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JEUNES ÉCRIVAINS
la page dont vous êtes les auteurs
LA BIÉLORUSSE
une histoire écrite par
Bryan
septembre 1997
Le vieux coffre s'ouvrit dans un grincement. Immédiatement, une forte
odeur de naphtaline emplit la pièce. À l'intérieur, je découvre tout ce
qui reste de mon père...
Ah! mon père!... Heinrich Mikolin... Je ne l'ai jamais connu. J'avais à
peine deux ans quand la Deuxième Guerre mondiale a éclaté. Mon père.
tout juste âgé de 18 ans, fut enrôlé dans les folles armées d'Hitler et
il quitta Munich et sa famille pour les combats de l'Est. La guerre
passa, j'étais encore un gamin. Puis elle se termina, mais papa n'était
toujours pas de retour... On avait perdu espoir lorsque, un beau matin
de 1950, il revint. Cinq ans!!... Qu'avait-il pu faire durant ce temps? Je
l'ignore... Il n'a jamais voulu parler de cet épisode noir. Maman dit
qu'il a été fait prisonnier en URSS.
Cette période dut vraiment être pénible pour lui car, tout juste trois
mois après son retour à la maison, il se suicida, dans des circonstances
assez morbides. Il s'était drogué, avant de mettre le feu dans son lit.
La maison fut sauvée, mais dans la chambre de papa on ne retrouva que
son corps calciné entre les draps...
Je n'ai donc jamais connu papa... Et maintenant, je trouvais ce coffre
plein d'effets personnels. Comprenez mon émoi! À ce moment précis où je
me remémorai des souvenirs, je sentis sous mes doigts, que j'avais
entrés avec passion dans la malle, quelque chose... du papier. Une
lettre, vis-je en la sortant de la manche de gilet où elle avait été
cachée. Qu'était-ce?
Je la lus sans plus attendre. Alors, sur ce papier craquelant, séché,
d'où émergeait encore un vague parfum de lilas, je vis:
Vitebsk, Union Soviétique, 19 mai 1950
Cher Heinrich,
J'apprends que tu t'en vas. On t'a retrouvé... C'est la fin. Il fallait
s'y attendre, mon coeur. Depuis le
début, j'attends ce moment où tu quitteras le ciel de ma vie, où je ne
te reverrai plus. Et c'est maintenant.
Je ne peux l'accepter. Qu'a-t-elle de plus que moi, cette femme qui
t'attend dans ta lointaine Allemagne?
Rien. Sauf le privilège d'être ta femme... Mais sache que jamais elle ne
t'offrira autant d'amour que j'en
ai pour toi en ce moment...
Je cache cette lettre dans tes vêtements... Peut-être la trouveras-tu...
Irina
Mes yeux se remplissent d'eau. Mon père aurait succombé à l'amour de
cette Irina? Cette Biélorusse... Il en serait tombé amoureux, et ne
serait pas retourné à Munich par amour, non pas parce qu'il était
prisonnier! Et le suicide? Il aurait donc été perpétré par amour, non
pas à cause de pénibles souvenirs?
Mais alors, cette horrible idée, qu'oh! oui, je regrette amèrement.
Maman... Avait-elle lu cette lettre? L'avait-elle trouvé dans les
vêtements de son mari? Si oui, elle avait dû être attérée par le
chagrin, et pour se venger, elle aurait drogué Heinrich pour ensuite...!
Mon hypothèse me semblait si réelle, si plausible... Envahi par une rage
terrible, je dévalai l'escalier du grenier quatre-à-quatre et me
retrouvai au salon. Là se trouvait ma mère, Meike, si droite, si fière
dans son joli fauteuil. Elle s'adonnait à la broderie, avec autant de
précision et de tact qu'elle en avait eu pour...
- Maman! explosai-je alors. Comment avez-vous osé?
Sa petite tête argentée se releva.
- Osé quoi, mon fils?
-Vous avez tué papa! Je sais tout maintenant! Vous avez trouvé la lettre
d'Irina et vous l'avez tué! Je vous déteste! Je vous déteste!
- Mais de quoi parles-tu à la fin?
- Je ne veux plus vous voir, vous entendez? Vous n'êtes plus ma mère!
Et je sortis. Le choc pour ma mère fut si fort, si cruel, qu'elle en
mourut quelques jours plus tard.
C'est là que je me retrouvai au bout de quelques semaines. Je ne pouvai
pas cesser de penser à ce drame qui avait eu lieu, à cette mère que
j'avais eu qui avait fait preuve d'autant de sadisme. Et je me suis mis
à penser à cette Irina. Une adresse figurait sur l'enveloppe
accompagnant la lettre. Peut-être, avec un peu de chance, vivait-elle
encore, en 1997? Il s'était passé près de cinquante-ans. Elle en aurait
donc 70...
Sans hésiter, je m'envolai vers la Biélorussie. Je trouvais Vitebsk, et
sans plus de difficultés je trouvais aussi cette charmante petite
maisonnette située en campagne... Il faisait nuit, mais la lumière
m'assura que l'occupante était encore éveillée. Je cognai. Une vieille
dame, aux cheveux bruns striés de fils blancs, avec de timides yeux
noisttes m'ouvrit. Mon coeur eut un choc... Irina, pas de doute.
Mais mon coeur défaillit encore plus. Déjà, la Biélorusse ne
m'intéressait plus. Car j'avais vu une ombre, puis un visage. Un visage,
un souvenir. Effacé par les années, changé, oui, mais encore le même.
Papa!
-Toi? Toi?
Il semblait si mal à l'aise. Lui aussi m'avait reconnu.
- Je sais... Tu me croyais mort. Mais comment dire? J'aimais Irina. Toi
et ta mère aussi... Mais je voulais revenir ici. J'avais connu un
jardinier qui me ressemblait de stature. Je l'ai drogué et j'y ai mis
feu. Oui! Acte horrible de ma part, indigne... Mais je l'ai fait! Tu
comprends?
Je comprenais quoi? Que ma mère était morte pour rien! Que mon père mort
depuis 40 ans était toujours en vie... J'étais chamboulé, tout se
bousculait dans ma tête... Je restais immobile quelques secondes avant de
retourner vers la sortie. Puis je me retournais une dernière fois:
- Papa... Si tu n'étais pas mort, je te tuerais!
Puis je m'enfonçai dans la nuit.
©1996 -
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