Le meurtre d'Edgar Tremblay

Conte - A partir de 10 ans

  • Auteur : Bryan

L'histoire du conte "Le meurtre d'Edgar Tremblay"

JEUNES ÉCRIVAINS

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Le meurtre d'Edgar Tremblay une histoire écrite par

Bryan

mars 1998

illustration de Maude Un bruit. Tous les regards se tournent vers le bout de la table. Une main se tient en l'air, mais la fourchette qui s'y trouvait voilà quelques secondes ne s'y trouve plus: elle est maintenant sur le linoléum. L'homme qui se trouve dans cette posture pour le moins bizarre est Edgar Tremblay.

Un spasme. Ses mains se portent à sa poitrine; il fait une horrible grimace. Sa respiration devient plus rapide; bientôt il suffoque. Ses yeux s'agrandissent.

Dernier spasme. Il tombe lourdement sur la table. Le choc fait renverser son verre.

Tout le monde autour de la table est silencieux. Nul n'ose bouger. Quelques secondes passent.

Alors, on entend un bruit de chaise. Je regarde; ma belle-soeur Elena se lève. Courageusement, elle s'approche d'Edgar Tremblay, touche le vieil homme. Rien... Elle lui palpe alors le cou, tentant vainement de trouver le pouls.

- Richard... Appelle une ambulance.

Son mari se lève, se dirige vers le téléphone. On entend sa voix étouffée expliquer que son père vient d'être victime d'une crise cardiaque. Crise cardiaque!... Qu'ils croient ce qu'ils veulent. Moi, je sais de quoi il est mort.

Quoi de plus normal, puisque c'est moi qui l'ai assassiné.

Comment? Oh, cela n'a pas vraiment d'importance. Un poison quelconque, volé dans les règles de l'art, recherché depuis longtemps pour ses effets instantanés... Pourquoi? Cette question est déjà plus intéressante... On pourrait résumer simplement cela. Parce que je le déteste. Cet homme, je ne l'ai jamais aimé, il n'a jamais fait que du mal autour de lui. C'est mon père; mais je refuse de l'appeler ainsi. Mais toutefois, cela va plus loin encore... Pour comprendre le tout, il faut remonter dans le passé de celui qui fut Edgar Tremblay...

Mon père arriva à Québec lorsqu'il avait 20 ans. Il était à ce moment un pauvre fils de fermier, sans fortune. Mais il parvint à s'amasser, avec beaucoup plus de chance que de talent et de vaillance, je dois dire, une assez belle fortune. Les foutaises qu'il nous raconta à ce sujet! "Votre père a travaillé comme un fou pour ramasser tout cet argent"... Tout de même! Il ne nous fallut pas très longtemps pour apprendre la vérité. Il avait piqué quelques dollars à son propre père et s'était enfui. C'était après la Deuxième Guerre mondiale, cet argent fut investi dans un jeune entreprise florissante... Ce qu'il lui rapporta beaucoup. Voilà tout.

Prochain grand évènement dans la vie d'Edgar Tremblay: son mariage. Contrairement à l'origine de sa fortune, cela reste encore un mystère pour l'ensemble de sa famille. Comment notre mère, Berthe, avait-elle réussi à trouver suffisament de qualités à cet homme pour en tomber amoureuse? Ou encore avait-elle été forcée par son paternel, tenté par la fortune du futur mari? Personnellement, je pencherais pour la deuxième hypothèse, mais rien n'est prouvé... Et impossible à déterminer...

Edgar est - plutôt était - un homme d'Église. Or, le pape commandait à ses disciples d'avoir des familles nombreuses. Berthe était de constitution fragile, le docteur les avait avertis. Mais Edgar n'écouta rien, fit comme d'habitude à sa tête. Elle mourut en couches en ayant son cinquième enfant.

Enfants... Un autre drame de la vie d'Edgar Tremblay. Non, plutôt: la vie de ses enfants fut un véritable drame.

L'aîné se nomme Paul. Paul fut toujours un coureur de jupons, très sensible à la gente féminine. Bref, le type d'hommes qu'il est absolument impossible de caser et qui se contente très bien de petites amourettes de passage. Je me rappelle encore de ces nuits où, adolescent, il se sauvait au village dans le but de rencontrer quelque conquête... Un Don Juan, voilà. Toutefois, ce comportement ne plaisait pas du tout à Edgar qui, rappelons-le, est un homme d'Église. Alors qu'il avait tout juste 18 ans, il le maria avec cette pauvre Théodora, la fille d'un de ses amis. Commence alors un calvaire pour les deux: Paul, qui ne peut plus jouir de sa liberté, et Théodora, trompée, et qui le sait très bien.

Ensuite vient ma soeur Marguerite. La pauvre a dû subir le traitement contraire de Paul. Lorsque Berthe est morte, elle n'avait qu'une quinzaine d'années... Edgar ne lui a jamais caché qu'elle devrait remplacer sa mère. Mais nous étions loin de nous douter que ce contrat se prolongerait jusqu'à ses 35 ans! Car la pauvre vit encore ici avec Edgar. Elle n'a aucune vie en dehors de la maison familiale... Je me demande comment elle fait pour survivre!

Puis vient Richard. Edgar ne l'avait jamais vraiment aimé, peut-être parce qu'il était un peu plus réservé et que, d'une certaine manière, il parvenait toujours à échapper à son contrôle... Mais enfin: le pire vint lorsqu'il avait environ 21 ans. Nous l'avons vu débarquer à la maison avec cette fille, Elena, que nous ne connaissions ni d'Adam ni d'Ève. Au repas, il nous annonça qu'elle était sa femme! Edgar faillit en faire une crise cardiaque. Quoi? Son fils s'était marié sans son consentement, sa bénédiction? Pire: son fils avait épousé une fille qu'il n'avait pas choisie, LUI? Il éclata dans la pire colère que je l'avais jamais vu faire. Nous étions tous bouche bée. Il le traitait de tous les noms, n'hésitait pas non plus pour éclabousser cette fille qu'il avait choisi "une fille de la basse", "probablement sans éducation", bref "une dévergondée qui ne le méritait pas". Mais alors, la surprise... Voyez-vous, ma chère nouvelle belle-soeur était aussi dotée d'un très grand caractère, et elle n'hésita donc pas à répliquer fermement aux allégations de Edgar. Nous étions tous très heureux intérieurement de le voir se faire remettre à sa place... Richard, au fond, est probablement celui qui est le mieux de toute la famille, mais il n'est plus sûr le testament de Edgar Tremblay, cela ne fait aucun doute pour nous.

Viens ensuite la cadette, Lavinia. À elle, il ne lui est encore rien arrivé, une chance! Elle ne le voit pas beaucoup; elle passe ses journées à l'école, Dieu merci. Mais que se serait-il passé avec elle? Edgar avait-il des plans pour elle? L'aurait-il obligé à suivre une route qu'elle aurait détestée? Mais nous n'allions jamais le savoir...

Et moi, Ginette. L'effacée. Il ne m'est rien arrivé, encore. Non, à vrai dire, j'avais tellement peur de la réaction de mon père que je n'ai rien tenté du tout. Maintenant, je suis seule, je m'ennuie. Et j'ai toujours peur de lui.

Mais dans mon appartement de Québec, je me suis mise à fantasmer. Rêver de le voir mort, rêver de liberté, pour moi, pour nous tous. Voilà; après les rêves, je suis passé à l'acte. Pour le meilleur!

Et qui croirait que c'est moi qui ai assassiné Edgar Tremblay? Peut-être Paul, enchaîné à un mariage malheureux, ou encore Marguerite, enchaînée à la maison. Ou encore Richard, rayé du testament? Ou Lavinia, qui voyait d'ores et déjà la vie qu'elle risquait d'avoir? Oui. Mais pourquoi est-ce que ce serait la pauvre Ginette, si anonyme, à qui Edgar ne semblait pas avoir fait de torts apparents?

Donc, maintenant vient le plus difficile. J'ai assassiné Edgar, oui, je l'avoue. Mais: je refuse d'avoir à subir les conséquences de cet acte. C'est moi qui ai eu l'audace de le faire, alors pourquoi, pourquoi j'aurais à aller en prison et me priver de cette liberté que j'avais obtenue à si fort prix?

Oui, je me cherche un coupable.

Les ambulanciers ont emmené le corps d'Edgar... C'est vrai: c'en est fini de lui.

Nous sommes tous dans le salon. Nous sommes tous assis à différents endroits, silencieux, le regard perdu dans un haut-delà lointain... Je me demande à quoi peuvent penser les autres. Ont-ils des regrets? Se remémorent-ils Edgar Tremblay? Je l'ignore...

De mon côté, je pense à mon plan. Je repense à tout ce que j'ai fait au cours de la journée, afin de m'assurer que je n'ai pas fait d'erreurs...

À l'origine, le meurtre devait avoir lieu hier, mais ma chère belle-soeur Elena avait décidé qu'elle désirait rester chez elle un jour de plus... Je crois que Richard et elle prennent un malin plaisir à taquiner Edgar. À vrai dire, je ne sais pas si le mettre en boule était le principal objectif de cette manoeuvre, mais enfin: cela eu pour effet d'enrager le paternel. Marguerite eut une sainte misère à le calmer.

Moi, j'ai décidé à cause de cela de réserver mon châtiment au lendemain. Plus de suspects ne peuvent jamais faire de torts.

Donc: Richard et Elena arrivèrent le lendemain. Puis, le soir arriva... J'avais pensé longuement à la manière de mettre tout le monde dans le rang des suspects. Rien de plus facile! Il n'y avait, en effet, qu'à faire entrer tout le monde dans la cuisine. Or, Lavinia, Théodora et moi étions chargées de préparer le repas. Quoi de plus facile que de demander à Elena et Marguerite de couper quelques légumes, ou d'appeller mes frères pour quémander de l'aide pour mettre les couverts? Tous vinrent dans la cuisine. Donc, à la vue des policiers, tous eurent l'occasion de mettre le poison dans l'assiette du vieux.

Maintenant, il ne reste plus qu'à trouver un coupable.

Mais qui, justement? Je les regarde tous, dans le salon, et je me demande vraiment lequel je vais prendre. Car j'ai le choix, voilà. La fiole contenant le poison, il me serait facile de la glisser dans la chambre, dans les valises de n'importe quel de mes frères et soeurs. Mais, mais... Mais qui?

Paul? J'hésite. Paul a déjà eu son lot de malheur. Il a été contraint à ce mariage qu'il déteste... Non, je ne peux pas lui faire cela!... Ni Théodora. La pauvre a eu le même sort et je vois bien qu'elle est aussi malheureuse que Paul.

Richard, alors? Ou Elena? Non... J'aurais beaucoup de difficultés à prouver leur culpabilité. Leur comportement laisse ouvertement sous-entendre qu'ils se foutaient d'Edgar Tremblay. Ils vivaient leur vie, voilà tout. Le seul mobile qu'ils auraient pu avoir, c'était le fait qu'ils aient été enlevés du testament. Mais ils n'ont pas besoin d'argent... C'est là le problème.

Marguerite, alors? La pauvre, je ne pourrais jamais! Elle vit comme une soeur cloîtrée, ici! Serais-je assez cruelle pour l'envoyer en prison, en plus? Ce serait suffisant pour la tuer.

Et Lavinia? Non... C'est la seule qui soit encore assez jeune pour reprendre le contrôle de sa vie, pour en faire ce qu'elle a toujours rêvé. Alors, alors... Si j'ai fait ça, c'était surtout en pensant à elle. Comment pourrais-je seulement penser, maintenant, à...?

Moi? Non, non... Je ne veux pas! J'ai fait ça pour nous tous... Je ne veux pas payer...

Je mets mon visage entre mes mains. Non, je ne sais pas.

Le téléphone sonna dans la matinée... J'avais un mal de tête énorme. Tout était confus... Et je n'avais encore pris aucune décision.

Le téléphone sonna de nouveau. Ça y est: c'était la police. Elle avait découvert le poison, l'enquête allait commencer. Nous serions tous déclarés suspects... Moi, je ne ferais rien, par pitié pour tous les autres. Il n'y aurait finalement aucune preuve concrète et nous passerions le reste de nos jours à être celui ou celle "qui a peut-être tué son père"... Ce ne serait pas possible à vivre.

Je pensais même à ce moment à avouer, avouer tout.

Paul prit le combiné. Il écouta quelques secondes, puis il raccrocha.

J'avais les yeux pleins d'eau. Un peu plus et je criais: c'est moi! Mais Paul annonça alors:

- Il est vraiment mort d'une crise cardiaque.

Silence qui dura quelques secondes. Est-ce que j'avais bien entendu?

- Chéri, demanda Elena d'une voix tout à fait calme, crois-tu que nous devrions appeler les pompes funèbres immédiatement?

Crise cardiaque? Mais c'est impossible!

Alors, j'ai eu un flash.

La fourchette. La fourchette pleine qui s'était fracassée contre le linoléum. Les patates empoisonnées que j'avais nettoyées sur le carrelage.

La fourchette. Il ne l'avait pas encore mise dans sa bouche.

©1996 -  
 

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