Le petit garagiste

Conte - A partir de 6 ans

  • Auteur : Jean-Michel Blatrier

L'histoire du conte "Le petit garagiste"

Le Petit Garagiste
une histoire de Jean-Michel Blatrier

Jérémie venait d'avoir cinq ans. Il habitait dans un village près de la mer, avec ses parents et Charlotte, sa petite soeur. Elle était arrivée depuis peu à la maison. Il n'avait pas beaucoup aimé la venue de cette petite soeur avec qui il devait maintenant partager ses parents.

Sa maman lui avait expliqué que, comme lui, elle était sortie de son ventre et qu'elle avait autant d'importance que lui. Elle lui avait également dit qu'elle aimait toujours autant son petit Jérémie mais il n'y croyait guère. Il avait déjà du mal à s'imaginer qu'il ait pu tenir dans ce ventre-là tout seul alors comment croire qu'ils avaient pu y tenir à deux! sans qu'il s'en aperçoive!

Jérémie manifestait sa jalousie en boudant et en jouant tout seul dans son coin. Lui qui, avant, ne pouvait s'éloigner de plus d'un mètre de sa mère, jouait maintenant pendant des heures en poussant une petite voiture sur des routes imaginaires qu'il traçait sur le tapis.

Son père avait dit qu'il serait sûrement garagiste. Jérémie ne savait pas bien ce que cela signifiait mais l'idée s'était ancrée en lui:
- Quand je serai grand, je serai garagiste! avait-il confirmé à son père attendri par une vocation si précoce.
Aussi, quand il était passé devant un magasin de jouets et qu'il avait vu cette superbe réplique miniature de garage, le père n'avait pas hésité. Le soir même, il était rentré à la maison avec une grosse boîte et Jérémie s'était rué sur lui, certain que ce ne pouvait qu'être un cadeau à son intention. Sa femme l'avait grondé.
- Encore pour Jérémie! et rien pour Charlotte...

Le père avait haussé les épaules en souriant mais Jérémie ne s'en intéressait pas. Il était bien trop occupé à déchiqueter l'emballage. A genoux sur le tapis, devant la table basse, il passait ses petits doigts sous le papier multicolore et arrachait sans précaution les lambeaux de papier. Sa mère avait beau protester et lui dire qu'il n'était vraiment pas soigneux, Jérémie n'écoutait rien. Ses yeux s'illuminaient et son sourire s'élargissait au fur et à mesure qu'il progressait. Jérémie se mit à inventorier toutes les particularités du jouet, ouvrir les portes, débrancher la pompe, allumer la lumière, faire rouler les voitures sur le plan incliné, faire avancer le petit pompiste.

Jérémie se mit en colère, il voulait qu'on le laisse jouer. Alors il prit le jouet à plein bras - le garage était si large qu'il avait du mal à le tenir - et partit en geignant dans sa chambre.

Il avait dit ça en regardant sa femme, comme s'il voulait qu'elle le rassure en lui disant qu'il avait bien fait. Elle lui adressa juste un sourire triste.

Enfermé dans sa chambre, Jérémie avait créé tout un monde autour de son garage. Il réparait les voitures après avoir méticuleusement organisé les accidents. Il les faisait monter sur le pont, imitait le bruit des coups de marteau, ensuite, il mimait le bruit du moteur qui essaye de redémarrer. Parfois, il s'énervait et jetait la voiture à la casse.
Il joua ainsi jusqu'à l'heure du dîner. Son père dut se fâcher pour qu'il se décide à venir à table. Il mangea à contrecoeur et ne pensait qu'à son garage. Dés qu'il eut fini de dîner, il ne demanda pas, comme d'habitude, à regarder la télé mais fila directement dans sa chambre.
Lorsque sa mère alla le voir, quelques minutes plus tard, il était assis par terre en train de jouer.

Jérémie ronchonna mais obéit.

Il se coucha mais ne quittait pas des yeux "son" garage dont il avait laissé la petite lumière allumée. On voyait le pompiste immobile devant la porte du garage, qui attendait sans doute une voiture retardataire.
A force de le fixer, il lui sembla que le bonhomme lui faisait signe. ça ne l'étonnait pas. Ils avaient tellement discuté tout à l'heure, pendant qu'ils réparaient la voiture jaune; celle qui avait eu un accident en tombant du bureau.

Jérémie regardait le bonhomme avec un soupir impuissant. Ses yeux commençaient à piquer mais il résistait au sommeil. Il écoutait ce que le petit garagiste lui disait:
"Bon, je vais essayer de travailler tout seul mais c'est dommage, j'aimais bien quand on était tout les deux... on a fait du bon boulot avec la voiture rouge. On a juste un peu cassé la porte..."
"Oui, répondit Jérémie. Mais comme ça, c'est mieux, on voit bien le volant et, si je voulais, je pourrais m'asseoir dedans et conduire."
"T'es trop petit, fit le petit garagiste."
"J'ai déjà vu mon papa et ma maman conduire. Quand je suis assis derrière eux, je regarde bien entre les deux sièges comment ils font. Ils tournent la clé pour faire partir le moteur et puis après ils tournent le volant dans le sens des tournants."
"Eh ! t'as oublié les clignotants avant de tourner !"
"Ah oui, ça fait clic-clac pour dire aux autres qu'on va tourner... mais j'ai pas envie de leur dire où je vais, moi, aux autres..."
"C'est pas très gentil... et puis c'est dangereux... tu risques un accident."
"C'est pas grave, fit Jérémie en riant, j'irai me faire réparer au garage."
Le petit garagiste se mit à rire aussi.
"Tu viendras faire réparer ta voiture, mais pas te faire réparer. C'est le médecin qui te réparerait si tu étais cassé. Il t'emmènerait dans l'ambulance..."
"La blanche ? demanda Jérémie. Celle avec la croix bleue sur les côtés, la lumière sur le toit et le coffre derrière qui se relève ?"
"Exactement, fit le petit garagiste. D'ailleurs, elle est au garage en ce moment. Tiens, viens la voir..."
Jérémie s'approcha et le petit garagiste lui ouvrit la porte. L'ambulance était là, entre la voiture de monsieur Bidule et le camion-citerne. Le petit garagiste releva le capot et Jérémie entra à l'intérieur.
"Ouah... c'est grand..."
Il s'assit sur la civière et essaya de regarder par les fenêtres.
"On voit rien, les carreaux sont tout troubles."
Il regarda tous les instruments qui étaient à bord. Il les avait déjà vus chez le docteur et à la clinique quand sa petite soeur était née. Il se demandait si c'était comme ça aussi l'intérieur du ventre d'une maman. Le petit garagiste lui répondit qu'il n'en savait rien alors Jérémie regarda bien partout, et surtout sous la civière, car c'est là qu'elle se serait cachée s'il y avait eu une autre petite soeur. Une fois qu'il fut rassurée, il s'exclama :
"On va faire un tour ?"
"J'ai pas le droit de sortir, rétorqua le petit garagiste. Moi, je suis fait pour rester dans le garage..."
"T'inquiète pas, fit Jérémie. On sortira pas de la chambre... Maman et Papa n'en sauront rien."
Le petit garagiste se gratta le menton pendant qu'il réfléchissait. Jérémie avait remarqué que son père faisait souvent ça avant de dire qu'il était d'accord.
"Bien, fit le petit garagiste, mais c'est moi qui conduis."
"D'accord ! moi, je te montrerai le chemin. Je reste assis à l'arrière. Comme ça, si on trouve un blessé sur le bord de la route, je pourrai le guérir."
Le petit garagiste ferma la porte arrière, puis monta et mit le moteur en route. Ils sortirent du garage en marche arrière. Jérémie guidait la manoeuvre.
"C'est dommage que la sirène et le gyrophare ne fonctionnent pas !"
"Ni les phares, rajouta le petit garagiste. On n'y voit rien !"
"C'est pas grave, je connais la route. Allez, avance tout droit, on va passer sous le lit. Suis bien le bord du tapis..."
L'ambulance fut durement secouée au moment où ils descendirent du socle en contre-plaqué sur lequel était fixé le garage. Ensuite, la route était douce comme le tapis. Jérémie s'était rapproché de l'avant pour voir le paysage. La grande falaise à sa droite était constituée par la commode dans laquelle sa mère rangeait ses habits. Les pieds de son bureau se dressaient comme des arbres géants où vivaient certainement des singes mais on ne les voyait pas, car il faisait nuit. Devant eux, une grande, une immense montagne le long de laquelle pendaient des franges de glace imaginaire: le lit et le couvre-lit. En dessous, il y avait un tunnel noir comme celui qu'ils avaient emprunté, l'année dernière, pour partir en vacances à la neige.

Ils allaient bientôt y pénétrer mais, pour l'instant, ils roulaient encore dans une espèce de savane aux herbes hautes comme des poils de moquette. Jérémie guettait avec inquiétude l'apparition d'une bête sauvage; un serpent des maisons ou une araignée géante.
Le petit garagiste poussait des cris admiratifs à chaque fois que Jérémie lui apprenait quelque chose.

"Tu vois, là-haut, sur la montagne-table de nuit, c'est la lampe-soleil. Je l'allume le matin et le soir, lorsque le vrai soleil n'est pas encore levé ou qu'il est déjà couché. En fait, c'est plutôt comme la Lune puisque ça éclaire la nuit... là-bas, près de la fenêtre, c'est le coffre..."
"Le coffre ? demanda le petit garagiste."
"Oui, le coffre à trésors. C'est là où je range tous mes jouets..."
"Ah... fit le petit garagiste avec un peu de tristesse dans la voix. C'est là que tu me mettras, moi et le garage, lorsque tu ne nous aimeras plus ? avec les ours en peluche, les autres petits bonshommes comme moi et tous les autres jouets cassés ?"
"Ah non, fit Jérémie. Je jouerai toujours avec toi. D'abord, je suis obligé... puisque je veux être garagiste aussi quand je serai grand. Il faut donc que je m'entraîne."

"Tu dis ça, mais je suis sûr que quand tu as eu ton vélo, tu as dit que tu ne voulais pas t'en séparer et même que tu voulais dormir avec."
"Comment tu sais ça, toi ? demanda Jérémie avec étonnement."
Le petit garagiste haussa les épaules d'un air désabusé:
"Tu sais, Jérémie, je ne suis qu'un jouet et, comme tous les jouets, je ne vis que dans le coeur et les rêves des petits enfants, alors je suis obligé de savoir tout d'eux et de penser comme eux."
"Mais moi je ne pense pas ça ! J'aime mon vélo et je veux continuer à jouer avec toi. Vous n'êtes pas pareils. Vous êtes tous les deux mes jeux préférés..."
"Et le vieil ours ? comment l'appelais-tu déjà ? ah oui... Boubou... c'était aussi ton jouet préféré... et tous les autres ? hein, Jérémie ? tous les autres ? tu les aimes ?"
"Ben évidemment. C'est simplement que je partage mes jeux... de temps en temps, je m'occupe de l'un... de temps en temps, de l'autre... mais j'aime tous mes jouets."
"Alors, fit le petit garagiste en souriant, c'est un peu comme ta maman avec toi et ta petite soeur... elle vous aime tous les deux autant..."
Jérémie fronça les sourcils et s'apprêtait à répondre au moment où tout devint noir. L'ambulance venait de rentrer sous la grande montagne-lit.
Lorsqu'il se réveilla. Jérémie regarda en direction de son garage, posé par terre. Puis aussitôt, il se tourna vers le coffre à jouets. A travers la porte du garage, il aperçut la forme blanche de l'ambulance qui était rentrée de sa virée nocturne.
Le petit garagiste était redevenu immobile. Il avait sur son visage, une espèce de sourire figé; le même que celui qu'il avait au moment où ils étaient entrés sous le lit.
Jérémie se leva, prit le petit garagiste, et se rendit dans la chambre de ses parents où était le berceau de sa petite soeur. Il approcha le jouet près du visage de sa soeur, et le petit garagiste y déposa un baiser de la part de Jérémie.

©1995

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