Je suis l'antepénultième d'une famille de 19 enfants. L'avant-avant-dernier.
Autrement dit, un numéro parmi 18 autres.
Je n'ai même pas le mérite d'être l'ainé, que tout le monde trouve
responsable, ou le plus jeune, que tous trouvent adorable.
Je n'ai même pas pu être le bébé très longtemps. Un an après moi, la
fabrique d'enfants de mes parents mettait déjà au point le modèle de
l'année. Maintenant, c'était la petite Éléna, petit poupon rose aux jolis
cheveux bruns et fins qui avait la cote auprès des visiteurs. Qui se souciait
de l'antique enfant d'un an?
Que faire pour me faire remarquer? Je me vois d'ici, grimper sur la table à
l'heure du souper, habillé en Rambo. Je m'écrierais:
«Talalam! J'existe!!!»
À moins que je ne me mette un abat-jour sur la tête et que j'exécute une danse
folklorique biélorusse au beau millieu du salon. Ou bien encore je pourrais coller
ma photo sur le contenant de lait et écrire en dessous:
"JE M'APPELLE
RICHARD. JE SUIS DISPARU"
Bof, des histoires pour que les autres ne me
reconnaissent même pas ou, qu'au mieux, un s'exclame: «Aye, maman, il a ton
nez, celui sur la pinte de lait.»
Mais peut-être que je ne suis pas tant anonyme. Sûrement que mes parents se
souviennent de moi comme celui qui a fait travailler maman deux jours à
l'hôpital; comme celui qui a cassé douze assiettes en ligne en les jetant en
bas du comptoir; comme le seul qui a été capable de briser un écran de
télévision avec un globe-terrestre.
Oui, je suis vraiment chanceux: tout le monde se souvient de mon
nom.
Quand tu penses que tu ne te souviens pas du nom de celui qui couche depuis
10 ans en dessous de ton lit superposé... Tu te trouves vraiment chanceux.
Hein, chose?