Les trois yeux d'Hebattallah

L'histoire du conte "Les trois yeux d'Hebattallah"

JEUNES ÉCRIVAINS

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Les trois yeux d'Hebattallah

une histoire écrite par

Bryan

octobre 1998

Hébattallah, ce qui signifie "le cadeau de Dieu". Le peuple du Balouchistan devait trouver la coïncidence extraordinaire que ce soit justement dans cette petite ville du nord du pays, perdue en plein milieu du désert, que se trouve le dernier bastion de la résistance du peuple.
Tout va se jouer dans cette ville, le cadeau de Dieu. Et les Balouchistanais ne cessent de dire que Dieu sera avec eux, qu'ils gagneront.
- Ces bâtards! Ils le paieront, oui! s'indignait à côté de moi le capitaine Scott. Vous savez à quel point j'ai envie de tous les écraser? J'ai peine à me contenir, à attendre... Je n'attends que parce que vous me l'avez demandé, Mark. Mais voulez-vous me dire pourquoi, m..., vous vouliez que nous attendions?
Je ne savais pas, je ne savais pas du tout.
- Voilà plus de quatre ans que dure cette maudite campagne du Balouchistan! continuait Scott. La mère patrie avait prévu que cela ne durerait pas plus de six mois, au pire un an! Mais quatre, jamais! Nous sommes devenus la risée de notre pays! Je suis sûr qu'il n'y a pas un jour sans que nous soyons nommés dans les journaux comme les fainéants qui n'arrivent pas à conquérir le minable Balouchistan! Mark, vous m'écoutez?
J'écoutais, oui. J'étais conscient de tout ce que me disait Scott. La campagne du Balouchistan durait depuis plus de quatre ans, oui. Pourtant, la patrie nord-est du Moyen-Orient aurait dû être conquise depuis belle lurette. Et le Balouchistan était infiniment plus petit que le Kurmenistan, ou encore l'Aralhistan. Or, ces deux nations puissantes avaient été conquises de part en part en moins d'un an chacune.
Mais le Balouchistan résistait. Ardemment. Plusieurs chefs d'armées avait été rapatriés dans la mère patrie. Le prétexte en était évident: la conquête n'avançait pas. Et maintenant c'était son tour. Il ne restait plus qu'à envahir Hebattallah pour pouvoir rentrer chez lui en héros. Mais...
- Qu'est-ce que l'on sait sur Hebattallah, au juste?
- Cette ville est minable! Elle pourrait être conquise en moins de deux si nous nous donnions la peine, Mark.
- Scott, je savais que vous diriez cela... J'en sais beaucoup sur Hebattallah. Vous en savez autant que moi.
- Pourquoi le demander, alors?
- Pour repenser à une stratégie, mon cher. Je ne sais pas quoi faire, voilà. J'ai devant moi une enclave de moins de deux milles habitants. En apparence faible. En plein milieu du désert. Repliée sur elle-même. Et je ne sais pas quoi faire.
Je regardai quelques secondes les murailles entourant la ville.
- À l'intérieur de ces murs, il y a un oasis florissant. Grâce à cette eau, il y a tout à l'intérieur de la ville pour survivre très longtemps, même si nous faisons le siège pendant des mois. Il y a des bêtes, des champs...
-Ridicule, Mark. Vous pensez trop. "Ne sous-estimez pas l'ennemi", il est vrai. Mais quand même, ne surestimez pas cette bande de villageois ridicules! Que peuvent-ils nous faire? Nous avons pris leur capitale, Oksana, la semaine passée. Souviens-toi, bon sang! Ça, mon jeune, c'était du boulot! Cette ville avait des centaines de milliers d'habitants.
Je savais bien. À vrai dire, quand la nouvelle de la chute d'Oksana était parvenue à mes oreilles, j'avais presque espéré que les deux ou trois derniers villages qui restaient à conquérir allaient capituler d'eux-mêmes. Au contraire, la lutte dans le village voisin de Galiyéva ne fut que plus ardue et déterminée. Mais au moins, à Galiyéva, on avait tout de suite chez les Balouchistanais une détermination à toute épreuve et c'était les armes qui nous avaient accueillis... On savait à quoi s'attendre!
Mais tout était différent à Hebattallah. Le cadeau de Dieu... Tout était silencieux. Il n'y avait même aucun signe d'activité humaine. Heureusement que les hommes avec moi faisions du bruit. Sinon le silence serait sûrement assourdissant et m'amènerait aux frontières de la folie...
Et ce nom. Hebattallah. Cadeau de Dieu.
Pourquoi nommer de ce nom si grandiose un si petit village perdu aux confins d'un désert aride sans fin?
- Que fait-on ce soir, Mark?
- Rien, Scott. Je verrai demain.
Scott avait l'air vaguement déçu.
* * *
Le moine approcha une chandelle du bout d'une autre. Après qu'elle se soit enflammée, il plaça les deux chandelles en face de lui, à une certaine distance. Il se pencha alors sur le sol et déroula le parchemin qu'il venait juste d'aller chercher à la bibliothèque du monastère.
L'étrange écriture qu'est l'ancien balouchistanais s'étala devant ses yeux. Le moine fit courir son regard sur chacune des lignes. Il se demanda vaguement pourquoi il le faisait. Chaque personne du monastère d'Hebattallah le connaissait par coeur. Tous les habitants du village aussi. Mais il voulait avoir le coeur net, relire une dernière fois. Être convaincu qu'ils n'avaient rien à craindre.
Après avoir terminé sa lecture, il enroula de nouveau le manuscrit et souffla doucement sur les deux bougies. L'obscurité envahi la chambre. Le moine se dirigea alors vers la fenêtre. Il vit le village, les murs. Il savait que derrière ces murs, il y avait des hommes armées dont le seul but était de conquérir Hebattallah. Toutefois, au village, on ne sentait pas vraiment de tension. Les nouvelles étaient arrivées en cascade depuis les derniers jours. La chute d'Oksana, de Galiyéva, de tonnes d'autres villages.
Les gens d'Hebattallah n'avaient pas eu besoin des découvertes de pétrole, dans le sous-sol du pays, pour savoir que bientôt le Balouchistan serait envahi. Ils n'avaient pas eu besoin, non plus, comme le roi d'Oksana, de voir les armées entourer sa ville pour enfin se préparer. Non: il n'avait fallu que cette naissance, de la douce et belle fillette à trois yeux, Hebattallah, la fillette des dieux, le cadeau des dieux, qui ne parlerait jamais mais qui sauverait son village... Car tout avait été dit.
De toute cette région qu'était le Balouchistan, il ne restait plus qu'une seule ville qui résistait encore à l'ennemi: Hebattallah... La mystérieuse Hebattallah dont on parlerait longtemps.
Les pensées du moine furent interrompues par un coup de feu. Les soldats voulaient probablement rappeler aux habitants du village qu'ils étaient là. Les habitants du village n'ont pas à tirer des coups de feu. Les soldats savent qu'ils sont là.
* * *
- Mark! Réveillez-vous!
- Je ne dors pas.
Je n'avais pas dormi de la nuit. J'étais près de sombrer dans le sommeil quand un de mes hommes avait tiré un coup de feu dans les airs. Pour apeurer les habitants du village, sans doute. Mais cela n'avait eu pour effet que de m'apeurer moi. J'avais peur de ce combat avec les citoyens de cette ville protégée par les dieux.
Non pas que je croyais vraiment aux divinités. Je ne savais plus ce que je pensais, voilà. Ma tête était une immense base de donnée où s'alignaient des centaines de données. Mais il n'y avait pas de réponses.
- Quand attaquons-nous, Mark?
- Calmez-vous, Scott. Laissez-moi le temps de me réveiller un peu, non?
J'ai déjà pensé que Scott aurait fait un meilleur dirigeant que moi. Je le pense encore. Je me demande pourquoi c'est moi, le pauvre jeunot qu'on a choisi pour diriger cette affront final envers le Balouchistan. Scott avait beaucoup plus d'expérience que moi.
Je me lève, donc. La première chose que je vois est cette muraille brune qui entoure la ville. Cette muraille de sable qui sera détruite dans quelques instants, sous mes ordres. Tout semblait tellement beau, calme...
Des minutes passèrent. Je vaquais un peu à mes occupations. Sachant très bien que dans quelques instants, l'ordre de charger allait être donné. Une heure passa, puis deux. Je n'avais plus d'excuses, maintenant.
- Mark, dit Scott qui vint me voir dans ma tente. Les hommes sont prêts. L'adrénaline est à son maximum, ils sont prêts. Donnez l'ordre d'y aller.
Ce n'était pas une suggestion, compris-je très bien en voyant son regard. Scott avait plus d'expérience que moi, me répétais-je. Allez, écoute-le! Je me dirigeai donc vers mes hommes.
- CHARGEZ! criais-je alors de toutes mes forces. Mais ma dernière syllabe se fit muette. Les hommes avaient déjà commencé à crier, armes au poing. Ils avaient dans les yeux cette fureur, ce désir ardent de conquérir sans pitié le village d'Hebattallah.
De mon côté, j'avais un pincement au coeur. Qu'est-ce qui était différent, cette fois? J'avais vu Oksana capituler, des tas d'autres villes du Balouchistan, du Kurmenistan, ou encore de l'Aralhistan... J'avais le pressentiment que la chute ou la résistance du cadeau de Dieu n'allait pas être comme les autres cités.
Et j'avais raison.
Quelle ne fut pas notre surprise, à tous, de voir les portes de la muraille s'ouvrir. Tous les soldats, comme un seul homme, s'arrêtèrent. Que se passait-il? Quelle était cette idée d'inviter l'ennemi à pénétrer dans les murs de la ville?
Il devait y avoir un piège. Je criai donc à mes hommes de rester où ils étaient. D'attendre quelques instants.
On vit alors apparaître à la porte une jeune fille. Elle marchait lentement et ses doux cheveux noirs, longs et fins, flottaient dans le vent sec du désert. Elle était vêtue d'un drap gris qu'elle avait enroulé autour d'elle... Mais lorsque le regard de tous s'attardèrent sur son visage, nous n'avons pu qu'avoir une réaction d'étonnement total. Elle avait trois yeux. Trois yeux bridés. Qui s'agençaient pourtant dans son visage en parfaite harmonie. Le troisième oeil se plaçait au milieu, en toute simplicité, entre les deux autres. Et elle nous regardait en toute quiétude, comme si elle ne comprenait pas ce que nous allions faire.
- Elle est trisomique, remarqua alors Scott.
Il ne dit pas qu'elle avait trois yeux. Il dit qu'elle était trisomique. C'était vrai, du moins je le crois. Ce regard si caractéristique des gens touchés par cette maladie se remarquait pourtant facilement sur ses trois yeux...
Les soldats, pendant ce temps, ne bougeaient pas. J'aurais eu la même réaction.
La jeune fille recommença alors à avancer. Elle s'approcha des murailles de la ville et alors, sans que l'on sache comment, une flamme apparu dans ses mains. Doucement, elle approcha cette main enflammée de son visage et souffla doucement sur sa paume. Le feu s'agrippa sur les parois de la muraille et doucement, le mur de sable s'enflamma...
La jeune fille semblait toujours calme. Nous, nous étions stupéfaits, éberlués, que dis-je! La scène se déroulait en toute simplicité, et pourtant nous savions tous que cela n'avait aucun sens... Mais nous ne réagissions pas.
La trisomique à trois yeux se retourna, contempla son travail, puis du même pas démesurément lent, retourna à l'intérieur de l'enceinte du village d'Hebattallah. Les portes se refermèrent derrière elle.
- Mais! Ils vont tous brûler!
Car le feu s'amplifiait de seconde en seconde et des flammes gigantesques frôlaient les parois de la muraille du village... Des valeureux soldats tentèrent de s'approcher des portes, de les ouvrir pour laisser sortir les villageois, mais il n'y parvinrent pas et bien vite la chaleur devint insupportable et ils durent abandonner. Quelle ironie que des hommes, venus pour tuer et prendre possession du village, auraient tout donné à cet instant précis pour délivrer ses habitants.
On n'entendit pas un seul cri de plainte et le feu se propagea bien vite dans tout le village. La nuit tomba.
* * *
Les soldats n'avaient pas pu endurer plus d'horreur.
- Ils veulent tous retourner à Oksana, Mark, m'annonça Scott quelques heures après la tombée de la nuit. Je les accompagne.
- Allez-y. Je vais attendre ici.
- Attendre quoi?
- Je ne sais pas. La fin du feu, que les cendres soient devenues froides. J'irai vous rejoindre bien vite.
- Seul? Oksana est à plus de deux jours de marche, vous savez bien!
- Je passerai par Galiyéva... Laissez-moi une boussole et un peu de nourriture. Je m'arrangerai bien.
- Faites comme vous voulez, Mark.
Les soldats partirent, moi j'attendis. Le feu finit bien vite. Au matin, il n'y avait plus que des cendres chaudes qui couvraient le sable. À midi, je pouvais m'aventurer sur les décombres sans me chauffer les pieds.
De l'oasis d'Hebattallah, il n'y avait aucune trace. Comment une oasis avait-elle pu disparaître à la suite d'un incendie? Il n'y avait pas non plus de traces des habitations qui pourtant avaient bien dû abriter les citoyens d'Hebattallah. Il n'y avait plus que les pierres d'une église, d'un monastère, que sais-je... Je m'aventurai à l'intérieur. Je trouvai une pièce où je vis des quantités incommensurables de papiers et de manuscrits carbonisés... Quelle perte!
Je fouillai dans les décombres comme un déchaîné. Quelque chose qui aurait bien pu me prouver que ce village n'était pas désert! Je ne vis même pas la moindre trace de cadavres.
À la fin de la journée, je fis ma seule découverte: un cadre, mystérieusement intact, représentant la jeune trisomique à trois yeux... Elle souriait, fixant de ses trois orbites un point éloigné. Le tout avait quelque chose de mystique, d'envoûtant. Je passai de longues minutes à l'observer, comme hypnotisé.
Puis je sus que je n'avais plus rien à faire à Hebattallah. Je partis pour Oksana.
Quand j'arrivai dans ce qui fut la capitale du fier Balouchistan, nos armées fêtaient notre victoire dans le pays du pétrole. Quand je m'informai du capitaine Scott et des soldats, on m'informa qu'on ne les avait pas vu à Oksana. On me les vit plus jamais, du reste.
De toute cette aventure, il ne reste plus que le souvenir d'un vieux soldat que tous considèrent comme fou et un petit cadre représentant une jeune trisomique à trois yeux...

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