Si belle Estrellia

L'histoire du conte "Si belle Estrellia"

JEUNES ÉCRIVAINS

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Si belle Estrellia par Tiphaine

janvier 2001

Elle venait d'avoir dix huit ans et elle m'aimait comme une enfant. J'en avais vingt cinq et l'avais prise comme on cueille une fleur, avec douceur et tendresse. Nous nous étions plus mutuellement, moi le fils du seigneur et elle la jeune orpheline.
Je rentrais de croisade, une bataille dure aux abords de Montpellier, voyant déjà ma Toute Belle courir vers moi. Ses yeux de chat, verts, se plonger dans les miens, sa bouche framboise se poser sur ma joue rêche, et ses blanches mains jouant dans mes cheveux trop longs. Je languissais de retrouver ma rayonnante Estrellia.
1210, Simon de Monfort avait envoyé une poignée de soldats attaquer les quelques Parfaits, nos moines, établis près de Montpellier.
Moi, Yvan Deus, et mes amis avions promis à nos pères de protéger chaque Cathare au péril de nos vies. Nous avions effectivement tenu notre parole en sortant vainqueur de cette bataille, et nous revenions, éreintés mais fiers, vers notre minuscule village, Montségur.
Nous n'étions plus qu'à quelques lieues, "Dieu nous préserve"; nous revenions tous vivants et, plus ou moins, en bon état. Une bonne humeur générale parcourait la petite troupe; nous avions hâte de retrouver nos femmes et enfants.
Pour ma part, ma douce Estrellia devait avoir gardé de l'eau fraîche à l'ombre de notre agréable demeure. Elle avait sûrement cueilli un petit bouquet de lavande qui embaumerait légèrement ses mains. Je l'admirais et l'aimais depuis que je la connaissais.
J'avais sept ans lorsqu'elle était née, la première fois que je l'avais vue, j'avais tout d'abord pensé que c'était un ange. Puis mon père m'avait expliqué que ce petit ange roux était un bébé et que sa mère était partie au ciel. Je ne compris pas tout de suite que sa mère était tout simplement morte. Mais l'idée que celle-ci soit devenue une étoile fut décisive pour le prénom de la fillette, ce serait Estrellia. Ce jour là, je me promis que, plus tard, j'épouserais la jolie petite Estrellia.
Son éducation fut confiée aux soeurs du château de Montségur. Je ne la revis qu'à ses quatorze ans. Elle s'était éloignée du château par un beau jour de juillet et batifolait dans les champs de fleurs sauvages, accompagnée d'un jeune chiot. Elle était si belle, ses boucles rousses lui tombant aux épaules, ses lèvres d'un rose si doux... Je n'avais pas osé m'approcher. Elle semblait si fragile, j'avais peur de l'effrayer. Je m'étais éloigné et avais attendu, impatiemment, le jour où elle regagnerait le village.
Elle était revenue à ses dix sept ans, avec la pureté de son âge... Toujours ses boucles rousses, encadrant son petit visage blanc et ses yeux verts, étincellent de vigueur, tout en elle inspirait la joie d'une jeunesse heureuse. Elle s'était vite rendu compte qu'elle me plaisait, Estrellia n'était pas seulement belle, elle était aussi intelligente.
Je me rappelle la première fois où elle avait pris ma main; c'était au cour d'un bal occitan. Les couples s'étaient formés pour danser au son du violon. Lorsque la voix du troubadour s'était élevée dans la nuit étoilée, elle s'était avancée vers moi, si pure dans sa robe blanche, elle avait ri en prenant ma main et nous nous étions avancés, pris par l'entraînante musique...
- J'aperçois les premières maisons, criais-je au reste de la troupe.
- Étrange! me répondit Jean-Rock. Ils ont allumé les cheminées... L'été n'est pourtant pas frais!
- Certes non, c'est en effet étrange. J'espère qu'ils n'ont pas eu de problèmes.
- Ne t'inquiète pas Yvan, Estrellia n'est pas fille à s'envoler, ironisa un des hommes.
Je leur fis signe d'arrêter les chevaux, j'étais hanté par un mauvais sentiment. Cette fumée ne provenait sûrement pas des cheminées. Jean-Rock avança jusqu'à moi:
- Les hommes sont nerveux, qu'attends tu pour nous faire descendre au village?
- Tu as raison. En route! criais - je aux autres.
Lancés au galop les chevaux descendirent la colline qui menait au village. La fumée, petit à petit, grandissait. Ce n'était pas possible! Ils n'avaient pas fait ça!
Je retins mon cheval devant l'affreux spectacle que nous offrait le village. Il avait été totalement ravagé, ce que certains avaient pris pour les fumées des cheminées étaient des bûchers! Des restes de corps étaient attachés aux amas de bois, autrefois des habitations. Les hommes menaient les chevaux au pas à travers les cendres du village à la recherche du corps d'un membre de leur famille. Des personnes étaient allongées en travers des rues, mortes d'une flèche dans le coeur... J'entendais des pleurs de tous les côtés, certains parce qu'ils retrouvaient leurs parents, d'autres parce qu'ils ne retrouvaient personne. Je retenais mes larmes et mes cris, peut-être était elle partie avant le massacre, peut-être s'était elle enfuie avant qu'ils arrivent! Au fond de moi, je savais que cela était impossible...
- Deus! Ici! Je suis désolé .
Je ne savais pas qui avait parlé, mais il l'avait retrouvée.
Elle était là... dans toute sa splendeur pour son rendez-vous avec la mort. Ils lui avaient tranché sa blanche gorge et l'avaient déposée là. Elle portait une robe verte, une couleur qui lui allait si bien... Elle semblait vivante, ses yeux étaient grands ouverts sur ses prunelles vertes, ses lèvres framboise étaient légèrement ouvertes sur une rangée de dents blanches, si blanches!
Agenouillé près de son corps sans vie, je la pris dans mes bras et bu à ses lèvres les derniers instants de vie que je pensais restés en elle. J'essuyais les dernières traces de larmes émanant de ses yeux pour les mêler aux miennes. Le filet pourpre tachant son cou était encore humide, je recueillis son sang pour en faire une croix occitane sur mon torse. Ses mains sentaient bon la lavande, elle avait coincé un petit bouquet de ces fleurs dans mon corsage. Je le glissais dans ma bourse. Les autres hommes s'étaient éparpillés dans le village, du moins dans ce qu'il en restait.
Pour la première fois de ma vie, je me sentais vraiment seul. Longtemps, je restais assis à terre, le corps frêle d'Estrellia serré contre moi.
Lorsque le soleil allongea son ombre pourpre sur les cendres du village, je pris conscience que j'étais resté là à pleurer sur mon triste sort. Je pris ma douce dans mes bras, et partis à la recherche d'un abri. Je jetais, malgré moi, des regards furtifs sur les corps encore intacts. "Mon dieu";, je connaissais, intimement, tous ces gens! Le père Durant, maréchal ferrant du village, le jeune Damien, qui n'était pas venu avec nous parce que sa femme, la belle Emline, venait d'accoucher. À force de ne pas regarder devant moi, je trébuchais sur un corps mou et failli lâcher Estrellia. "Par le mauvais";, ce n'était qu'un enfant. Il était étendu au milieu du passage. Comme ma belle, il avait été égorgé. C'était le petit Corentin, lui qui me priait de venir avec nous... Il voulait se battre... Ses grands yeux bleus étaient toujours remplis de la terreur qui l'avait empli avant qu'il ne soit tué. Je n'osais l'enjamber et le contournais.
Un des hommes avait attaché nos chevaux à l'une des rares barrières encore debout. Je passais à côté des restes de ma maison, elle avait été brûlée. Jean Rock vint à moi:
- Estrellia?
J'acquiesçais.
- Yvan, si tu veux te décharger un peu sur moi, je peux superviser l'enterrement des corps?
- Hors de question, laisse-moi juste le temps. Nous enterrerons les corps entiers dans les terres ravagées, les restes brûlés dans une fosse commune et les membres de nos familles dans nos champs. Il faudrait qu'un homme monte au château, ramène des provisions mais aussi de l'encre, du papier et un Parfait pour les cérémonies.
- Je vais m'en charger, je n'ai pas de famille à part toi.
- Non, envoie plutôt le grand Guillem, lui non plus n'a pas de famille ici, reste, nous avons besoin d'hommes forts pour les corps.
- Je ne peux qu'obéir, tu es encore le seigneur du village.
Il s'éloigna pensif. Son père étant décédé comme le mien et n'ayant pas pris femme, Jean-Rock se retrouvait seul dans le village. Nous nous étions tous deux adoptés et ne nous quittions que très rarement.
Dans la terre où Estrellia et moi cultivions fruits et légumes, j'avais construit un petit cabanon qui avait été épargné. Je couchais ma douce sur une litière de paille, elle y passerait sa dernière nuit. J'allumais une torche plantée dans le sol, la flamme illuminait le visage d'Estrellia, je fermais ses yeux doucement, d'un geste de la main.
- Dors ma douce Estrellia , soufflais-je à son oreille. J'étouffai un cri lorsque je crus voir ses lèvres frémir. Je sortis et m'assis contre le mur de la cabane. Je restai là, à regarder le ciel qui s'était chargé de gros nuages comme pour faire le deuil de la belle orpheline.
Elle courait vers moi, ses cheveux flottants sur un air de tramontane. Je la reçus dans mes bras avec tendresse et caressait sa crinière de boucles rousses. C'était une femme-enfant, heureuse de vivre, tout simplement.
Je déposais un baiser dans son cou, elle caressa mes lèvres, ses mains étaient douces... Puis l'horreur se lut sur son visage, ses doigts qui venaient d'effleurer ma bouche étaient tachés de sang , de son sang! Ses yeux affolés cherchaient d'où venait ce sang et moi, comme paralysé, je regardais sa petite gorge perdre ce sang si rouge, si rouge...
Je me réveillais en sursaut, hélas, je préférais ce cauchemar à la dure réalité. Dans mon sommeil, elle était encore vivante, ici elle était bien morte, sur ce lit de paille.
- Yvan? Tu ne dors plus?
Jean-Rock se tenait sur le pas de l'entrée du cabanon, il avait sûrement été se recueillir auprès d'Estrellia. Il me tendit un petit pain.
- Tiens, Guillem n'a pas perdu son temps, il est revenu peu après le lever du soleil.
Je refusai gentiment, même si je n'avais rien mangé depuis le déjeuner de la veille, le profond vide installé en moi refusait toute nourriture. Je me levai pour regarder le corps de la douce enfant, ses lèvres étaient pâles, ses yeux clos, elle ne semblait plus vivante. Je rejoignis les autres réunis autour d'un homme, le Parfait ramené par le grand Guillem. Je le saluai prestement.
- Tu es Yvan Deus n'est-ce pas?
- En effet.
- Le mari de la belle Estrellia et seigneur de ce village. Estrellia est...
- Elle fait partie des victimes qui n'ont pas été brûlées.
- Remercions Dieu qu'elle puisse avoir une sépulture décente.
- Faut-il remercier Dieu pour nous avoir éloignés du village? murmurais-je.
Le prêcheur était jeune et pourrait sûrement aider pour ensevelir les corps. Nous n'étions qu'une dizaine et deux bras de plus n'étaient pas à refuser. Nous passâmes la matinée à creuser des tombes. Nous n'étions qu'une centaine d'habitants, la plupart avaient été brûlés.
Lorsque le soleil atteignit son apogée, les hommes mangèrent quelques fruits et burent un peu d'eau. Nous regroupâmes ensuite les corps intacts, il y en avait exactement trente-cinq. Lorsque vint le tour d'Estrellia, je lui enlevai son médaillon et plaçai à sa place ma croix occitane. Je prélevais aussi une de ses boucles cuivrées.
Lorsqu'elle disparut sous terre, je restais en apparence insensible, mais à l'intérieur, j'essayais d'accepter avec calme les regards compatissants du Parfait.
Trois jours plus tard, le Parfait était remonté au château et notre beau village était devenu un cimetière...
Je tournais en rond, Estrellia me manquait tant! Je m'ennuyais de son rire moqueur sur mon attitude pataude devant sa fraîche jeunesse. Je regrettais ses reproches sur mon caractère parfois égoïste et surtout son caractère à elle, si doux, si naïf... Je ne pouvais plus rester là! Il fallait que je retrouve celui qui avait fait cela! Il payerait pour ses actes, Estrellia serait vengée! Et, comme je l'avais fait sur son berceau, je promis sur la tombe de ma toute douce que celui qui l'avait tuée périrait de mes mains, c'était juré!
Montségur n'était plus pour moi, il fallait que je m'exile, quelque part, loin d'elle, loin de la mort.
Je regardais les tombes et pensais désespéré, à mon pauvre père qui m'avait confié ce village. Je n'avais pas tenu ma promesse: elle était morte.
Je fis part de mes intentions à Jean-Rock, bien entendu il désapprouva le fait que je quitte le village, mais rien ne pouvait me faire changer d'avis. Je partirais au petit jour. Je passerais au château, voir le Parfait Dorian, lui qui m'avait tout appris, et équiper mon cheval pour le long périple qui m'attendait.
A ma vue, le père Dorian me salua vivement.
- Yvan, Dieu te garde, que fais tu ici?
- Bonjour père Dorian, je quitte le village...
- Comment ça? Ils ont besoin de toi en bas! Pourquoi ne restes tu pas?
- Je ne peux pas.
- Le bien est ici mon fils, ne pars pas, il faut que tu reconstruises ton village.
- Pourquoi? Pourquoi Montségur?
- La vie t'a joué un tour, joue lui s'en un!
- Un pion Yvan! Contente-toi d'être un pion, le dé dirige sûrement le jeu, mais c'est un solitaire. N'oublie pas ça Yvan.
- Je ne suis pas venu ici pour entendre vos sages paroles, mais pour me préparer à mon voyage.
- Je lis en toi Yvan Deus, la vengeance n'habiterait-elle pas tes pensées?
- Serait-ce bien utile de vous mentir mon père? Je ne le pense pas. Je me tairais donc sur ce sujet.
Nous entrâmes dans le château, surplombant le village. Séparés par des toiles, des sortes de cases avaient été faites. Une soeur m'aborda, elle leva deux grands yeux noirs larmoyants vers moi:
- Je suis Oriane, Sœur Oriane, j'ai été élevée aux cotés d'Estrellia, je... j'étais au village lorsque c'est arrivé.
- Que dis-tu? Qui! Qui a fait ça?
- Ne criez pas ainsi seigneur Deus, implora t-elle en sanglotant, c'était un seigneur.
- Soeur Oriane, as-tu entendu son nom?
- François, je crois que c'était François. François de La Gardère.
- Dieu te bénisse.
- Elle vous aimait seigneur Deus. Elle attendait votre retour avec impatience.
- Je l'aimais. Merci et adieu Oriane.
Elle disparut derrière un voile, gracieuse comme l'était Estrellia.
Je quittais le village quelques heures plus tard, les rênes d'un cheval nommé Nico entre les mains. Je comptais me rendre à Toulouse, en y allant tranquillement, j'y serais sûrement d'ici le lendemain.
Je menais le brun cheval jusqu'au petit village de Saint-Quentin. Je m'arrêtais dans une taverne à l'entrée de la ville, j'y laissai ma monture et gagnai le marché sur la place principale. Les marchands agitaient sous mon nez des grappes de raisins juteuses, aux grains verts et brillants. Ces fruits me rappelaient ma douce Estrellia. Elle les aimait tant, elle avait même planté quelques pieds de vigne au fond de notre jardin. Plus jamais je ne goûterais à ses lèvres le nectar sucré de l'aramon. Des cris me tirèrent de ma rêverie.
- Voleuse! voleuse! hurlait un commerçant en serrant le bras d'une jeune femme. Elle m'a volé du raisin!
La jeune femme portait une longue robe de jute et un grand capuchon lui cachait la figure. On ne discernait d'elle que ses bras fins et blancs. Je la tirais des griffes de l'homme:
- Je vais payer! Combien veux-tu?
Il posa sur moi un regard meurtrier.
- Ton médaillon!
- Hors de question! Je peux te donner autre chose!
- Ton médaillon ou je lui coupe la main.
- J'ai de l'or! Veux-tu de l'or?
- Tu m'intéresses, combien?
- Une pièce...
- Deux! Et j'espère qu'elle te sera reconnaissante .
J'ouvris ma bourse et lui donnai avec regret mes deux pièces d'or. Je me retournais et eus juste le temps de voir la jeune femme s'enfuir dans la foule. Je haussais les épaules et un léger rictus passa sur mes lèvres. Apparition fantomatique dont je n'avais pas eu la chance de voir le visage. Tout à coup, je crus apercevoir une fine silhouette dont l'image me hantait:
- Estrellia...?
Je courus à travers la rue pour la suivre, et lorsque enfin je la rattrapai, la jeune personne tourna vers moi un visage tacheté et effrayé lorsque je l'appelai Estrellia. Je passai une main sur mon front humide.
- Veuillez accepter mes excuses mademoiselle, je vous avais prise pour une autre personne.
Ses yeux noirs plissés et son visage à demi-masqué derrière son éventail, elle me répondit:
- La vie se trouve souvent être un beau concours de circonstances si vous permettez de m'exprimer ainsi. Si je ne suis pas la personne que je vous cherchez, pourrais-je vous aider?
- Si vous n'êtes pas la personne que je cherche, je ne la retrouverais sûrement pas, répondis-je, connaissez vous le seigneur François de La Gardère?
- Ce cher François! Vous le manquez de peu monsieur, il est parti ce matin, à l'aube, vers Toulouse.
- La vie se trouve, en effet, être un concours de circonstances.
- C'est un ami, sans paraître indiscrète?
- Une simple connaissance. Je vous remercie de votre aide chère demoiselle et vous prie de ne pas considérer mon congé comme une insulte.
- Faîtes mon ami et je vous souhaite de retrouver ce cher de La Gardère.
Je la quittais sans regrets, je savais maintenant où se trouvait mon homme et j'étais plus que jamais décidé à le retrouver. Je me dirigeais à nouveau vers la petite auberge où j'avais déposé Nico. Je m'assis à une table et le tavernier vint vers moi:
- Que bois-tu mon garçon?
- De l'eau je vous prie.
- De l'eau?! répondit-il. Tu n'es donc pas un homme pour boire de l'eau! Et puis je n'ai plus d'eau moi! Sais-tu de quand datent les dernières pluies? Bois plutôt du vin! J'en ai du bon, tu sais.
- Bien, un verre de vin alors.
À la première gorgée, je renonçais à boire l'aigre breuvage. Ce jus de raisin fermenté n'était guère meilleur que l'eau croupie que nous avions parfois dû boire. Je laissais deux trois pièces sur la table, récupérais mon cheval et partis en direction de Toulouse après avoir avalé une tranche de jambon séché et une poignée de cerises rouges.
Nico ne se pressait pas, et je n'avais aucune envie d'aller plus vite. Je gagnais Mirepoix et décidais de suivre la grande Hers jusqu'à proximité de Saint-Amadou où je passerais la nuit.
En effet, lorsque la lune fit son apparition, je voyais le clocher de l'église percer l'ombre. Je décidais de rester dans le petit bois où je me trouvais, d'y dormir et de reprendre le chemin de Toulouse en évitant Saint-Amadou. Je dessellai Nico et l'attachai à un arbre. Je déposai la selle à terre, je mis ma bourse à l'abri et me couchai. Je ne mangeais pas ce soir là, je n'avais pas faim.
Estrellia était si belle dans ce champs de lavande, sa robe blanche agitée de légers remous... Elle riait, riait, son visage blanc illuminé par un soleil agressif. Elle tendait ses bras vers moi et moi , je ne bougeais pas. Pas un son ne sortait de ma gorge.
Je fus tiré de mon sommeil par un tintement. Ma bourse, on me volait ma bourse! J'attendis que mon voleur s'éloigne pour me lever. Je pris un chemin parallèle à celui qu'il avait emprunté et je finis par entendre ses pas précipités dans les feuilles sèches
Puis tout à coup il me repéra et se mit à courir. Je le poursuivis jusqu'à le rattraper. Je le fis tomber:
- Lâchez moi, mais lâchez moi! me cria une voix féminine.
Je reconnus l'inconnue que j'avais délivrée à St Quentin. Je lui enlevais son capuchon
- Mon dieu! Vous êtes une...?
- Sorcière! Païenne! Comme vous pouvez le constater, il paraîtrait que je sois cette sorte de personne. N'êtes-vous pas Cathare!
J'étais subjugué par sa personnalité. Je repris mes esprits:
- Comment savez vous qui je suis?
- Un homme qui commande de l'eau, qui ne boit pas son vin mais le paie, avouez que ce n'est pas commun. Et puis, celui qui cherche de La Gardère et qui ne porte pas de ruban aux pieds ne peut pas être n'importe qui.
J'acquiesçais, elle avait gagné et je desserrais mon étreinte.
- Quel est votre prénom?
- Charlie.
- Charlie? Ce n'est pas un prénom, et encore moins pour une dame.
- Je vous l'accorde, ce n'est certes pas un prénom français, mais c'est mon prénom. Certains hommes porte bien le prénom de Camille.
- En effet, pourrais-je récupérer ma bourse?
Elle tendit le petit sac avec une moue boudeuse. Je l'ouvris.
- Vous pouvez vérifier rien ne manque.
Je la dévisageais. C'était une belle femme, d'à peu près mon âge, ou un peu plus jeune.
Elle m'avait sûrement suivi, je ne voulais pas savoir comment, après tout, c'était une sorcière!
- Qu'allez vous faire à présent? lui demandais-je.
- Emmenez moi à Toulouse!
- Comment? Jamais! Il est hors de question que je vous emmène avec moi! Je n'y vais pas pour le plaisir.
- Il faut absolument que j'y aille, seigneur Deus! Je vous en prie... »
Je soupirais et m'éloignais.
- Venez, nous verrons ça demain.
Elle se leva et remit son capuchon.
J'étais resté éveillé toute la nuit, elle s'était couchée un peu plus loin, sur une touffe d'herbe. Sa capuche de jute avait laissée paraître son visage et j'avais pu, à la lumière de la lune, entrevoir une larme glisser sur sa joue.
Au petit matin, lorsqu'elle s'éveilla, je lui présentais une tranche de pain bis. Elle l'accepta et mordilla dedans sans dire mot. Je ne la connaissais pas mais je ne me sentais pas le droit de la laisser là. Pourtant, je ne pouvais pas l'emmener, la mettre en danger. Elle abaissa son capuchon:
- Vous savez mon prénom, quel est le vôtre?
- Yvan, Yvan Deus
- Et bien Yvan savez-vous ce qui arrive aux personnes dites de ma sorte?
- On leur coupe les cheveux?
- Et depuis peu, ils subissent le même sort que votre peuple! Si on me retrouve seigneur Deus je périrais sur le bûcher! Emmenez-moi à Toulouse, j'y récupérerais quelque chose et je disparaitrais à tout jamais de votre vie. Je vous en supplie.
Je ne pus refuser
- Départ tout de suite.
Je réunis mes quelques affaires et montai à cheval. Je tendis la main à Charlie qui s'installa derrière moi en amazone. Lorsque Nico commença à galoper, je sentis ses bras se resserrer autour de ma taille. Un frisson me parcourut, ce n'était pas Estrellia.
Au bout du cinquième jour, au petit matin nous aperçûmes les toits de Toulouse. Nous avions appris à nous connaître, et à nous apprécier. Elle avait vingt-trois ans et était née à Limbrassac. Elle pratiquait des sciences occultes, mais elle ne m'en dit pas plus sur ce sujet. Après avoir passé son enfance là bas, elle s'était exilée à Saint Quentin. Il y a quelques mois, elle avait été dénoncée par un voisin, et on lui avait coupé ses longs cheveux bruns. Elle avait revêtu cette robe de jute trouvée dans un monastère et s'était enfuie.
Nous nous arrêtâmes aux portes de la ville. Charlie descendit de la monture.
- Qu'allez vous faire? lui demandais-je.
- Récupérer ce qui est à moi et disparaître à nouveau.
Je descendis à mon tour.
- Savez-vous où aller?
- Oui, merci de tout coeur Yvan Deus. Adieu...
Elle me tourna le dos, et disparut dans les petites rues de Toulouse.
Comme je l'avais fait à Saint Quentin, je trouvais une petite taverne où je laissais Nico. Je ne me risquais pas à me restaurer et bus à la fontaine municipale.
Toulouse était une très jolie ville, je flânais dans les petites rues en espérant y voir se faufiler Charlie. Je marchais au gré du vent jusqu'à ce qu'un cheval se rue sur moi. Projeté à terre par le poitrail de l'animal, je restais assis, étourdi par le choc. L'homme qui menait le cheval en descendit et me tendit la main:
- Eh bien l'ami! Faites attention lorsque vous traversez!
Il me releva, remonta à cheval, le fit piaffer et repartit comme il était venu. Il devait avoir la trentaine, il avait un visage dur et un sourire carnassier. Un petit garçon se tenait près de moi.
- Qui est-ce?
- Le seigneur François de La Gardère, il part chasser tous les matins.
- Le seigneur de La Gardère dis-tu? Il chasse seul?
- Oui, tous les matins!
Je remerciai l'enfant, et continuai ma marche en établissant mon plan: demain, lorsque le soleil rayonnera haut dans le ciel le meurtrier de mon étoile aura rejoint le malin et ses partisans.
Le soir tardait à venir et je prolongeai ma visite dans les bas fonds de Toulouse, mais je m'aperçus bien vite qu'un Cathare se devait de ne pas se trouver là. Je regagnai donc l'auberge et y passai une nuit agitée, les images de deux femmes se confondant...
Bien avant le moment où de La Gardère devait arriver, je me postais assez loin de la ville. J'accrochais ma monture un peu plus loin encore et revins à mon premier point, épée à la main.
Quelques instants plus tard, je le vis arriver sur son cheval blanc. Il portait contre lui un paquet de linge blanc. Lorsqu'il descendit de son destrier, il déposa le paquet sur une souche. Je m'apprêtais à sortir de ma cachette lorsque de l'autre côté, une silhouette bondit sur le seigneur. Je reconnus Charlie dans sa robe de jute! Que faisait elle ici? L'homme se jeta sur les linges et recula au fur et à mesure qu'elle avançait. Il leva vers elle une main rageuse et la claqua vivement. Je ne pouvais pourtant pas intervenir. Il se retourna et avança vers son cheval, elle le fit tomber en lui lançant une grosse pierre qui le frappa à la tête. Elle récupéra le paquet de linge, qui paraissait si important, et s'enfuit dans les bois. De La Gardère reprenait connaissance, je choisis ce moment là pour attaquer. Il se leva, et me regarda éberlué:
- Elle, elle m'a volé...
- Que vous a-t-elle volé de La Gardère? C'est vous le voleur! Vous avez volé leurs âmes! Les âmes des pauvres Cathares! Croyez-vous que cela était juste?
- Comment?
- Elle n'avait rien fait! Elle était seulement jeune et belle! Pourquoi? Pourquoi l'avoir tuée!
Il vit mon arme et comme réveillé, il sortit la sienne.
- Je comprends tout! Vous êtes un Cathare.
Un sourire effrayant illumina son visage, et il attaqua le premier. Il était plus fort que je l'aurais pensé, la bataille était longue et épuisante. Je n'avais pas l'habitude de l'épée et il me désarma. D'un coup d'épée, il me toucha à la jambe et je tombais à la renverse. C'étaient pour moi, mes derniers instants de vie, dans ma tête revenaient les paroles d'une chanson que chantait Estrellia:
"Darrès ma fenestra,
Y a un aucelon.
Tota la nuit canta,
Canta sa cançon.";
Ce moment me paraissait infini et le petit oiseau de ma chanson chantait, chantait son éternel refrain.
Tout à coup, de La Gardère se raidit et je vis la lame de mon épée le traverser de part en part et s'arrêter à quelques centimètres de mon ventre. Il s'affaissa contre moi et on me dégagea. Charlie, les yeux emplis de larmes, se tenait face à moi, mon épée dans une main et son paquet de linge dans les bras.
- Yvan, je te présente mon fils Victor...
Ses vêtements contenaient un petit bonhomme de quelques mois.
Quelques jours plus tard, nous arrivions tous trois à Montségur sur Nico. Nous fûmes accueillis par Jean-Rock.
- Yvan, Yvan est revenu!
Charlie avait décidé de rester avec moi à Montségur. Elle voulait éduquer son enfant au milieu du bien et de la paix. De La Gardère en était le père et c'était lui qui l'avait dénoncée pour ses pratiques occultes.
Le soir, les hommes préparèrent un festin pour sa venue. Je m'évadais après le repas, et me recueillis sur la tombe de ma douce Estrellia. Puis, je m'assis un peu plus loin sur une stelle. Ma "Toute Belle"; était enfin vengée, mais je ne me sentais pas mieux. Je tournais et retournais entre mes doigts son médaillon. Je sentis petit à petit mes larmes couler sur mes joues. Je respirai à fond, j'étais de retour dans mon pays, là où j'étais né et où je devais vivre, aux cotés d'un souvenir...
Elle vint doucement, et s'assit à côté de moi. Elle chercha dans l'obscurité, ma main que je n'osais lui donner. On entendait les cris de la troupe qui devait avoir un peu bu. Elle posa sa tête sur mon épaule et je crus entendre, venu d'ailleurs et de nulle part, le rire cristallin de ma si belle Estrellia...

Tiphaine

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