Mystère à Lafontaine

L'histoire du conte "Mystère à Lafontaine"

Archives du journal (fictif) de La Gazette de Lafontaine.

Article principal du n° du 17 mars 1889 : 

" L'assassinat. — La police a trouvé le corps de Mlle Taulier, tué d'une balle dans la tête. "

Aujourd'hui, 17 mars 1889, nos journalistes enquêtaient sur la maison d'une femme qu'on trouva, ce matin, précisément à 7h15 assassinée. Notre équipe vint à 8 heures. Nous pouvons décrire de cette manière la pièce : elle était parfaitement rangée, la porte n'avait pas été enfoncée. Tout était rangé. Puis on voit le corps de Mlle Taulier, par terre. Elle a reçu une balle dans la tête. Aucun suspect n'a été arrêté.

Aucun bruit n'est fait jusque-là, la nouvelle est gardée pendant une heure sous silence, nous n'avons rien trouvé de spécial, on affirme que personne n'est venu dans cette paisible ville de Lafontaine.

Il est 8h30 quand nous écrivons cet article. La vérité éclatera à neuf heures.

Numéro du 19 mars 1889

Il y a deux jours, on trouva le corps d'une femme assassinée, notre Gazette a été la première à publier la nouvelle. La police a essayé d'avoir des informations de la victime, nous étions présents lors de leur enquête. Un jeune inspecteur de vingt ans, nommé Arkoff. Il sera chargé de cette enquête, et fera son possible, a-t-il dit, pour la condamnation du ou des coupables. Nous sommes dans le poste de police. Viviane Ora est là et interroge l'inspecteur : " La police détient-elle des dossiers comportant des informations sur la victime ?

— Oui, répondit l'inspecteur. Nous savons de Mlle Taulier naquit ici en 1868. Ses parents moururent, et cela de façon inexpliquée, au mois de janvier 1882. Depuis, elle vit seule. Elle fit également un long voyage d'un an, du mois d'août 1887 à septembre 1888. C'est pour l'instant tout ce que nous savons d'elle.

— Comment, demanda Viviane, allez-vous procéder dans cette enquête qui me paraît pour le moins étrange…

— J'ai déjà consulté des spécialistes, qui sont en train d'étudier le corps de la victime. "

Nous laissons là l'inspecteur à son enquête et rejoignons les spécialistes. L'un d'eux nous dit que la presse est interdite, mais, après avoir insisté, il nous laissa entrer. De toute évidence, la victime avait été tuée dans la nuit.

Numéro du 20 mars 1889 : " Les découvertes de l'inspecteur Arkoff. — M. Arkoff, chargé de l'enquête, a découvert quelques lettres adressées à Mlle Taulier, après avoir fouillé la maison. "

Des témoins sont passés dans le bureau du jeune M.Arkoff. Il les a interrogés entre 8 et 9 heures. La Gazette qui a publié la première l'assassinat et celle de l'enquête confiée au jeune inspecteur. Le premier témoin est une femme, dont la police nous interdit de citer le nom, règle que nous suivons car elle pourrait faire avancer l'enquête. Cette femme raconte qu'elle avait vu, hier, dit-elle, au soir, à 8h25, exactement. Mlle Taulier est allée se promener, et serait rentrée chez elle, selon ce que disent les autres témoins, à 10 heures.

C'est entre 10 heures au soir et 7h15 du matin. L'inspecteur a décidé de faire fouiller la maison de Mme Taulier, vers 11 heures, c'est pourquoi la publication du journal a pris deux heures de retard.

Pendant la fouille de la maison, on voit une lettre anonyme pour nous, peut-être pas pour Mlle Taulier. " Je suis content, disait-t-elle, que tu partes pour Paris le 20 août. Ça te sortira au moins de ce trou perdu. "

La lettre n'était pas signée mais datée du 16 août 1887. Ah ! maintenant on connaît la vérité, et peut-être que cette vérité mènera le jeune inspecteur au mobile du crime ! Mlle Taulier était partie pour Paris !

Juste avant l'impression de l'article, l'inspecteur nous déclare qu'il continuera la fouille, et qu'il reprendrait l'enquête sur un meurtre commis l'an dernier, en janvier 1888.

Le jeune Arkoff se débrouille d'une manière surprenante !

Autre fait : hier soir a eu lieu l'enterrement de Mme Taulier, la nouvelle a été répandue en France, et l'inspecteur espère connaître le mystérieux correspondant.

29 mars 1889 : " Retour aux événements de janvier 1888. — On a commencé en janvier 1888 une enquête sur un meurtre, enquête inachevée que M.Arkoff souhaite reprendre. "

Retournons aux événements mystérieux du mois de janvier de l'an dernier. Un homme avait été trouvé dans une banque (dont il était le banquier), le cœur percé d'une balle. L'enquête s'était arrêtée au mois d'avril. Un an est passé et nous nous posons toujours des questions, et cet événement du 17 mars dernier a permis la circulation dans toute la France, d'histoires les plus invraisemblables les unes que les autres.

Hier au soir, exactement à 7h52, nous vîmes arriver dans le commissariat (nous étions ici), nous vîmes arriver un homme. Nous le suivons. L'homme pleure.

M.Arkoff, qui vient d'arriver, essaie de consoler cet homme, quel qu'il soit.

" Je suis, dit cet homme, un ami de Mme Taulier, et… je vais vous avouer ce qui s'est déroulé… en janvier 1888. Mon amie n'avait pas d'argent à Paris, elle n'avait qu'un pistolet. Elle entra dans la Banque de France, elle pointa son pistolet sur le banquier, le banquier, prit une arme à feu. Elle prit peur et tira. Elle m'écrivit cette histoire au mois de septembre, après son retour à Lafontaine.

— Et que voulait-elle faire à Paris ?

— Fin juillet 1887, elle m'a écrit qu'elle voulait juste prendre l'air…Ses parents étaient morts et elle vivait seule depuis cinq ans. Elle m'a supplié de brûler la lettre qu'elle avait écrite, en septembre 88, car, elle savait bien que si je parlais, elle passerait à la guillotine ! "

La grande question demeure, et c'est une autre enquête entreprise en 1882 : pourquoi ses parents ont-ils été assassinés ? La police, cette fois, ne sait rien.

1er avril 1889 : " M.Arkoff, dépassé par cette enquête. — Hier soir, M.Arkoff a bu dans un bistrot, le patron émet l'hypothèse que l'enquête rend fou le jeune inspecteur. "

Arkoff se dit " dépassé " par cette " foutue enquête ". Hier soir, notre équipe, se promenant dans le petit village pour recueillir des témoignages, l'a vu en train de boire dans un bistrot.

Il est revenu, le teint violacé. " Cette enquête le rend fou, dit le patron du bistrot, et je serais fou moi aussi si je devais la mener. "

Se retournant vers nous, il ajoute d'un ton coléreux : " Ben quoi, les baveux ? Qu'est-ce que vous avez à me regarder comme ça ? Oui, ça doit rendre fou de faire tuer des tas de gens et de faire des tas d'enquêtes morbides ! Moi, j'serai jamais cogne, j'aime pas la guillotine. "

[On coupe là l'article de la Gazette.]

2 avril 1889 : " Enquête ratée ? — M.Arkoff, disent certaines gens, n'a pas les compétences pour enquêter sur ce meurtre. "

Comment l'inspecteur, se sont demandées plusieurs personnes, comment le jeune inspecteur a-t-il pu rater son enquête à ce point ! Comment ? On dit qu'il l'a ratée, car il n'a interrogé personne, et qu'il n'a rien trouvé durant la fouille. Quelqu'un aurait pu entendre un coup de feu pendant la nuit, on connaîtrait l'heure du crime et dans quelles circonstances a-t-il été commis !

Notre collaboratrice Viviane est allée chez l'inspecteur pour l'interroger sur tout ceci, il a répondu d'un ton évasif : " J'ai demandé ! Une personne m'a dit qu'elle avait entendu le coup de feu… Mais elle s'est rendormie ! Cette enquête est…enfin, je ne comprends rien ! Niente !

— Et, pour la fouille ?

— Si y avait rien, y avait rien ! répondit-il d'un ton irrité. Vous voulez quoi ? Que je dise que je mente ? On me met sur les bras ce… ce meurtre, et vous, les journalistes… "

Dans deux jours, le 4, nous recueillerons le témoignage d'un anonyme qui n'a pas voulu se nommer en se présentant à nous.

4 avril 1889 : " Le crime de Mlle Taulier. — On a trouvé une lettre où Mlle Taulier, dans laquelle elle confesse avoir tué. "

Le texte ne sera pas un véritable témoignage. Celui qui voulait témoigner nous a donné une lettre et nous a demandé de la publier. Nous sommes les seuls à détenir cette lettre qui est signée Mme Taulier ! Un texte extraordinaire, unique ! Même Arkoff ne sait rien, et ce texte fera avancer son enquête ! Ce texte, le voici, dans son intégralité. Aucun mot, aucune faute d'orthographe n'a été changé ou corrigé.

Lafontaine, 24 septembre 1888

Mon cher ami Gautier,

Je suis bien rentré de mon voyage. Et je l'ai rencontré. Je suis sûr que c'est LUI ! Il fallait accomplir la vengeance, même si ce n'était pas le meilleur moyen. Je suis entré dans une banque dont Il était le banquier, et je l'ai tué.

Je suis revenu, et j'ai lu une vieille nouvelle dans le journal. Je ne sais pas de quand ça datait, un journaliste racontait l'exécution d'un condamné à mort. C'est effroyable, la guillotine ! Ne me dénonce pas ! Je ne veux pas qu'il m'arrive la même chose !

Ta bonne amie. — Si tu ne me réponds pas avant le 27, la lettre aura été interceptée, et je partirai pour toujours !

Cette lettre n'était visiblement pas partie. Mais qui était " il " ? On l'a demandé à Gautier, l'homme en larme qui s'était présenté, le 29 mars. On lui a demandé qui était " il ", il a déclaré : " Que les cognes me fassent arrêter, incarcérer, fusiller, guillotiner, JE NE DIRAI RIEN ! " Sur ce, il nous a tourné le dos. On attend une arrestation prochaine.

5 janvier 1890 : " Arkoff mort. — Suite à l'interruption de l'enquête, qu'Arkoff voulait reprendre en ce mois de janvier 1890, ce dernier est mort. "

Cela fait bien longtemps que plus personne ne parle de cette enquête, et comme Gautier n'a pas voulu parler, il était impossible de connaître le coupable. Pourtant, aujourd'hui, une enquête est de nouveau en cours !

M.Arkoff, le 9 avril 1889, était parti en voyage, et était revenu avant-hier, le 3 janvier. Hier, après avoir déclaré qu'il voulait reprendre l'enquête des événements du 17 mars 1889, il a été assassiné. Une femme retrouvée son corps, après l'avoir entendu crier d'agonie.

L'assassin avait enfoncé la fonte de la lame dans le cou (d'où les hurlements de l'inspecteur), et avait brisé une de ses vertèbres cervicales. Mort, à 2h05 de l'après-midi, alors que personne ne peuplait la rue. Cette affaire est de plus en plus claire, maintenant. Il ne nous reste plus qu'à observer précisément la maison.

 

10 janvier 1890 : " La vendetta. — On trouve un dossier écrit par Mlle Taulier nommé Evénements déroulés entre 1793 et 1888. "

Cette fois, nous savons ce qui va se dérouler ! Il est exactement 8h27 de l'après-midi, et nous allons tout révéler, nous savons tout ! tout ! tout ! Un de nos journalistes a visité la maison, et a enlevé toutes les moquettes et les planches. Il a cherché, et il a trouvé ! Une trappe ! Une pièce ! Un bureau, sur on voyait un document intitulé : Les événements qui se sont déroulés entre 1793 et 1888. Il a ouvert ce document, et nous en présentons le texte, écrit en 1888-89.

J'ai trouvé des choses extraordinaires ! Je suis si heureuse ! Je pourrai enfin venger mes parents, morts assassinés, en 1882 ! Enfin ! Cette histoire est vieille de la Révolution française ! Figurez-vous Paris, en 1793, avec tout le bruit que font les révolutionnaires victorieux et triomphants ! C'est de là que viennent mes grands parents, qui ont fait arrêter et guillotiner de nombreux royalistes.

Mon grand-père me l'a raconté quand j'avais une dizaine d'années. Il ne paraissait pas mépriser ni haïr cette famille qu'ici, nous considérions comme des ennemis. Il semblait plutôt reprocher à ses ancêtres d'avoir livré au bourreau des condamnés à exécuter.

Les crimes ont redoublé entre 1799 et 1815. Nous avons été assez habiles, et eux aussi, pour ne pas se faire prendre par la Police.

Puis vient, enfin, le jour de la mort de mes parents, c'est en 1882. On me l'a caché pendant longtemps, j'avais quatorze ans. On n'a dit qu'ils étaient partis en voyage, et, un mois plus tard, qu'ils avaient été tués.

J'ai essayé de trouver l'assassin de mes parents. Dans le carnet de mon père, il était écrit que son très grand ennemi était nommé G…, le nom était illisible. Mon père l'avait aussi décrit.

Je me suis fait un ami, l'an suivant, c'est Gautier. Il partit en voyage, et ne devait revenir qu'en 1889. En 1887, au mois d'août, je suis partie à Paris. J'y suis restée une partie de l'hiver. En décembre 1887, vers la fin du mois, je voulais tuer un de nos ennemis.

C'était G…, je l'avais retrouvé. J'entrai dans la fameuse banque, je sortis mon pistolet… Et je lui mis une balle dans la tête… Là j'ai eu affreusement peur… J'ai eu d'affreux remords… Et j'avais lu un article de journal qui racontait l'exécution d'un condamné. Il était arrivé, et hurlait de terreur devant l'échafaud. On lui hurlait des insultes… Et finalement, la lame a glissé entre les deux montants, et le condamné était mort…

Je ne voulais pas qu'il m'arrive la même chose. J'ai écrit une lettre à Gautier. Il me l'a, bizarrement, renvoyée, je ne sais pas pourquoi.

…………………………………………….

16 mars 1889, 11h32 du soir. — Mon dieu ! Gautier ! Il est là ! Oui ! Il arrive chez moi, il a ouvert la porte avec une clef que je lui ai donnée quand il était mon ami ! Il me menace de son pistolet ! Il m'enferme dans ma chambre en me disant : " Ne t'inquiète pas ! Je vais te faire une surprise ! Tu as tué mon frère jumeau, tu l'as dit dans ta lettre. "

Le G…, que je devais tuer, n'était autre que Gautier, mais je me suis trompé, et j'ai tué son frère ! Gautier ! Maintenant, je le sais, c'est lui qui a tué mes parents.

…………………………………………….

17 mars 1889, 1h09 du matin. — Je l'entends… Il arme un pistolet ! Cette fois, je vais mourir, je l'entends se diriger vers ma chambre. Je vais cacher le document, même si je meurs, je ne veux pas qu'il découvre quoi que ce soit.

Et voilà, nous avons tout ! Nous avons toutes les informations ! Il ne fallait que cette confession pour tout dire, pour qu'on puisse tout savoir !

19 janvier 1890 : " Le procès. — M.Gautier, accusé du meurtre de Mlle Taulier, est jugé et condamné. "

Dimanche dernier, on a fait le procès de Gautier. Les témoins sont passés, certains ont dit : " Oui, je l'ai vu tuer ce couple, il y a huit ans. " Tout condamné Gautier, qui regardait avec espoir son avocat.

L'avocat essayait de faire son travail du mieux qu'il pouvait en disant : " Mais peut-être que le meurtre de Mlle Taulier était-il une vengeance…

— Mais, répondit le juge, l'assassinat commis par cette jeune fille était déjà une vengeance… Elle voulait venger ses parents, ce qui était bien naturel.

— Mais, dans ce cas, pourquoi mon client aurait-il tué M. et Mme Taulier ? "

Grand silence. Cela, personne ne le savait… on pouvait dire ce que l'on voulait, personne n'arracherait le moindre mot de la bouche de Gautier. L'avocat, enfin, se décida à parler, il tentait une dernière fois d'éviter la peine maximale, il essayait de lui éviter la guillotine :

" Je pense que… à cause de cette vendetta, un des proches de mon…client a été tué, et il voulait se venger… "

Le procès continua. Gautier ne voulut qu'avouer le meurtre de Mlle Taulier, et celui de M.Arkoff. La peine capitale fut prononcée…Les partisans de la peine de mort applaudirent le juge, mais on entendait aussi d'autres personnes le siffler, le huer.

3 février 1890 : " Les dernières heures de M.Gautier.D Ce matin, devant la prison, M. Gautier est passé à la guillotine. "

Ce matin a eu lieu l'exécution de Gautier. Il arrivait, escorté de policiers et de bourreaux, essayant de ralentir sa marche à mesure s'il s'approchait de la foule déchaînée qui commençait à l'insulter :

" Ordure ! Tu butes les parents de cette fille et tu la tues elle-même ? Crève ! "

Le condamné, quand la foule s'écarta, vit la grande lame qui l'attendait, il commença à hurler de terreur… Et les rires de la foule ne faisaient qu'augmenter. Une personne seulement cria : " Non, ne le tuez pas ! Ne le tuez pas ! Mettez-le en prison mais ne le tuez pas ! "

Une lueur d'espoir brilla dans les yeux de Gautier, mais un policier le poussa vers la guillotine. Et, avant qu'il ait pu se rendre compte de ce qui lui arrivait, on l'allongea sur la planche. La lunette tombait, et le sang giclait déjà. En toute hâte, on avait fait tomber la lame.

Le bourreau avait l'air ennuyé en regardant la tête de Gautier. Il recula… Puis, à notre grande surprise… Il prit la fuite ! La foule, qui avait sifflé le condamné, se mit à siffler le bourreau.

[Il est rappelé que Lafontaine est une ville imaginaire, tout comme sa gazette et ses événements, du 17 mars 1889 au 3 février 1890.

Paris, 25 et 26 mai 2002.]

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