Les trois dragons

L'histoire du conte "Les trois dragons"

Il était une fois un chemin Au bord de ce chemin, il y avait la maison de Djaïdé. Djaïdé était un petit garçon pareil aux autres. Mais si on le regardait très attentivement, on voyait qu'il était différent. Il portait une frange brune et ses yeux étaient verts. Il avait de petites jambes, mais courait très vite. Non, Djaïdé n'était pas comme les autres. Les autres étaient roux ou blonds, ils transpiraient et ne pensaient qu'à se battre. Pas Djaïdé. Djaïdé n'avait pas seulement une frange brune et des yeux verts. Il était aussi très têtu. Dans son village, on dit encore "têtu comme Djaïdé". Dans la maison de Djaïdé, il y avait sa chambre. Et dans sa chambre, il y avait le trou de souris de Lucette. Lucette, c'est la souris. À l'autre bout du trou de souris de Lucette, c'était la Forêt. La Forêt comme personne, jamais, ne l'a vu. Dans cette Forêt là, les araignées mesurent deux mètres, on doit se pousser pour les laisser passer. Les serpents pèsent des tonnes. Il suffirait de leur coller des oreilles et quatre pattes pour en faire des éléphants. Et les moustiques ne donnent pas de boutons qui démangent, mais des bosses. (Enfin, j'exagère un peu, mais c'est pour dire comme cette Forêt est effrayante.) Personne ne s'aventurait jamais à l'autre bout du trou de souris de Lucette... Il faut dire qu'à part Lucette, quelques coccinelles et deux ou trois confettis, personne n'était assez menu pour s'y faufiler. Et du coup, personne ne l'avait vue, cette Forêt, sauf Lucette, mais elle n'était pas bavarde. Bien sûr, d'autres gens, des habitants du village connaissaient son existence. Mais plus personne ne savait ni qui, ni pourquoi, ni comment, ni où, ni les détails...Ils l'appelaient "Forêt des Géants" et pour eux, c'était une légende, comme celle du Petit Poucet. Les araignées géantes pouvaient se promener tranquillement entre les grands arbres, personne n'allait venir les déranger. Surtout pas Lucette. Et Djaïdé aimait Lucette. Il passait des heures avec elle, la nourrissait, la promenait, lui chantait des chansons, et l'installait dans son lit, le soir. La tête bien calée sur son oreiller, il bavardait avec elle, et bavardait, jusqu'à la tombée de la nuit. Il lui posait des tas et des tas de questions sur la Forêt des Géants. Lucette n'aimait pas ça. Elle répondait toujours à moitié, en mâchonnant une vieille croûte de fromage, et du coup, elle articulait mal. Enfin, on ne comprenait rien. Mais Djaïdé insistait toujours ("têtu comme Djaïdé..."). - Comment t'as fait pour la trouver, la Forêt ? - Euh...z'ai reusé tout droit, et oilà. - Qu'est-ce que t'as vu comme animaux ? - ...des aéniés. - Des quoi ? - Des aéniés. Des rosses. - Des grosses araignées ? Et quoi d'autres ? - Euh...ze sais pu. - Allez, Lucette, raconte !!! S'il te plait ! Là, Djaïdé prenait son air le plus triste, le plus suppliant, le plus doux, le plus charmeur, bref, l'air de celui qui veut qu'on lui raconte. Et à ce moment là, Lucette, elle, prenait son air le plus fatigué, le plus endormi, le plus épuisé, et son bâillement le plus large. Quelquefois, elle faisait même semblant de ronfler pour ne pas répondre. Vous avez sûrement deviné pourquoi elle faisait ça. C'est qu'elle avait peur. Oh, pas pour elle, non. Lucette est une souris plutôt courageuse, elle avait peur pour Djaïdé. La Forêt est trop dangereuse. Il ne doit pas y aller. C'est dans cette Forêt qu'il y a les Trois Dragons. Ouhlala ! D'ailleurs, elle se promettait de reboucher son trou de souris, c'était plus sûr. Elle y passerait des jours entiers, des semaines, mais elle le reboucherait. Et après, pof ! tranquille. Plus de raison de se faire de souci pour ce petit garçon trop têtu. Mais c'était sans compter mon histoire. Dans mon histoire, Djaïdé devra se rendre dans la Forêt, c'est obligatoire. Sinon mon histoire finirait là, et, comme vous le voyez, elle n'est pas encore finie. Alors, Djaïdé, le malin, a ouvert son livre de Géographie. "Il y a sûrement un passage qui mène à cette Forêt". Sur la carte, Djaïdé a tout de suite compris que la route rouge avec un N11 dessus, n'était pas la bonne. Alors, il s'est dit :" C'est de l'autre côté, en haut, enfin, au nord. Il faut prendre à droite après le pont, continuer tout droit en longeant le ruisseau qui s'appelle... euh...qui s'appelle... euh...j'arrive pas à lire...qui s'appelle le Luseron, et bout de...deux centimètres et demi, on arrive dans la Forêt". C'est dit. Demain, Djaïdé prendra son sac à dos, avec sa lampe de poche qui marche, son canif rouge, ses chewing-gum, et en route ! Rien ne pourra arrêter Djaïdé ("Têtu comme Djaïdé..."). Le lendemain, à la même heure, le petit garçon était devant des arbres si hauts qu'ils cachaient le ciel. La Forêt était sombre et sonore. Chaque gazouillis d'oiseau ressemblait à un éternuement d'ogre. Alors, Djaïdé respira très fort, serra bien son sac à dos contre lui, et entra dans la Forêt. (Brrr! J'en ai des frissons). Il devait avancer en plissant les yeux pour mieux voir les herbes et les plantes à éviter. Certaines étaient coupantes comme des rasoirs, d'autres avaient l'airs gluantes, d'autres encore étaient hérissées de piquants. Djaïdé avançait doucement, avec prudence. Devant lui, il aperçut un arbre noir et tordu. En s'approchant, Djaïdé réalisa que le tronc et les branches de l'arbre bougeaient.. Il comprit trop tard que cet l'arbre noir n'était autre qu'une araignée géante. Ses yeux rouges tournoyaient comme des toupies. Sa bouche était un bec. - Mon repas... siffla-t-elle. Et ses pattes s'avançaient, doucement. Djaïdé reculait, reculait, sans tourner la tête. Il ne quittait pas l'araignée des yeux. De sa bouche ne sortait aucun son. Il recommença à respirer lorsqu'il sentit un rocher large et plat contre son dos. Il était perdu. Impossible de reculer davantage. Djaïdé ferma les yeux. Le rocher pivota, s'écarta. Il y avait une grotte, là, derrière... Djaïdé s'y faufila, les jambes raides de peur. L'araignée était bien trop grosse pour le suivre. Quel soulagement de s'enfoncer dans cette ouverture sombre et visqueuse ! Comme Djaïdé tentait de reprendre son souffle, ses yeux s'habituèrent à l'obscurité de la grotte. Devant lui, sur la paroi, une inscription, presque effacée... image6 -"Qui trouve la pierre d'eau, passe les trois dragons et la Forêt s'effacera"... Qui trouve la pierre d'eau ? Qui ? Il n'y a que moi, ici, se dit Djaïdé. Il passa ses doigts sur l'inscription pour se donner du courage, et ce fut comme un rideau qui se soulève... Le Dragon de Bronze était devant Djaïdé. Il fumait, il soufflait. Il faisait crisser ses griffes sur le sol. Djaïdé, bravement, faisait face. Il serrait les poings et la mâchoire. Son coeur battait si fort que toute la Forêt devait l'entendre. Il regarda le Dragon de Bronze dans les yeux. Il pourrait peut-être l'hypnotiser? Il avait l'air si terrible, ce dragon... si terriblement effrayant... et si terriblement triste aussi... ce dragon avait de la peine... C'était si étonnant que Djaïdé ne pu s'empêcher de parler. - Je peux t'aider ? Il y eut un long silence. Les dragons réfléchissent très lentement. On pense qu'ils dorment, mais s'ils ne ronflent pas, c'est qu'ils réfléchissent. - Le noir, dit le dragon. - Oui ? - J'ai peur dans le noir. - Ah ? - Ici, il fait toujours très sombre, articula le dragon de Bronze. Djaïdé réfléchissait beaucoup, parce qu'il avait rarement discuté avec un dragon, encore moins un dragon triste... - Si tu veux, j'ai une lampe de poche...proposa Djaïdé. Il fouilla dans son sac à dos, et lança la lampe entre les pattes du Dragon. Celui-ci poussa un glapissement joyeux. - Merci ! et il inclina la tête en s'écartant pour laisser passer Djaïdé. Derrière le dragon de bronze s'ouvrait une autre pièce. Là, habitait le Dragon d'Argent. Il était énorme et luisant. Si terriblement énorme... et si terriblement triste... C'était si terriblement étonnant, Djaïdé demanda: - Qu'est-ce qu'il y a ? - Je m'ennuie.. Je suis le Dragon d'Argent, et je m'ennuie. - Ah !... Et qu'est-ce que tu aimerais faire ? Le Dragon d'Argent soupira, ferma les paupières pour mieux réfléchir. Djaïdé arrêta de respirer pour mieux écouter. Au bout d'un moment qui lui parut long comme un serpent géant, il entendit le Dragon murmurer: - Sculpteur... Djaïdé pensait avoir mal compris. - Je voudrais sculpter de petites statuettes de bois, pour décorer ma grotte, ajouta-t-il presque timidement. Djaïdé réagit très vite. - J'ai un petit canif rouge. Tiens, je te le donne. Fais attention, ça coupe. Le Dragon d'Argent aboya comme un jeune chien tant il était content. Puis il chanta "Merci" de sa grosse voix mélodieuse, et il s'écarta pour laisser passer le petit garçon. Djaïdé se retrouva devant le troisième dragon, le Dragon d'Or. Il semblait étinceler de fureur et de colère, c'était TERRIBLEMENT effrayant, et les genoux de Djaïdé se mirent à trembler. Le Dragon d'Or fixa le petit garçon de ses yeux de flammes en grognant et en secouant la tête, à la manière des chevaux fatigués. Puis, il ouvrit tout grand la gueule, mais il n'hurla pas, il bâilla seulement. Rassemblant tout son courage, et pensant aux deux autres dragons qui l'avaient laissé passer, Djaïdé avala sa salive et se racla la gorge. - Bonjour...Comment allez-vous ? - RAHHRRAGH ! Djaïdé ferma les paupières très fort, et les mots tournaient dans sa tête "c'est un rêve je vais me réveiller c'est un rêve je vais me réveiller". Il rouvrit les yeux. Non, ce n'était pas un rêve. Il fallait bien faire quelque chose... - Je m'appelle Djaïdé. - MUHMM... - J'ai une amie qui s'appelle Lucette et qui vit tout près d'ici, mais elle ne sait pas que je suis là, je ne lui ai pas dit pour ne pas l'inquiéter, parce qu'elle m'aime beaucoup, vous comprenez, et moi aussi, je l'aime en retour, et elle ne serait pas contente de me savoir ici, elle est grise avec le creux des oreilles roses, je parle beaucoup avec elle, tous le soirs, on bavarde tous les deux, on bavarde, on bavarde, sans s'arrêter... Et Djaïdé ne s'arrêtait plus, comme s'il voulait noyer de paroles ce Dragon au regard d'Or. Il raconta sa décision de voir la Forêt, son chemin à travers les plantes hostiles, sa rencontre avec l'araignée, et les yeux d'Or s'écarquillaient et les oreilles dorées se dressaient, attentives. Djaïdé raconta ses peurs et les cadeaux qu'il avait fait aux deux précédents dragons. Puis, il se mit à parler de plus en plus lentement, car il n'y avait plus rien à raconter, à part sa peur, là, devant le grand Dragon d'Or, et à la fin de sa phrase, le silence s'installa, pesant... Le Dragon d'Or pencha la tête. - As-tu aussi apporté un cadeau pour moi? Sa voix était si terriblement effrayante et impatiente. - J'ai un paquet de chewing-gum. Je te l'offre. Le Dragon d'Or se mit à sourire de ses dix-huit dents. - Personne ne m'a offert de cadeau avant toi. Tu n'es pas comme les autres, petit garçon... Merci. D'une patte, il attrapait le paquet, et de l'autre, il envoyait rouler entre les jambes de Djaïdé une grosse boule ronde, dure comme la pierre et translucide comme l'eau. Puis tout se mit à rétrécir, très vite. Djaïdé eut juste le temps de s'extraire de la grotte, "juste un tas de petits cailloux" pensa-t-il. Il vit l'araignée, "minuscule", la Forêt des Géants n'était plus que "quelques arbres derrière un ruisseau", les plantes, "des brins d'herbe" et il tenait entre ses doigts "une simple bille", la Pierre d'Eau. L'inscription n'avait pas menti : "Qui trouve la pierre d'eau passe les trois dragons et la forêt s'effacera" En trois pas, Djaïdé était chez lui. Son sac à dos était vide. Mais son coeur était rempli de joie et de fierté. Dès qu'elle le vit, Lucette se nicha contre son cou. - Où t'étais ? - J'ai juste fait une promenade, Lucette. Regarde, ce que je t'ai ramené. - Zolie Bille ! Pou moi ?! Il ne lui raconta pas tout de suite ce qui lui était arrivé. Pourtant, Lucette insistait, insistait. Mais ("Têtu comme Djaïdé") il attendit qu'ils aient tous les deux la tête bien calée sur l'oreiller. Lucette fut d'autant plus satisfaite qu'elle n'avait plus besoin de reboucher son trou de souris. Au bord du chemin, il y a toujours la maison de Djaïdé. Si vous le prenez, vous verrez qu'il ne s'arrête pas là. Il avance, tranquille et joyeux. Car, le chemin sait que, plus loin, il va croiser d'autres histoires.

0 commentaire
  • Saisissez ce code de sécurité : captcha Refresh