleur et de désespoir. Les soldats, alertés, ont accouru pour éteindre le feu à grands jets d'eau, mais rien ne pouvait éteindre cet horrible brasier.

Le beau royaume de Laetitia résonnait des pleurs et lamentations des femmes et enfants et des cris impuissants des soldats. L'horreur avait chassé la paix du royaume.
Entre-temps, la garde royale avait frappé à la porte de la salle du conseil pour avertir le Roi. Elle expliquait qu'il s'agissait d'un horrible crime commis par une bande d'étrangers qu'une femme avait vu s'enfuir par les portes de fer.
Le Roi secoué mais ferme avait immédiatement pris en main la vie du royaume.
Entouré de ses conseillers, il est allé consoler les sujets affligés et encourager les soldats qui combattaient les flammes.
Le feu épuisé, pendant que les soldats fouillaient dans les décombres de ce qui restait de la grande tour, le Souverain a invité ses sujets dans la grande cathédrale où il a prié avec ses sujets et leur a généreusement offert sa sympathie et tout le réconfort dont disposait le royaume. Le Roi demandait qu'on mette tous les drapeaux en bernes et qu'on interdise les jeux publics par respect pour les victimes de l'incendie.

De retour au palais, il réunit son conseil pour trouver les moyens d'éliminer les criminels qui avaient commis l'horrible méfait contre ses sujets innocents. Après de longues délibérations secrètes, le Roi avait décidé que dans trois jours il présiderait une grande cérémonie de deuil et de souvenir au cimetière royal. C'est là qu'il annoncerait les mesures décidées en conseil pour rassurer ses sujets et protéger le royaume.
Le Fou du Roi avait écouté d'un air sombre les délibérations du conseil.

Le jour de deuil venu, les gens ont accouru au cimetière autour du souverain, protégé par une haie de soldats en armes. Un lourd silence enveloppait la foule. La garde d'honneur a sonné la trompette tournée vers le ciel au dessus des cercueils couverts de draps funéraires. Une chorale chantait le "Dies Irae" ponctué des sanglots des familles éprouvées.
Puis le Roi s'est levé. Le fou du Roi se tenait à ses côtés.

- Mes chers sujets. Votre deuil est le mien, vos larmes coulent sur mes joues. Mon coeur souffre de la blessure qui a déchiré vos coeurs. Vos chers disparus sont comme mes enfants abattus par des mains criminelles. Jamais nous ne pourrons oublier cette immense tristesse provoquée par la mort des nôtres et par la destruction du symbole de notre industrie et fierté. Que Dieu vous console et vous aide.
Pour ma part, avec l'appui de mes conseillers, j'ai pris une décision: nous allons nous venger du crime commis par ces hommes d'autres royaumes. Nous enverrons nos messagers dans tous les royaumes pour leur dire notre colère. Notre vengeance frappera les criminels et les pays où ils vivent. La vengeance est la seule douceur pour nos coeurs meurtris. Nos morts seront vengés. Je ne doute pas que la vengeance nous apportera une consolation à la mesure de notre tristesse...
À chaque fois que le Roi prononçait le mot "vengeance" les familles baissaient la tête et le Fou du Roi fronçait les sourcils.
À la troisième fois où le Roi a clamé le mot "vengeance", il y a eu un léger tremblement suivi de bruits sourds venant du coin du cimetière plein de petites croix blanches où reposaient les soldats morts à la guerre.
Le Roi a interrompu son discours et tous les regards se sont tournés vers ce coin obscur où la terre commençait à remuer. Le spectacle était macabre et fascinant. La foule était paralysée de peur.
Seul le fou du Roi demeurait calme.

Les petites croix semblaient ébranlées, se penchaient et tombaient une à une. Sous chaque croix la terre s'est ouverte et un squelette de soldat habillé de lambeaux et coiffé d'un casque rouillé s'est lentement levé. Ils n'avaient pas l'air menaçants mais terriblement lugubres. La foule était tellement effrayée par le spectacle que les gens se sont enfuis du cimetière, laissant là les cercueils de leurs disparus.
Le Roi, le fou du Roi et les conseillers restaient là immobiles, livides, entourés des soldats prêts à attaquer.

Durant de longues minutes, toutes les tombes des soldats se sont ouvertes et une armée de fantômes s'est avancée vers le Roi. L'air était baigné dans une odeur de mort et de terre humide. On entendait d'abord le cliquetis des os. Puis une puissante lamentation lancinante s'est échappée des têtes des morts.
Le Roi inquiet s'est tourné vers ses conseillers comme pour savoir quoi penser ou quoi faire. Ils étaient tous muets et gris de frayeur.
Alors le Fou du Roi s'est approché du souverain et lui a dit d'une voix ferme:
- Sire, le Roi, votre appel à la vengeance a réveillé ces morts et avec eux les souvenirs de leurs misères. Vous entendez leurs lamentations. Ces hommes qui ont péri au nom de la vengeance vous supplient de ne pas répondre à la violence faite à votre peuple par la vengeance, car elle est aveugle et anéantit coupables et innocents. Pour bannir le crime, la justice est meilleure conseillère que l'esprit de vengeance.

Une rumeur plus forte venant de l'armée fantomatique disait son accord avec les paroles du Fou du Roi. Les conseillers étaient stupéfaits de l'audace du Fou et commençaient à rouspéter, mais le Roi leur faisait signe de se taire.
Les morts et leurs misères avaient ébranlé la volonté du Roi. Il s'est recueilli un instant puis il a lancé à la foule en haillons:
- Soldats, Je vous ai entendu. Je vous ai compris. Je choisirai la justice qui vise les seuls criminels. J'épargnerai les sujets innocents des autres royaumes. Que Dieu nous vienne en aide. Vous pouvez retourner en paix.
L'armée de la mort s'est retournée, silencieuse, et les soldats des guerres passées sont retournés au lieu de leur dernier repos. Les petites croix se sont redressées et le silence est revenu dans le grand cimetière.

Le Roi, le fou du Roi, les conseillers et les soldats ont quitté le cimetière pour entreprendre la tâche difficile de pratiquer la justice et de trouver les coupables du drame de la grande tour. Le souverain a envoyé ses messagers dans les autres royaumes pour annoncer qu'il ne chercherait pas la vengeance mais la punition des coupables et qu'il avait besoin de leur aide.
Les années qui ont suivi ont été longues et pénibles. D'abord pour les familles des disparus qui avaient le coeur serré chaque fois qu'ils passaient devant le lieu où la belle tour se trouvait. Ils craignaient aussi le retour des criminels.
Les soldats du Roi, aidés des autres régions, avaient petit à petit traqué et trouvé la poignée d'hommes responsables du tragique incendie. Ils avaient été jugés et mis derrière les barreaux.
Encouragés par le Roi et soutenus par les parents et amis, les habitants de Laetitia avaient petit à petit retrouvé la paix et même un peu de leur fierté. La justice avait triomphé. Pas une goutte de sang innocent n'avait été versée. Le mal avait disparu.
Le Fou du Roi pouvait être fier.

Le mal vaincu, c'était le temps de fêter. Le Roi avait donc décrété une semaine de festivités qui commenceraient par la plantation du drapeau royal à l'endroit de la future nouvelle tour. Les soldats avaient coupé un vieux pin haut de 20 mètres et l'avaient transformé en mât. Il pointait droit vers le ciel sa fière flèche. Les soldats attendaient le signe du Roi pour hisser le drapeau royal.
Le Roi, habillé de ses plus beaux vêtements, s'est adressé à la foule:
"Chers sujets. Voilà un grand jour pour Laetitia. Le crime a été puni. La justice a régné. La paix est revenu. Nous pouvons rebâtir le symbole de notre prospérité: la tour. Ce drapeau est le symbole de notre fierté retrouvée. Levez-le !"

Sous les applaudissements et les roulements des tambours, les soldats ont déplié le drapeau royal et ont pris la longue corde pour le hisser vers le sommet du mât. Le drap marqué de l'étoile dorée a commencé son ascension solennelle. La foule regardait fièrement l'étoile qui se dirigeait vers le ciel.
Puis, subitement, la drapeau s'est arrêté au milieu de sa course. Les soldats avaient beau tirer sur la corde. L'étoile ne montait plus.
Au début, on a cru à un petit ennui temporaire. La corde était probablement coincé. Rien n'y fit. La corde pendait parfaitement droite, le crochet en haut du mât était bien ouvert. Le drapeau refusait de monter.
La foule a cessé d'applaudir, les tambours ont déposé leurs baguettes, les soldats étaient consternés. Ils tiraient de toutes les forces. L'étoile ne bougeait plus.

Le Roi murmurait à ses conseillers:
- Quelle malchance. J'espère que ce n'est pas un mauvais présage. Qu'est-ce qu'on fait maintenant ?
Puis s'adressant à la foule:
- Un peu de patience mes chers sujets.
Alors le Fou s'est approché. Les fous disent souvent des choses étonnantes, qui peuvent faire rire ou faire grimacer.
Le Fou s'est courbé bien bas devant le Roi et lui a soufflé dans l'oreille :

- Sire le Roi. Le drapeau ne monte qu'à mi-mât, car le travail n'est pas terminé. Vous avez pratiqué la justice. Vous avez arrêté et puni les coupables et ramené la paix dans le royaume, mais, permettez-moi, les sentiments qui ont poussé les criminels à poser leur geste sont encore là. Ils peuvent pousser d'autres à les imiter un jour.
L'envie n'a pas disparu, ni le désespoir ou même la haine de ceux qui ne partagent pas notre prospérité.
Le drapeau montera quand tous partageront le même bonheur. C'est la compassion qui fera monter l'étoile dorée.
Le Roi ne savait pas s'il devait croire son étranger conseiller. Il a ordonné aux soldats de faire une nouvelle tentative de monter le drapeau, avant de se résigner à terminer la cérémonie.
Les festivités ont commencé. Les gens ont mangé du buffet préparé par la cour et ont bu des rivières de bon vin. Ils ont dansé et chanté... mais le drapeau est resté à mi-mât en attendant que la compassion suive le travail fait par la justice.
On ne sait pas si le Roi et le peuple de Laetitia ont réussi à suivre les paroles du Fou du Roi, mais on dit que le drapeau est un peu plus haut sur le mât. La belle tour de Laetitia n'est pas encore construite mais les pauvres du Royaume ont reçu, paraît-il, de nouvelles maisons avec des petits jardins et de beaux lampadaires et les enfants qui y vivent sont moins pâles.
Peut-être qu'un jour le drapeau avec son étoile dorée flottera sur la nouvelle tour. Le Fou du Roi sera content.

Kees Vanderheyden
Mont-Saint-Hilaire
25 septembre 2001

©1995-2001

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