Le rat

Conte - A partir de 8 ans

L'histoire d'un petit rat filou !

  • Auteur : Juliette

L'histoire du conte "Le rat"

Les enfants refusaient de coucher dans le sous-sol : ils avaient peur. Ma femme et moi y avons donc installé notre chambre. Ça permit à Julie et à Simon d'avoir chacun leur pièce ; notre plus vieille, Martine, et notre plus jeune, Suzanne, préférèrent partager la plus grande des chambres du rez-de-chaussée. De plus, notre installation au sous-sol augmentait de beaucoup notre intimité, ce qui n'était pas à dédaigner.

Une nuit, vers 2h00 du matin, je fus réveillé par des grattements provenant du dessous de ma commode. Je me demandais bien ce que Charlotte, Friponne ou Gamine, nos trois chiennes, venaient fouiner sous ce meuble en pleine nuit.

Je me levai, en m'efforçant de faire le moins de bruit possible pour ne pas réveiller Raymonde, et, à quatre pattes, je passai la main sous la commode. Rien.

Pourtant je ne rêvais pas, les coups de griffes venaient bel et bien de là. Mystère. Je me recouchai, troublé, ne sachant plus quoi penser.

Une vingtaine de minutes plus tard, le silence revint, mais je ne pus me rendormir qu'après m'être tourné et retourné pendant une heure.

Le lendemain, je faillis en glisser un mot à Raymonde, mais me retins pour ne pas l'effrayer inutilement.

La nuit suivante, le même manège recommença et cette fois-ci, c'est ma femme qui me demanda à son réveil si je n'avais pas entendu un bruit étrange, comme quelque chose qui grattait. Je lui souris pour la rassurer ou pour me rassurer moi-même et lui expliquai que c'était la deuxième fois que j'entendais ces bruits. Nous nous mettions d'accord pour ne pas en parler aux enfants ; du moins, pas pour le moment.

Le mystère demeurait entier. Qu'est-ce qui circulait dans notre maison?

Deux jours plus tard, Raymonde et moi regardions la télévision au sous-sol lorsque nous avons vu notre chienne Charlotte, une Fox-Terrier âgée de quatre ans, suivre les va-et-vient d'une bête invisible, le museau collé au plancher. L'animal faisait donc sa petite promenade sous nos pieds, continuant à nous narguer.

Les enfants étaient, heureusement, déjà couchés, ce qui nous permettait de retarder l'échéance des aveux.

- Reno, cette bête-là commence à m'effrayer. Fais quelque chose!

- Quoi ?

- Tue-la !

- Je ne sais même pas ce que c'est.

- Ça ne peut pas être autre chose qu'une souris ou un rat. Installe des pièges.

Je suis donc allé chez le quincaillier acheter quatre grosses trappes que j'ai placées sur le plafond et sous le plancher du soubassement.

Le lendemain, le fromage qui servait d'appât avait disparu et les pièges étaient demeurés intacts, bien tendus.

"Mets des miroirs derrière tes trappes et éclaire-les", m'avait recommandé mon frère, qui avait été un illustre chasseur de rats dans une cave d'un grand magasin lorsqu'il était adolescent. "En se voyant dans le miroir, ton rat va croire qu'un rival veut saisir la nourriture avant lui et il va s'élancer dessus sans prendre de précautions." J'ai donc installé miroirs et ampoules. Mon animal devait connaître l'astuce, car le cheddar avait encore disparu et les trappes, toujours prêtes à tuer.

En levant la tête, quelle ne fut pas ma surprise de voir mon animal juché bien haut sur l'armoire surmontant mon établi dans l'atelier. Il ne ressemblait en rien aux affreux gros rats saucissons qui sillonnaient les ruelles de mon enfance, courant d'une poubelle à l'autre. Mon pseudo -rat possédait une jolie tête d'écureuil, un corps de chat et une queue de jeune Labrador. Ses yeux intelligents ne me lâchaient pas une seconde en se moquant de moi. Quelque chose de supérieur à la simple bête émanait de lui et finissait par m'intimider et même me faire peur. J'eus beau crier, cogner, lui lancer des objets, l'animal ne bougeait pas d'un poil. Probablement lassé de me voir faire le pitre, il se leva lentement, s'étira comme un félin et quitta son perchoir sans se presser pour disparaître dans le plafond.

- Raymonde, je viens de le voir.

- Pas le rat ?

- Si.

- Alors ?

- C'est une bête à la fois magnifique et effrayante. Grosse comme un matou, avec une belle petite face... Elle a quand même fini par me donner la chair de poule.

- Est-ce que je peux le voir ?

- Non, elle a disparu dans le plafond d'en bas en passant par l'atelier. Elle va sûrement revenir nous provoquer.

- Reno, cet animal-là m'empêche de dormir. Il faut absolument s'en débarrasser.

- Tout à fait d'accord. Il s'agit de savoir comment ? Il se fout de mes pièges.

- Le poison, chéri.

- J'y ai pensé, mais j'ai peur qu'il aille mourir dans quelque coin et que ça empeste dans toute la maison pendant des mois.

- Non, non, je me suis renseignée. Il paraît que les nouveaux poisons transforment les bestioles en petits tas de cendres inodores.

- Si ce n'est pas plus compliqué que ça, essayons.

J'ai donc mis du poison un peu partout dans le plafond et dans le plancher du sous-sol en passant par les accès des renvois d'eau, les orifices sous les plafonniers et les nombreuses ouvertures de l'atelier, seule pièce de la maison qui n'avait pas été finie.

- Qu'est-ce que tu fais, papa? s'enquit ma petite Suzanne.

- Heu... Comme tu vois, je... désinfecte le sous-sol.

- ... Pourquoi ?

- Heu... ça... sentait mauvais ici et là.

- Ha !

Trois jours plus tard, Einstein (le nom que ma femme et moi avions donné à notre nouveau locataire) n'avait pas encore touché au poison et n'y toucherait jamais.

Le soir suivant, Martine, l'aînée, monta l'escalier du sous-sol en criant et en pleurant.

- Calme-toi un peu et raconte-nous ce qui s'est passé, lui dis -je doucement.

- C'est Gamine ! (notre petite chienne de deux ans), elle...

- Qu'est-ce qu'elle a Gamine ?

- Quelqu'un l'a tuée !

- Quoi ? Tu as dû mal voir. Je descends. Viens-tu Raymonde ?

- Non ! Juste à penser à ce qui pourrait être arrivé, j'en ai des frissons dans tout le corps.

- Bon, j'y vais.

En voyant Gamine inerte sur le plancher de la salle de séjour, baignant dans une mare de sang, je me sentis faiblir et je revis subitement une autre flaque de sang aperçue dans mon enfance. Un midi en revenant de l'école primaire, le liquide rouge vif s'échappait du corps d'un vieillard couvert d'une couverture: il avait été atteint à la tempe gauche par une tige métallique qui dépassait d'un camion. Je me souviens de ne pas avoir dîné ce midi-là.

Prenant mon courage à deux mains, j'examinai Gamine de plus près et vis que le sang s'écoulait d'une profonde entaille à la gorge. Celle-ci ressemblait à une morsure de rat. Je me rendis compte aussi que son joli petit collier rouge qu'elle portait toujours avait disparu. Je trouvai cela bizarre. Je remontai pesamment.

-Alors, papa ? me demanda Simon, mon garçon de huit ans.

- ...Elle est bel et bien morte!

Tous, nous pleurâmes. On l'aimait bien Gamine, notre chienne, la plus jeune et la plus petite aux allures de Poméranienne.

- Qui a fait ça ? s'indigna Julie, ma fille de dix ans.

- Heu... Probablement un rat.

- Comment est-il entré dans la maison ?

- Sûrement par l'un des renvois du sous-sol : je les laisse ouverts pour que l'eau qui vient des murs mal bâtis puisse s'écouler, surtout au printemps... Il va falloir maintenant se débarr... défaire de notre pauvre petite Gamine.

- Comment ? demanda Martine, un sanglot dans la voix.

- Heureusement, les vidanges passent demain matin...

- Non ! jamais !... Il faut l'enterrer, lui faire une petite cérémonie ; elle faisait partie de notre famille, ne l'oublie pas !

- Mais où veux-tu l'enterrer ? Je ne suis quand même pas pour acheter un terrain dans un cimetière canin.

- Dans la cour.

- Dans la cour ?

- Oui, oui... Julie, viens m'aider, il y a deux pelles rondes dans le cabanon.

Face à la peine et à la conviction de Martine, j'allai aider mes deux filles à creuser un trou au fond de la cour derrière les balançoires : seules, elles n'auraient pu exécuter ce travail dans la dure argile du terrain.

Nous fîmes une courte prière : Martine insistait tellement. Comme dans le film Jeux interdits, de René Clément, Suzanne, la cadette, tint à ce que je fabrique une croix de bois et que je l'installe bien en vue à l'endroit de la sépulture.

- Est-ce que quelqu'un aurait vu le collier de Gamine quelque part ? lançai-je en retournant dans la maison avec la famille.

- C'est vrai ! s'exclama Julie, Gamine n'avait pas son collier quand on l'a enterré.

- Pourtant ce fameux collier est quelque part!

Le lendemain, Raymonde rassura le mieux qu'elle put notre fille de six ans: "Tu peux aller regarder la télévision, il n'y a aucun danger. La bestiole se promène dans le plafond ou le plancher, jamais où nous nous trouvons."

Suzanne finit par descendre lentement l'escalier, l'oeil aux aguets. Elle s'installa, non sans crainte, devant le petit écran. Cinq minutes plus tard, les personnages envoûtants d'un dessin animé la captivaient totalement. Cependant un bruit de frottement provenant du petit foyer de pierres la fit sursauter. Suzanne tourna la tête et vit une espèce de chat sortir entre les rideaux de mailles métalliques. La bête s'assit sur la dalle devant l'âtre et ses yeux presque humains fixèrent notre enfant, la paralysèrent sur la causeuse, elle ne put ni bouger ni crier. Quelques instants plus tard, Einstein s'étira avec grâce et lentement, se dirigea vers les toilettes. L'animal grimpa ensuite sur la cuvette et, sa queue de Labrador pointée vers le ciel, but longuement l'eau fraîche. Revenue de sa torpeur, Suzanne profita du répit pour monter à la cuisine à une vitesse olympique en hurlant comme une déchaînée.

- Vite, maman, ferme la porte !

- Oui, oui... Voilà. Calme-toi un peu !... Qu'est-ce qui t'arrive ? Tu es blanche comme un drap !

- C'est le chat !

- Le chat ?

- Le rat... Je ne sais plus... Il m'a regardée... Il ressemblait... aux méchants dans les bandes dessinées... Je ne veux plus jamais aller en bas...

- Tu as bien raison. Papa va installer le petit téléviseur dans la salle à dîner d'ici à ce qu'on se débarrasse de ce vilain intrus... Tu trembles encore, ma pauvre petite. C'est fini maintenant. N'aie plus peur : je suis là avec toi et la porte restera fermée le temps qu'il faudra. Es-tu un peu plus rassurée ?

- Ouiiii... Oui, maman.

Quand je revins de mon travail, vers 16h00, ma femme m'apostropha :

- La farce a assez duré.

- Je suppose que tu parles encore du rat.

- Oui. Il a terrorisé Suzanne aujourd'hui.

- Comment ça ?

- Pendant que notre fille regardait la télévision, elle l'a vu qui se baladait du foyer aux toilettes comme s'il s'était installé à demeure chez nous.

- ... J'ai essayé les trappes, le poison. Rien à faire... As-tu d'autres idées ?

- Il y a des spécialistes qui vont se fendre en quatre pour l'éliminer.

- Hum !

J'ouvris les pages jaunes et une illustration bien garnie de rats, de coquerelles, de puces et autres bestioles retint mon attention: LECHASSEUR ET FILS, experts en traitement préventif par fumigation. En dessous de l'adresse et du numéro de téléphone, une petite note humoristique me décida à appeler ces connaisseurs: Nous tuerons tout ce qui vous nuit, mais nous ne vous garantissons pas l'élimination de votre belle-mère!

Une demi-heure plus tard, un grand mince se présenta à la maison.

- Comme ça, un drôle de rat vous donne des sueurs froides !

- Nous avons vraiment tout essayé, dis -je.

- Devant les grands maux, il faut prendre les grands moyens. Votre trouble-fête, c'est un petit futé et on va l'avoir en sortant les gros canons.

- Ah !

- Vous devrez vous trouver une planque pour deux jours et apporter avec vous toute la nourriture qui se trouve dans la maison.

- Vous n'êtes pas sérieux ?

- Un exterminateur professionnel est toujours sérieux quand il parle de punaises ou de rats... Bon, quand est-ce que vous partez ?

- Une minute ! Laissez-nous le temps de faire nos bagages et nous trouver un motel proche. On n'a même pas encore discuté de prix.

- Ne vous en faites pas avec ça ! Nous ne sommes pas des escrocs et nous donnons du temps en masse à nos clients pour nous payer ; tout ça, sans intérêts.

- Il faut absolument déménager ?

- La seule façon de l'envoyer au paradis, c'est de l'asphyxier avec des vapeurs de produits chimiques très forts. Ça va le réduire en poussière. Et si vous ne voulez pas mourir comme des rats...

- Oui, oui. J'ai compris. Revenez dans deux jours.

- Vous venez de prendre une sage décision. Grâce à nous, vous serez définitivement libérés, prenez-en ma parole.

Le séjour de toute la famille dans un motel de Laval fut un véritable cauchemar : nous passions notre temps à courir acheter ce qui manquait. Notre animal commençait à nous coûter pas mal cher.

Revenus au logis, nous fûmes indisposés par une drôle d'odeur qui flottait dans l'air. Nous avons fini par presque oublier cette senteur écoeurante comme beaucoup de résidants aux abords du dépotoir du Domaine St Sulpice à Montréal. Les fenêtres entrouvertes et les renvois d'eau du soubassement bien bouchés, nous reprîmes notre petit train-train habituel. Trois semaines plus tard, Einstein n'était plus qu'un mauvais souvenir. La porte donnant sur l'escalier demeura à nouveau ouverte. Nous pouvions enfin dormir sur nos deux oreilles.

En pleine nuit, un cri épouvantable nous parvint du rez-de-chaussée. Raymonde grimpa l'escalier quatre à quatre et courut vers la chambre de notre garçon, d'où provenaient les hurlements. Ce qu'elle vit la bouleversa au plus haut point. "Pauvre petit ! Viens dans mes bras." Et tout bas, pour elle -même: "Ce maudit rat n'a donc pas crevé ! Va-t-il encore nous faire damner longtemps?"

Simon avait toutes les misères du monde à réprimer ses pleurs : une profonde morsure à la cheville droite le faisait terriblement souffrir. Tous les autres membres de la famille avaient voulu accompagner le blessé à l'hôpital où nous passâmes une bonne partie de la nuit.

De retour chez nous, les enfants insistèrent pour que toutes les portes du rez-de-chaussée fussent bien fermées et partiellement rassurés, ils finirent par se rendormir, mais pas nous, qui avions discuté jusqu'au petit matin.

- M. Limtamaison, mon rat n'est pas mort, dis -je à celui-ci le lendemain matin.

- Quoi !... Impossible, mon petit Monsieur ! La bête qui s'est régalée de mon parfum n'a jamais la chance d'y revenir une deuxième fois. Non, vous vous trompez.

- Mon garçon a été mordu sérieusement la nuit dernière.

- Il s'agit d'un autre rat.

- Par où serait-il entré ? Les renvois d'eau sont bouchés.

- Ça, M. Turgeon, c'est une autre paire de manches. Pour le savoir, il faut démolir et creuser. Vous n'êtes pas sorti du bois, vous. C'est moi qui vous le dis.

- Pourriez-vous venir tuer ma deuxième bestiole ?

- Puis une troisième, puis une quatrième. Non, non, commencez par régler votre problème d'invasion. J'irai ensuite et votre histoire sera terminée.

Je raccrochai le récepteur et, de mon bureau, j'entendis nettement un bruit de bouteilles provenant de l'atelier. Je m'y précipitai, espérant revoir Einstein. C'était bien lui avec sa face d'écureuil, son corps de chat et sa queue de Labrador; aucune erreur possible. Il avança vers moi; je reculai. Il s'arrêta et, entrouvrant la gueule, m'exhiba ses crocs comme pour me rappeler la mort de Gamine et la blessure de Simon. J'aurais voulu l'attaquer, saisir le lourd pic derrière la porte et en finir avec lui, mais j'étais complètement figé. L'animal ferma la gueule, sourit presque devant mon désarroi et quitta la pièce en se faufilant sous le plancher de la salle de séjour. Je pus enfin respirer librement et me demandai comment une bête de la grosseur d'un chat pouvait passer dans un espace si petit ; pouvait-elle s'étirer comme un élastique? Au moins, j'étais sûr d'une chose : c'était bien Einstein et non un deuxième rat comme le prétendait M. Limtamaison. Je retournai dans mon bureau lui téléphoner de nouveau.

- C'est encore moi, Reno Turgeon, je m'excuse...

- Vous venez quand même pas me dire que vous avez déjà trouvé par où passent vos bestioles ?

- Non, non. Je viens tout juste de voir mon rat et il s'agit bien du même, je l'ai reconnu.

- Voyons, mon cher Monsieur, tous les rats se ressemblent. Allez conter ça à votre grand-mère, pas à moi.

- Comme ça, vous refusez de me croire.

- Oui. Je vous conseillerais même de vous trouver un autre spécialiste en extermination. Il pourrait corroborer ce que j'avance.

- Très bien, j'ai compris. Merci.

Jusqu'au soir, la même question me revint continuellement à l'esprit : où donc était allé se balader Einstein pendant notre séjour au motel?

- Raymonde, viens ici !

- Où es-tu?

- Dans la garde-robe de Martine et Suzanne.

- Qu'est-ce que tu fais là ? me demanda ma femme, venue me rejoindre.

- J'ai remis le jeu RISK à sa place ; notre grande l'avait laissé traîner.

- Pourquoi m'as-tu appelée ?

- Je pense avoir trouvé la clé de l'énigme.

- Encore le rat, je suppose.

- Oui, toujours ! Regarde au plafond de la garde-robe.

- Oui. Et après ?

- Tu ne vois rien ?

- Le panneau de la trappe du grenier a été déplacé.

- Par qui ?

- Tu l'as peut-être mal replacé la fois que tu es allé installer l'antenne de télévision dans le grenier.

- Non. Je fais toujours attention de bien le replacer pour éviter de perdre notre chaleur l'hiver.

- Tu penses que le rat...

- J'en suis convaincu : ce morceau de bois semble plus pesant qu'il l'est en réalité. Pendant que le parfum de Limtamaison empestait dans toute la maison, il a senti un peu d'air pur venant du grenier et a poussé le panneau avec son museau pour s'y réfugier. Le poison disparu, Einstein est ensuite sorti de son motel, a trouvé que le rez-de-chaussée était aussi confortable que le sous-sol et a commencé à s'y promener en notre absence ou lorsque nous dormions.

- Et il s'en est pris à Simon... Vas-tu appeler un autre exterminateur comme te l'a conseillé Limtamaison ?

- L'animal est plus futé que tous ces spécialistes. Non, je vais essayer autre chose. Il semble adorer venir faire son petit tour dans l'atelier, peut-être pour lécher les bouteilles de vin ou de boisson gazeuse. Je vais le surveiller et tenter de le coincer.

- Ouais... D'ici là, les enfants risquent de se faire encore attaquer par cette peste.

- Pas si l'on ferme bien toutes les portes de la maison.

- Je te fais confiance, mais parfois je me dis qu'on devrait vendre la maison et changer de décor tellement tout ça finit par me tomber sur les nerfs.

- Tu n'y penses pas, vendre la maison seulement parce qu'un gros rat a décidé d'y élire domicile...

Le mois de juillet arriva et comme je m'aperçus que toute la famille désirait prendre de plus en plus de repas à l'extérieur de la maison, loin de notre importun, je décidai d'y installer notre grande tente, parfaitement équipée pour la cuisson des aliments. Celle-ci rendue dans la cour, les enfants préférèrent rapidement y passer aussi la nuit. Cet été-là, le camping, nous l'avons pratiqué surtout derrière la maison. Einstein avait-il aussi ce mystérieux pouvoir de décider pour nous où passer nos vacances ?

Les enfants n'entraient dans la maison que pour aller aux toilettes en n'oubliant jamais de vérifier si la porte du sous-sol était bien fermée. Raymonde n'empruntait celle-ci que pour aller dormir. Je devais alors l'accompagner dans la chambre, vérifier à quatre pattes jusqu'au fond de la garde-robe sous l'escalier si notre visiteur ne s'y trouvait pas et fermer toutes les portes.

De temps en temps, en pleine nuit, ma femme et moi entendions gratter. Je me levais, j'allumais, je constatais qu'Einstein continuait ses rondes sous le plancher et je me recouchais. Quant à moi, le rat ne m'empêchait pas de descendre pour travailler : mon ordinateur était installé dans mon bureau et il m'était devenu indispensable pour transcrire, composer, dessiner ou régler le budget familial.

Un après-midi, je sortais des toilettes du sous-sol lorsque j'arrivai face à face avec Einstein. Je sursautai. Les yeux de feu, les crocs menaçants, il me bloqua l'issue. Mon coeur se mit à battre la chamade, je déglutis à plusieurs reprises. Je fis la gaffe de reculer ; il avança.

"Imbécile, pensai-je, tu aurais pu lui fermer la porte sur la gueule et te sauver par la fenêtre en grimpant sur la cuvette." Je me mis à transpirer abondamment, je sentais mes jambes flancher. "Il faut me protéger la gorge. Je vais lui présenter mon bras gauche et lui écraser le museau de mon poing droit; certains disent que c'est la partie la plus sensible de l'animal."

Einstein avança encore. Je me revis subitement, petit bonhomme de six ans face à un gros rat d'égout qui désirait le sandwich de beurre d'arachide que je tenais à la main. Mes cris avaient fait sortir ma mère de la maison. Celle-ci avait tenté de le faire fuir en tapant du pied, en gesticulant et en émettant un tas de bruits bizarres. Rien à faire, le rongeur ne voulait qu'une chose : mon sandwich. Ma mère comprit plus vite que moi la situation : elle m'arracha le pain de la main et le lança à l'affamé qui le saisit au vol et alla le savourer sous le premier hangar. "Encore, si j'avais une croûte à lui offrir..."

À ce moment, j'étais sûr qu'il me mordrait, mais où ? Sur une jambe ? Un bras ? Seul un miracle pouvait empêcher cette brute de m'atteindre.

Le miracle se produisit: Charlotte, qui avait flairé la bête, plongea au-travers du moustiquaire de la fenêtre derrière moi, me passa au-dessus de l'épaule gauche et vint atterrir, gueule béante, terrible, entre moi et Einstein. Ce dernier brava la fidèle chienne qui ne s'en approcha pas moins courageusement. Les crocs sortis des deux animaux se touchaient presque. Je revis Gamine et je craignis pour Charlotte. Les grognements effrayants des deux bêtes se répondaient et ajoutaient à mon désarroi. Comment finirait cet affrontement ?

L'antique téléphone bruyant de mon bureau sonna, fit sursauter Einstein qui recula instinctivement de plusieurs pas: c'en était trop pour lui. J'en profitai pour saisir Charlotte par le collier, la tirer à moi et refermer la porte des toilettes.

"Ouf ! Quel soulagement !" J'enlevai la moustiquaire trouée, passai la chienne dehors et la suivie.

- Qu'est-ce qui se passe, Reno ?

- Encore le rat !... Il a failli me bouffer à mon tour et si Charlotte n'était pas venue à ma rescousse, je me demande encore jusqu'où serait allé cet assassin.

- Reno, c'est trop !

- Je te comprends... Si j'avais eu une arme tantôt en bas... C'est ça, je vais emprunter le fusil de chasse de Ronaldo.

- Mon pauvre vieux, tu n'as jamais chassé de ta vie et tu penses...

- Quand j'étais chez les scouts, j'ai appris à tirer de la 22. Avec un peu de pratique dans le champ en arrière, ça va me revenir. Fais-moi confiance.

- Tu rêves en couleur. Plus le temps passe, plus la situation s'envenime. Je pense que je vais coucher dans la tente cette nuit. Et toi?

- Probablement, mais uniquement pour t'accompagner.

- Oui, oui.

Muni de la carabine de mon voisin, pendant plusieurs jours, j'allai me pratiquer dans le terrain vague derrière la maison. Sans me vanter, j'étais devenu assez habile.

À chaque fois que je descendais, je prenais l'arme accrochée au mur adjacent de l'escalier, assez haut pour que les enfants ne puissent pas l'atteindre. J'avais hâte de le revoir, ce maudit rat, pour le tirer, l'anéantir. Je multipliais même mes descentes aux enfers en espérant affronter de nouveau ce diable. Il devait sentir l'odeur de la poudre meurtrière, car il tardait à se montrer.

Une fin d'après-midi où je me servais de l'ordinateur, j'entendis un léger bruit derrière moi. Je me retournai instinctivement, en ne pensant qu'au texte que je composais. Je figeai quelques instants en voyant Einstein recommencer le manège des toilettes. Je saisis le fusil appuyé contre le bureau, fis pivoter mon fauteuil et faillis mettre en joue le rat qui s'était éclipsé en voyant l'arme. Il semblait connaître l'utilité de l'instrument, peut-être avait-il eu une expérience malheureuse dans une autre demeure ou dans ses vies antérieures.

La carabine toujours en main, j'allai rejoindre le reste de la famille qui s'apprêtait à souper dehors.

- Puis? Monsieur le carabinier, avez-vous fait feu sur l'ennemi? ironisa Raymonde.

- Non, mais j'ai failli. Le petit bâtard, en voyant le fusil, a déguerpi en trombe.

- Dis plutôt que tu n'as pas été assez rapide.

- Non, s'il n'avait pas craint l'arme, il m'aurait nargué comme l'autre jour.

- Il faudrait peut-être que tu lui mettes une jaquette pour la camoufler.

- Ce n'est peut-être pas une mauvaise idée. Je vais y penser sérieusement.

- En parlant du rongeur, as-tu vu tes hydrangées le long de la clôture?

- Qu'est-ce qu'elles ont?

- Va voir!

J'y allai et constatai: elles dépérissaient, la base rongée par... un animal. Je revins à la table de pique-nique.

- Puis? Reno, penses-tu à la même chose que moi?

- J'en ai bien peur.

- Ce n'est pas tout.

- Ah! non!

- Va au jardin.

Je m'y rendis et vis de belles empreintes bien fraîches laissées par une gloutonne aux longues griffes entre les tomates et les concombres.

Ces marques invitaient à la réflexion. Raymonde vint me rejoindre.

- Même dehors, je commence à être inquiète.

- C'est peut-être une autre bestiole.

- J'en doute... et toi aussi.

- Soyons sur nos gardes... Je me demande bien par où il est sorti de la maison?

- Il faudrait le lui demander.

- Je vois que tout n'est pas perdu: tu as gardé ton sens de l'humour malgré tout.

- Mais pour combien de temps?

Le lendemain, bien installée, ma femme coupait des légumes sur la table de pique-nique pour le souper. Le soleil, juste à point, lui faisait oublier le maudit rat. Tout respirait le calme, la tranquillité. Les enfants étaient allés se baigner à la piscine municipale à quelques rues de la maison; moi-même, j'étais parti acheter un pain croûté et un petit merlot pour recevoir la famille de l'une de mes belles-soeurs.

Sur la table, en face de Raymonde, apparut subitement Einstein. Ma femme demeura abasourdie quelques instants. Le rat l'examina et, ne sentant aucune menace, se mit à avaler rapidement les légumes déjà coupés. Profitant de la gourmandise de la bête, l'apeurée se sauva dans la cuisine à une vitesse supersonique. J'arrivai à ce moment.

- Reno, regarde... qui est en train de... de dévorer notre souper!

- Ah! M...! Vite la carabine!

Je sortis, l'arme à la main. Quand il vit celle-ci, l'animal sautilla jusqu'aux cordes de bois le long de la maison, y grimpa agilement et gagna le toit. Je levai mon fusil pour viser Einstein qui avait atteint le sommet de la cheminée et me regardait. Avant même que j'aie eu le temps de l'apercevoir au-dessus du cran de mire, il avait disparu.

- Raymonde, viens surveiller la cheminée pendant que je vais descendre fermer la trappe du foyer.

J'espérais arriver avant que le rat ait eu le temps de sortir de sa prison. Essoufflé, je tirai nerveusement sur la chaîne qui fit basculer la porte de métal du foyer. C'est avec joie que j'entendis un grattement sur la plaque métallique que je venais d'actionner. Je montai rejoindre ma femme.

- Tu ne l'as pas revu?

- Non.

- Je pense que c'est par là qu'il est sorti de la maison. Il faut absolument que je le coince même si je dois me casser la gueule pour y arriver, c'est l'occasion rêvée pour en finir avec lui.

Je sortis l'échelle du dessous de la galerie, l'appuyai sur la gouttière et gravis péniblement les échelons en ne me servant que d'une main, l'autre tenant une lourde dalle de béton emprunté au trottoir.

- Descends Reno! tu vas te tuer!

- Non, non. Ne crains rien, je fais attention. Toi, continue à surveiller.

- Oui, oui.

La bête ne s'était pas montrée. Enfin je la tenais! J'avançai difficilement sur le faîte du toit, la dalle entre les mains, jusqu'à la cheminée.

Au moment où je soulevais laborieusement la pièce de béton jusqu'à la hauteur de la cheminée pour en boucher l'orifice, Einstein, comme le polichinelle jaillissant de sa boîte à surprise, m'apparut à moins d'un mètre. L'effroi me fit échapper la dalle, qui dégringola sur le genévrier décorant la façade de la maison. Je glissai et suivis le morceau du trottoir. Je me sentis tomber dans le vide et réussis à la dernière seconde à agripper la gouttière qui se détacha lentement et me permit d'atterrir en douceur tel un parachutiste expert.

De son côté, le rat sauta sur les bûches de bois, puis dans la cour, jeta un coup d'oeil rapide sur Raymonde paralysée de frayeur et, à l'exemple de Charlotte, passa au-travers du nouveau moustiquaire des toilettes du sous-sol pour y disparaître. Le plus vite que je le pus, je vins rejoindre ma femme en arrière.

- Dieu soit loué! Quand tu as foutu le camp en bas, je te voyais déjà à l'hôpital.

- Où est-il?

- Regarde ton moustiquaire tout neuf!

- Il s'en est encore tiré!... Moi, je te le dis, ce n'est pas un rat, c'est le diable incarné!

À partir de ce moment, toutes les fenêtres d'en bas demeurèrent fermées de façon indirecte malgré la chaleur, empêchant l'ennemi de sortir et venir nous harceler dehors où nous avions pris l'habitude de vivre.

Durant une bonne quinzaine de jours, nous n'avons pas revu Einstein, mais il n'en continuait pas moins à nous tourmenter. D'abord, ce fut la disparition de mon stylo plaqué or que Raymonde m'avait donné à mon dernier anniversaire. Je l'aimais et ne me servais plus que de lui: en plus d'être très joli, il se tenait bien dans la main. Ensuite, vint le tour de la commande à distance pour le téléviseur de se volatiliser. Je découvris un peu plus tard que l'animal adorait s'instruire: il avait dévoré en bonne partie l'encyclopédie sur les animaux que je gardais dans mon bureau. Probablement puriste comme certains de nos intellectuels, quelques jours plus tard, il avait massacré LE DICTIONNAIRE QUÉBÉCOIS D'AUJOURD'HUI. Quand je m'aperçus ensuite que la bête diabolique avait grugé le siège de l'un des fauteuils, je sortis vraiment de mes gonds et pris beaucoup de temps à me calmer. Après cela, tout ce qui pouvait être "volé" fut serré dans les tiroirs ou les armoires et toutes les portes au sous-sol demeurèrent fermées.

L'atmosphère se tendait: Raymonde et moi nous fâchions pour des riens et transmettions notre nervosité aux enfants. Toute la famille élevait la voix.

- Einstein est en train de nous rendre cinglés, laissa échapper Raymonde un soir que nous essayions de nous relaxer, elle et moi, devant quelques bûches qui brûlaient dans le foyer de la cour. Hier, j'ai perdu la tête et j'ai frappé Simon parce qu'il n'arrêtait pas de taquiner Suzanne. C'est idiot, jamais je ne lève la main sur les enfants, c'est contre mes principes et pourtant...

- Moi aussi j'ai perdu la carte en voyant le fauteuil déchiré. Je me rends compte que je bois davantage de bière et que je tète de plus en plus ma pipe.

- Tu es sûr qu'il n'y a pas une autre solution?

- Peut-être faire comme le personnage de Maupassant qui voulait se débarrasser du Horla, une créature mystérieuse qui venait l'emm....

- Comment?

- En mettant le feu à la maison... On pourrait retirer l'assurance et recommencer.

- Chatouille-moi, je vais rire... Reno, si on louait un beau grand cinq pièces et demie au nord de Montréal.

- Où tu ne peux même pas planter un clou sans avoir le propriétaire sur le dos. Où tes chiens deviennent embarrassants. Où tu étouffes...

- Actuellement, ici, nous commençons tous à étouffer, puis sérieusement à part ça... mon chéri!

- Ouais...

La fraîcheur du mois d'août avait forcé la famille à entrer vivre dans la maison comme tout le monde. Nous étions tous autour de la table sur le point de commencer à souper lorsque nous nous sommes aperçus que nous avions oublié d'acheter un pain croûté pour accompagner le steak au poivre et le Chianti. J'allai donc au sous-sol quérir, dans notre ancien réfrigérateur, un gros pain-sandwich, ersatz à la pâte massive. Instinctivement, je décrochai le fusil avant de descendre. En passant devant notre petit bar, je me rendis compte que la bouteille de rhum avait été renversée, le bouchon arraché, le contenu vidé. Chose surprenante: le liquide s'était évaporé ou avait été léché par...

Un grognement de bête enragée me fit sursauter. Je me retournai vivement et eus juste le temps d'assener un vigoureux coup de carabine à la tête de l'animal qui sautait sur moi, les yeux fous et la gueule baveuse. La bête fut assez ébranlée pour que j'eusse le temps de grimper l'escalier quatre à quatre et avertir la famille.

Dans ma hâte, j'avais malheureusement mal fermé la porte qu'Einstein poussa sans peine du museau pour nous apparaître dans toute sa furie.

D'un bond, il atteignit Julie et perça de ses crocs affilés la tendre chair de son bras droit. Elle hurla de douleur. Des gouttes de sang tombèrent sur l'une des chaises. Plus par amour que par courage, je saisis par en arrière l'énorme rat à la gorge et je serrai le plus fort que je pus. Il finit par lâcher sa proie et se débattit rageusement, me tranchant sérieusement les mains des griffes de ses pattes avant. Je criai à tue-tête: "Vite! tous dans la chambre de Martine et fermez bien la porte!"

J'allai sur le palier et lançai de toutes mes forces le féroce animal dans l'escalier. Cette fois-ci, je pris le temps de m'assurer que la porte fût bien fermée. Quelques instants plus tard, j'entendis Einstein gratter furieusement de l'autre côté, frustré que j'aie coupé court son carnage.

- Vous pouvez sortir, il n'y a plus de danger.

- Tu es certain, Reno?

- Oui, j'ai bien vérifié la porte.

Pendant que Raymonde pansait les plaies, la petite Suzanne, encore impressionnée, me demanda:

- Papa, pourquoi le rat était-il enragé comme ça?

- Je pense qu'il est comme beaucoup d'humains: il ne porte pas la boisson.

- Reno, qu'est-ce que tu veux dire?

- Il a vidé ma bouteille de rhum avant de se déchaîner contre nous. Quand il aura fini de cuver son alcool, j'irai cacher les autres bouteilles en attendant l'occasion de nous débarrasser définitivement de cette vermine. Pour le moment, nous allons tous à l'hôpital: Einstein a peut-être la rage et les plaies sont assez sérieuses pour qu'on s'y rende.

Au retour, en ouvrant la porte, Simon s'exclama:

- Ça put dans la maison! Ça sent la fumée comme les fois où papa fait un feu de foyer.

- C'est vrai, dis-je, ça vient du dessous de la porte du sous-sol.

- Reno, Tu n'auras pas à mettre le feu pour te débarrasser de ton Horla.

- Je n'ai pas le goût de blaguer maintenant... J'espère que ce n'est pas trop grave.

J'ouvris la porte et une épaisse fumée envahit la cuisine.

- Vite! Raymonde, donne-moi une guenille mouillée.

- ... Tiens!

Je me couvris le nez et la bouche, fis de la lumière et fonçai dans l'escalier. Le mur du fond de la salle de séjour brûlait déjà. Je saisis l'extincteur que m'avait vanté un colporteur et, en quelques jets, j'éteignis les flammes. "C'est donc vrai, me dis-je. Ce fameux gaz, aujourd'hui interdit, bouffe dans un temps record tout l'oxygène qui alimente le feu."

- Est-ce grave? me lança d'en haut Raymonde, énervée.

- C'est presque rien, ne t'en fais pas.

- Remonte vite!

- Le temps d'aérer, d'examiner.

- Sois quand même prudent. Tu as le fusil?

- Oui. Je pense que le feu a donné une sacrée frousse à Einstein: il a dû se sauver pas mal loin.

J'examinai attentivement le long du mur brûlé et vis le fil rongé de notre belle lampe en forme d'ancienne pompe à eau sculptée dans le bois. "Aucun doute possible, conclus-je, les fils, en se touchant, ont produit l'étincelle qui a mis le feu à l'écorce sèche de la bûche sur laquelle reposait la lampe." Je débranchai cette dernière et montai.

- Sherlock Holmes a-t-il enfin découvert la cause du crime? demanda Raymonde, tentant de cacher son anxiété sous un humour suranné.

- Oui.

- Ça devient palpitant. Raconte vite!

- C'est une vengeance.

- Ah!

- Einstein n'a pas digéré que je l'aie expédié cavalièrement en bas de l'escalier et il a mis le feu.

- Avais-tu laissé traîner tes allumettes?

- Non, mais les rats adorent gruger les fils électriques. Il s'est donc attaqué à celui de la lampe qu'on s'est procurée à Amqui.

- Il va falloir débrancher toutes nos lampes?

- Ce serait préférable.

- Et après? Est-ce qu'il va falloir fermer l'eau? éteindre le climatiseur?... nous débrancher nous-mêmes?

- Ton humour tourne à l'ironie, mon amour. Mauvais signe. Tu broies de plus en plus du noir.

- Tu en connais beaucoup de gens qui tiendraient le coup avec une gale pareille?

Quelques jours plus tard, Raymonde m'arriva, plus joyeuse que d'habitude: elle devait sûrement avoir oublié momentanément Einstein.

- Chéri, devine qui vient de m'appeler!

- Heu... Louise.

- Non, quelqu'un que nous n'avons pas vu depuis une éternité.

- Mon frère Gustave.

- Lui, pour moi, il est mort et enterré.

- Je donne ma langue au chat.

- Jeannette Lamothe.

- La belle petite Jeannette, ton amie d'enfance! C'est vrai que ça fait un bout de temps qu'on ne s'est pas vu.

- Tu vas la rencontrer dans 15 minutes.

- Elle s'en vient?

- Non, c'est toi qui y vas.

- Comment ça?

- Pour lui remettre un pot de ketchup aux fruits.

Il faut dire que ma femme adore préparer son ketchup, ses cornichons, ses betteraves et son gâteau aux fruits (des mets savoureux, en passant). Elle adore encore davantage donner toutes ces provisions à la parenté et aux amis.

- Oui, mais elle demeure à l'autre bout de la terre, à Lachine. D'ailleurs c'est pour ça qu'on ne se voit plus.

- Maintenant on va se voir souvent: elle vient de déménager à Ste-Rose.

- J'aime mieux ça.

J'allai donc et sonnai. Une flamboyante et délurée petite rousse de sept ou huit ans vint me répondre.

- Qu'est-ce que tu veux?

- Voir ta maman.

- Comment tu t'appelles?

- Reno Turgeon.

Elle partit comme une flèche et revint aussitôt.

- Maman prend son bain. Entre et viens dans la cuisine.

Je lui obéis. Elle conversait comme une grande. Quand elle me parlait de son chien, un Berger anglais, ses yeux lançaient des éclairs. Sa mère, aussi rousse et ravissante que sa fille, arriva enveloppée d'une longue robe de chambre.

- Reno! Ça me fait plaisir de te revoir.

On s'embrassa comme de vieux amis.

- J'ai parlé à Raymonde, mais je ne pensais pas te voir aujourd'hui.

- Je viens te porter ce pot de ketchup. Tu connais ma femme.

- Merci beaucoup, elle le fait tellement bon! Je vois qu'elle ne change pas: toujours en train de nourrir la terre entière.

- Toi, Jeannette, qu'est-ce que tu deviens? Depuis le temps...

- Je me sens un peu abandonnée par Christian. Il est tellement pris par ses affaires qu'on ne se voit presque plus.

- Une si jolie femme!

- Tu trouves?

- Et comment!

- Heu... On ferait mieux de parler d'autres choses... De ton côté, Reno, comment ça va?

- À part Einstein, très bien.

- Qu'est-ce qu'il vient faire dans ta vie, celui-là?

- Au téléphone, ma femme ne t'a pas raconté l'histoire de notre rat?

- Oui, elle n'arrêtait pas de m'en parler. Ce comique s'appelle donc Einstein... Ha! j'y pense tout à coup! Je connais quelqu'un qui va vous débarrasser de votre visiteur indésirable. Ma soeur a eu un problème semblable et c'est seulement lui qui l'a réglé.

- Vite! dis-moi qui, ça presse!

- Un Jos... Laframboise ou quelque chose comme ça. Attends une minute, je vais vérifier.

Après quelques instants de recherche, elle me montra du doigt une annonce: AVEC JOS LAFRAISE, L'AFFAIRE EST DANS LE SAC ET VOTRE EMM... DANS MA CAGE.

Je notai le numéro de téléphone et remerciai Jeannette.

- C'est bien la seule chose que nous n'avons pas essayée, une cage! Merci. Si ça marche, j'organise un grand party et tu en seras la reine, ma belle Jeannette. Bon, il faut que j'y aille.

- Reste encore un peu, le temps d'un café. Fais-le pour ma Régine, elle a l'air de t'aimer.

- Très bien, mais pas seulement pour Régine!

En arrivant chez moi, je racontai ma visite à ma femme et sautai ensuite le plus vite possible sur le téléphone pour demander les services de Jos Lafraise.

Un gros homme trapu et rougeaud, à l'air jovial, se présenta à la maison une demi-heure plus tard, tenant dans les bras une volumineuse cage en acier.

- Bonjour Monsieur, Dame. Avec moi, soyez assurés que d'ici quelques jours, vous respirerez mieux. Quel endroit votre voyageur préfère-t-il?

- L'atelier, répondis-je.

- Bon allons-y!

Il y installa son piège et sortit un gros pot contenant une gibelotte dégueulasse.

- Ya! C'est quoi, ça?

- Une recette pour attirer les ours: un mélange de miel, de beurre d'arachide et de mélasse. Je vous garantis qu'avec ça, votre bestiole va venir en courant.

Il versa le pot dans un bol au milieu des barreaux, salua et partit.

Le lendemain, le bol était vide et la porte de la cage encore ouverte. Je décrivis la situation à Monsieur Lafraise qui s'exclama: "Il est gros pas pour rire, votre rat! Pour atteindre le bol, ça prend des maudites grandes pattes. J'arrive avec un grillage à poules. On va lui montrer qu'on est plus fin que lui." Il installa le treillis métallique autour de la cage, remplit le bol et m'assura de nouveau: "Votre emm... est sur le point de terminer sa carrière. C'est moi qui vous le dis."

Le lendemain, miracle! Einstein se lançait comme un forcené sur les barreaux de sa prison close en hurlant. J'appelai mon sauveur qui me promit d'être là le plus vite possible. Toute la famille jubilait: on parlait tous en même temps, on riait et on n'arrêtait pas d'aller voir notre captif. Avant que Lafraise vienne chercher notre rat, je le photographiai sous tous les angles en l'injuriant, en me moquant de lui.

Quelle vengeance! Quel souvenir dans l'album de photos! Nous sommes montés dîner. On sonna. Tout riant, notre libérateur ne put retenir un brin d'orgueil: "Je vous l'avais dit que Jos mettrait la patte sur votre petit monstre! Si on allait le voir maintenant!"

Nous sommes descendus et, catastrophe suprême! Einstein, après avoir avalé la gibelotte, était retourné dans son antre.

- Ça me dépasse! poussa celui qui se vantait quelques minutes plus tôt. Ce n'est pas un rat, mais un fantôme! Pour sortir, il fallait tirer le verrou, là en haut de la cage, et aucun animal ne m'a joué un tour pareil depuis que je suis dans le métier.

- Le verrou s'est peut-être mal refermé, répliquai-je.

- Non, non. Vous aviez raison, Monsieur, quand vous disiez que votre bête était intelligente. Elle est trop coriace pour mes moyens. J'espère que vous trouverez le surhomme qui en viendra à bout. Bonne chance!"

Il quitta la maison, frustré, l'inutile instrument dans les bras. Nous étions estomaqués.

Deux jours plus tard, j'allai chercher les photos à la pharmacie. On avait quand même hâte de les voir, examiner l'ennemi à notre goût.

Encore là, Einstein nous réservait une nouvelle déception: le noir total régnait dans la cage sur chacune des photos comme si l'éclair du flash avait été happé par les barreaux métalliques. Phénomène naturel ou autre?

Le samedi suivant, Jeannette nous reçut à souper sans les enfants, car, disait-elle, elle était encore dans le barda, n'avait pas fini de déballer les boîtes du déménagement et ne pouvait donc pas recevoir beaucoup de monde à la fois. Malheureusement, Christian, son mari-homme-d'affaires, brillait par son absence, accaparé par quelque colloque ou congrès, je ne sais plus.

Ce soir-là, notre hôtesse avait revêtu une légère robe marine couverte de fleurs délicates, capable de faire capoter Dieu lui-même. Tout fut succulent: le pâté au poulet, le muscadet et la tarte au citron. Après le repas, Einstein revint sur le tapis.

- Comme ça, Jos Laframboi... Lafraise n'a pas réussi à vous débarrasser de lui, émit Jeannette.

- Moi, ajouta Raymonde, je trouve que, pour un spécialiste des cages à rats, il a lâché pas mal vite, le bonhomme.

- Remarquez, dis-je, qu'il était plutôt rempli de lui-même et ses deux défaites coup sur coup l'ont énormément humilié. Son orgueil avait probablement atteint son point de saturation.

- Il y a quelque chose de troublant dans tout ça, continua ma femme. Notre vingtaine de gros albums de photos prises avec le même Minolta n'en contiennent aucune cachant bizarrement dans l'ombre ce qui était visé.

- Continue comme ça, ma femme, et tu vas finir par nous faire croire que Lucifer en personne a tiré le verrou de la cage.

- Pourquoi pas? J'ai lu des tas de bouquins racontant des phénomènes jamais expliqués... surnaturels.

- Dans ce cas, faisons venir un curé pour exorciser la maison.

- Il faudrait peut-être l'essayer. On n'a rien à perdre.

- C'est complètement ridicule, enfantin.

- Reno, crois-tu aux miracles, au frère André?

- Heu... plus ou moins. C'est du folklore, tout ça.

- On a tout essayé: trappes, poison, cage. Tant qu'à y être, pourquoi pas ce folklore-là aussi?

- Parce que... c'est niaiseux! En connais-tu un prêtre qui va se déranger pour venir s'attaquer spirituellement à un rat?

La jolie petite dame rousse dans sa robe affriolante, qui avait suivi nos échanges avec intérêt, se mit à rire bruyamment.

- Tu vois, Raymonde, même ton amie d'enfance trouve ça grotesque.

- Non, non, tu te trompes, intervint cette dernière, je riais parce que je pensais à un curé avec lequel j'ai déjà eu quelques relations intimes et qui croit dur comme fer à ces choses-là.

- Tu as couché avec un prêtre! s'exclama ma femme, un peu scandalisée.

- Oui, mais avant qu'il soit ordonné.

La bonne maman de Clément Lafortune avait toujours vu son fils unique dans les habits sacerdotaux. Petit, il jouait à la messe et faisait les meilleurs sermons. Sa mère éloignait les filles de la maison pour ne pas nuire à sa sublime vocation. À la fin de ses années de collège, Pedro Tordici, un ami qui avait sorti avec une vingtaine de filles et couché avec la moitié d'entre elles, avait insisté pour qu'il vienne à la soirée des diplômés. Clément, qui n'avait pas l'habitude des demoiselles, refusait. Pedro a alors sorti l'argument massue: "Ta vocation est si fragile que tu as peur de la mettre à l'épreuve!" Troublé, il a fini par accepter. C'est à ce moment que je suis apparue dans le décor. L'Italien m'a présentée au futur prêtre qui m'a dévorée des yeux en me voyant. Après la fête, notre ami commun nous a invités dans son appartement et nous a servi des cocktails étourdissants. Mon compagnon était bel homme et très tendre. Lui, il me trouvait ravissante et brûlante. Les nombreux verres de boisson aidant, nous nous sommes retrouvés dans le lit d'un co-locataire absent. Il m'aimait, mais il adorait sa mère et ne voulait surtout pas lui déplaire. Par la suite, nous nous sommes revus à quelques reprises. À chaque fois, il me semblait tourmenté et froid. Nous nous sommes perdus de vue et, un jour, j'ai été très surprise de recevoir une invitation à son ordination. J'y suis allée et lui ai donné un superbe goupillon plaqué or [...]. Voilà l'histoire palpitante de mon petit curé.

Voulez-vous que je l'appelle? Je sais où le rejoindre.

- Moi, je suis d'accord, s'empressa de dire Raymonde. Et toi, Reno?

- Heu..

- Bon, c'est décidé. Jeannette, avertis-moi quand il pourra venir.

- Très bien, répondit-elle, un sourire en coin.

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