
Causapscal
-Qu'est-ce que tu fais là, toi?
Je regarde mon mari. Je n'en reviens pas. Mais oui, il est au lit avec quelqu'un!
- Christian! Tu me trompes!
-Non, Gertrude... Laisse-moi t'expliquer!
-Il n'y a rien à expliquer, Christian! Je peux savoir avec qui, au moins?
Christian me regarde, lève le drap... d'où émerge Pistache, le chat de la maison.
-Avec le chat? Franchement, Christian! Je ne... Tu aurais pu me le dire, que
tu aimais les poils! J'aurais cessé de m'épiler! Adieu, Christian.
Cette fois-ci je te quitte!
Je n'en revenais tout simplement pas. Pourquoi?
Je sais que je n'ai jamais été très chanceuse et que je ne suis pas de la
première intelligence. Mais croquer un sous-verre, croyant que c'est un
biscuit, ou assommer un jeune vendeur de chocolat avec un fer à repasser
parce que je l'ai pris pour un voleur... Quelle importance cela a? Suis-je
si pire que cela?
C'est à ce moment là que j'ai décidé de devenir une vraie femme moderne;
une femme occupée, qui a des loisirs! Ce n'est pas parce que je n'ai jamais
travaillé et que je compte encore sur mes doigts que je ne peux pas refaire
ma vie!
Oui, c'était décidé, j'allais me trouver un emploi, un appartement... J'allais enfin devenir
quelqu'un!
J'ai donc décidé de me trouver un job et un appartement.
Bon, je n'avais pas vraiment les moyens pour un gros appartement, donc je me
suis loué un petit 1 pièce crasseux pas cher. Non meublé, non chauffé... C'était
le party!
Ensuite, je me suis plongée dans la lecture des petites annonces du
journal local. Peut-être que je visais trop haut! Le premier endroit où je
suis allée, c'est à la banque de ma ville. Ils cherchaient une personne qui
pourrait devenir gérant.
Mais là, j'ai eu l'air folle!
-Avez-vous déjà travaillé comme gérante dans une banque de notre réseau?
-Euh... non.
-Avez-vous déjà travaillé comme gérante dans une autre institution?
-Euh... non.
-Avez-vous déjà travaillé dans une institution financière?
-Euh... non.
-Avez-vous déjà travaillé comme gérante quelque part?
-Euh... non.
-Avez-vous déjà travaillé, d'abord?
-Euh... non.
-C'est beau, on vous rappellera.
Après, j'ai appliqué comme serveuse dans un bar. Là, j'ai réussi à avoir le
poste. Mais ma carrière n'a pas fait long feu!
Le premier soir où j'ai travaillé, un gros alcoolique m'a taponné une fesse.
Même s'il était complètement saoul et qu'il ne savait plus trop ce qu'il
faisait, je l'ai pris au sérieux. Alors que je déversais rageusement un flot
de paroles religieuses, le pauvre a mangé mon poing dans la figure. C'est
comme ça que j'ai été renvoyée.
Ne trouvant rien d'autre, j'ai tenté ma chance comme camelot. Cependant,
chaque chien que je rencontrais me rapprochait un peu plus de la dépression
nerveuse.
Et... ce n'était pas suffisant pour payer mon loyer.
En désespoir de cause, j'ai abandonné mon 1 pièce pour aller habiter chez ma
meilleure amie (ma seule amie) Églantine Savard et ses deux fillettes, les
jumelles Anne et Anna, nées de son mariage avec Roger Pinneaple.
Églantine est très gentille, oui, mais un peu extrêmiste sur les côtés.
Elle
est convaincue, la pauvre folle, d'être la réincarnation du défunt membre
des Beatles, John Lennon. Ce qui fait qu'elle tente souvent d'entrer en
communication avec son subconscient pour qu'il lui dicte une nouvelle
chanson qui pourrait faire d'elle une millionnaire. D'où son intérêt pour
l'astrologie et les sciences occultes.
A part de ça, elle est très mauvaise
cuisinière, ce qui fait que, la plupart du temps, elle et ses filles se
gâvent de noix et de légumes, qui ne nécessitent aucune cuisson.
Ensuite, je me suis trouvé un emploi dans un dépanneur.
Qui se doutait que
ce serait là que j'allais rencontrer le but de ma vie?
Chaque jour, je travaillais au dépanneur.
De son côté, Églantine tentait de faire entrer un nouvel homme dans ma vie.
C'est ainsi qu'un beau soir, un dénommé Jupiter Brisson m'attendait dans le
salon.
C'était un beau grand jeune homme dans la trentaine. Le genre à faire rêver
un bon nombre de femmes. Cependant, son charme se limitait à sa simple
apparence physique, car, dès qu'il ouvrait la bouche, d'où sortait un flot
incessant de stupidités, on découvrait avec stupéfaction sa grande imbécilité.
Après les présentations d'usage, Églantine s'éclipsa et nous laissa en
tête-à-tête. Ce fut le début d'une terrible soirée.
-Vous, vous êtes poissons, s'exclama-t-il.
On aurait cru entendre Églantine. Je répliquai aussitôt:
-Comment le savez-vous?
-Ah! C'est la première fois que je devine!!! Quelle chance, vous ne trouvez pas?
Vous devez me porter chance!!!
-AH! Non! C'est pas vrai...
Et il s'engagea dans un monologue interminable vantant avec louanges le
dernier livre de son astrologue préférée. Un discours intéressant pour toute
personne désireuse de se déboiter la machoire à force de baillements.
Après la première bouteille d'eau minérale (à défaut de champagne), je
réussis à placer un mot dans la conversation:
-Dehors!!! Et qu'on ne t'y revoit plus!!!
Mais où était donc l'homme de ma vie, le vrai?
Les tentatives d'Églantine se révélèrent inutiles: mon amour fut rencontré
par un pur hasard...
***
Mais avant que je trouve magiquement l'amour à mon travail, je suis passée par
une période creuse. J'ai alors même pensé au suicide!
J'étais allée sur une passerelle, enjambant une rivière qui traverse mon
village, et j'ai voulu sauter en bas. Mais, en me penchant, je fus prise de
vertige. Ça commençait mal!
Alors, j'ai décidé d'aller dans l'eau et de m'y rentrer la tête. Une bonne
respiration, et hop! Mes malheurs seraient finis! Je mourais noyée et les
flots de la rivière seraient ma dernière demeure...
Malheureusement, l'eau était glaciale. Je ne voulais pas mourir de froid
avant d'avoir pu me noyer! Désespérance...
Qu'allait-il donc se passer? Comment allais-je me sortir de mon calvaire?
Alors, il vint au dépanneur. J'étais encore en train de broyer du noir, en
lisant un livre Harlequin. Pourquoi ma vie ne ressemblait pas à un de ces
petits livres à l'eau de rose? Je me voyais d'ici, flottant doucement sur un
lac, avec mon bien-aimé. Je m'approcherais pour l'embrasser, et...
Ah, non, avec la chance que je me connais, il sauterait à l'eau.
En pensant à cela, je vis cet homme entrer dans le dépanneur: mon prince
charmant! Il s'approcha du comptoir avec son pistolet et le braqua sur moi
en criant:
-LA CAISSE!!! PIS VITE!!!
Ne comprenant pas, je le fis répéter. Il sembla s'impatienter.
-AYE!!! LA NOUILLE!!! LA CAISSE!!!
Je compris alors "la caisse". Ah! Mon bel Adonis cherchait la caisse!
-Ah! m'écriais-je. La caisse! Vous n'avez qu'à prendre le pont, vous tournez à
gauche et...
-Tu me prends-tu pour un épais? déclara-t-il, me coupant la parole. J'AI
DIT: LA CAISSE!
Là, je ne comprenais vraiment plus rien. Déjà que je n'étais pas dure à
mêler, il faisait exprès!
-Quelle caisse, là? dis-je, gesticulant des bras. Vous me mêlez!
À ce moment, j'accrochai avec ma main une boîte contenant un fer à repasser
qui était sur une tablette derrière moi. Malheureusement pour le jeune
homme, le fer sortit de la boîte et vint s'effondrer sur son crâne. Le
pauvre tomba lourdement sur le plancher. Mon Dieu! Je l'avais tué!
Mais non. Il respirait encore! Quelle chance pour moi!
Je l'apportai dans ma chambre chez Églantine! Enfin, un bel homme pour moi!
Cependant, je ne savais pas encore qu'il allait changer ma vie entière...
***
J'ai donc emmené ce charmant et beau jeune homme dans ma chambre, chez
Églantine.
Je le regardais tendrement, cet Apollon, là, évanoui sur mon lit.
Puis, tout à coup, je me suis dit qu'il faudrait bien qu'il reprenne
conscience si je ne voulais pas avoir un meurtre sur la conscience. Comme je
me rapprochais pour lui faire la respiration artificielle, il ouvrit les
yeux et dit:
-Mais qui êtes-vous?
-Gertrude, répondis-je, troublée, car voilà que mon prince me parlait!
Gertrude Lanouille, euh... Lalonde.
-Moi, c'est Marc.
Il me regarda d'un air passionné et dit:
-Ah! Ma dulcinée! Tu voulais me voler un baiser! Viens t'abreuver de mon amour!
Quelle ne fut pas ma surprise! Nous voilà, moi et Marc
comme deux adolescents, aimants... Que la vie était belle!
Nous avons vécu par la suite carrément d'amour et d'eau fraîche. Quelles
sensations! J'en oubliais tous les problèmes que j'avais connus avec Christian.
Deux semaines après notre rencontre, Marc me parla:
-Gertrude, je n'ai jamais été aussi bien qu'avec toi! Ma vie a pris un
nouveau tournant! Enfin, je connais la joie, l'amour...
-Oh, moi aussi, Marc, répondis-je alors.
-Gertrude, je dois te dire quelque chose: je fais partie d'une association. As-tu déjà
fais partie d'une association, toi?
-Oh... oui, j'ai déjà été dans les Jeannettes...
-Moi, Gertrude, c'est d'une association secrète dont je fais partie. Et si tu
le désires, tu pourras y entrer. Je t'appuierai! Oui, je sens que tu es
faite pour être des nôtres!...
Il se leva et m'empoigna la main.
-Viens, mon éternel amour! Je t'y emmène de ce pas!
Mais où m'emmenait-il? Je ne le savais pas alors, pas plus que je ne savais
que cette organisation secrète allait vraiment être le tournant de ma vie...
SUITE