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JEUNES ÉCRIVAINS
la page dont vous êtes les auteurs
Classe verte
une histoire écrite par
Claudine
mars 1998
8h30
Le pétaradant petit autobus jaune nous laisse près des plaines. J'ai
peine à les suivre tant la hâte rend leur course frénétique. Des cris de
joie fusent de toutes parts. L'excitation est à son comble. Pour cette
journée en plein air, j'ai promis à mes élèves de première année tant de
merveilles à découvrir, tant de nouveaux jeux à essayer, tant de mets à se
mettre sous la dent... Une belle journée en perspective.
11h00
À mesure que la matinée avance, le temps semble ralentir et les
minutes, s'étirer. Il devient de plus en plus difficile pour moi de retenir
leur attention. Ils vont impulsivement d'un jeu à l'autre, détournant leur
regard de ce pour quoi ils avaient écarquillé les yeux quelques instants
auparavant pour le tourner vers un autre amusement, tout aussi éphémère. Un
garçon impatient bouscule une timide fillette qui fond en larmes, quelques
garnements devisent dans un coin. À voir leurs mines malicieuses, ils
mettent au point le plan le plus diabolique jamais élaboré par un enfant de
six ans. Vivement l'heure du pique-nique!
12h00
Une grande nappe à carreaux est étendue sur la verdoyante herbe des
plaines. Les rares personnes à avoir échappé à l'étouffante chaleur des
bureaux cherchent un coin d'ombre. En passant près de notre petit groupe,
ils nous observent d'un oeil ravi alors que nous déballons les victuailles.
Certains semblent nous envier; ils convoitent sans doute davantage
l'innoncence de l'enfance que notre repas pourtant frugal, mais préparé
avec un soin si particulier de la présentation. Il est vrai que c'est un
charme de voir les petits visages s'illuminer à la vue de quelques
sandwiches découpés à l'emporte-pièce, d'un assemblage de fruits frais
imitant tant bien que mal un quelconque animal et d'un plein pichet de
limonade glacée.
13h00
Ne pouvant plus les intéresser aux jeux si longuement planifiés, je
les laisse partir en expédition, simuler une bataille, se rouler dans
l'herbe au risque d'avoir tous les parents à dos le temps du lavage venu.
Je constate une fois de plus la force de l'imagination, jouet universel
dont la popularité n'a d'égal que la longévité. Pourquoi me suis-je
embarrassée de tout ce matériel inutile qu'ils ont laissé de côté après se
l'être arraché en chahutant?
15h00
Le retour du transport scolaire est accueilli par de vives
démonstrations de la déception qu'inspire la conclusion d'une si riche
journée. Mi-soulagée, mi-nostalgique, je regarde mes petits gravir d'un pas
sautillant les quelques marches de l'autobus. Je les vois coller le nez sur
une vitre et envoyer la main en guise de dernier adieu aux plaines. Pendant
le trajet du retour, ils rêvent à leurs récentes découvertes: cette grosse
chenille velue apparue au grand dam d'une fillette cachée dans un arbuste,
cette coccinelle que les plus braves ont laissé courir sur leur
avant-bras... Des trésors de souvenirs!
Année après année, le scénario est demeuré quasi identique. Seules les
répliques, empreintes d'une naïveté désarmante, ont changé au gré de la
distribution. Je suis la seule actrice à avoir toujours fait partie du
décor, m'adaptant aux modes, aux expressions modernes, aux nouvelles
activités prisées par la jeunesse. Et aujourd'hui, à la veille de ma
retraite, c'est le coeur chargé de trente-cinq ans d'émotions que j'ai joué
mon rôle pour la dernière fois.
©1995-2005
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