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JEUNES ÉCRIVAINS
la page dont vous êtes les auteurs
Imagination
une histoire écrite par
Claudine et Bryan
mars 1998
J'agite un de mes nombreux sacs de magasinage en direction de mes
amies France et Sylvie qui s'éloignent en voiture. Nous trois avons passé
la journée à courir les nombreuses boutiques du Vieux-Québec... Tout cela a
été plaisant, mais terriblement fatigant.
Je regarde le banc de l'arrêt d'autobus. Comment pourrai-je y faire
tenir tous mes achats, d'autant plus qu'à l'instant où je m'approche pour
m'asseoir, un jeune homme à l'allure douteuse fait de même?
*****
J'ai fini mon quart de travail à cinq heures. Décidément, il était
temps que je sorte de là!... Je travaille comme caissier chez un disquaire,
et aujourd'hui (jour maudit!), un boys band des États-Unis avait sorti un
nouvel album. Toute la journée, de jeunes adolescentes surexcitées
s'étaient relayées à ma caisse, achetant toutes leur disque... Avoir à dire
le même montant à chaque fois, manquer de sous noirs au bout de trois
quarts d'heure, écouter sans cesse les mêmes commentaires des dites
fillettes en extase qui trouvaient donc beaux les gars sur la pochette (qui
évidemment portaient une chemise ouverte et arboraient un regard sensuel),
le tout conjugué avec le même disque en question jouant pour la quinzième
fois ce jour-là dans le magasin (du dance, en plus!)... Eh, bien, tout cela
avait bien vite fait de me rendre au bord de la crise de nerfs... Mon
cerveau allait éclater, mes oreilles aussi, d'ailleurs. Vivement que je
sois chez moi!
Lorsque je m'asseois sur le banc, une dame d'âge mûr fait de même... Je
la regarde, elle me regarde.
*****
J'aurais donc dû, aussi, accepter que ma copine Sylvie me raccompagne
à la maison. Mais non! Dans ma grande gentillesse, j'ai voulu leur éviter
un long détour par Limoilou et voilà le résultat...
Je crois que je me suis assise beaucoup trop près de ce jeune homme.
A-t-on déjà vu vêtements plus mal assortis que ceux qu'il porte?
Décidément, il n'est pas digne de frayer avec des gens de la haute... De
quoi ai-je l'air? Les passants auront tôt fait de nous associer, lui, le
dévergondé, le gigolo, et moi, la pauvre femme esseulée qui refuse de
vieillir et qui, dans ce but, s'offre de la chair fraîche... Tout de même!
Ne prenons pas de chance... D'un mouvement de hanches habilement
déguisé en éclaircissement de gorge, je me tasse de quelques centimètres.
*****
Ce n'est pas que ma voisine a l'air bête... Mais franchement: pas même
l'esquisse d'un sourire!
Elle me rappelle vaguement la dame venue au magasin l'autre jour. Elle
voulait un disque de Georges Moustaki. Par malchance, il se trouvait que je
n'en avais plus aucun. La dame de me jeter alors un regard noir, comme si
c'était une conspiration manigancée par moi dans le seul but de l'empêcher
d'avoir son disque, et de me lancer une belle réplique bien sèche, pleine
de sous-entendus mesquins. Enfin!
Bref, ma voisine de banc doit passer ses hivers en Floride, mettre du
caviar sur ses toasts, boire du thé pour bien paraître et faire nombre
d'autres platitudes dans le genre uniquement dans le but d'augmenter son
prestige.
Finalement, elle a l'air snob.
Et elle doit me prendre pour un détraqué.
*****
Et si c'était un voleur? Il aurait tôt fait de substituer ma bourse et
de courir vers les plaines avant que j'aie pu dire ou faire que ce soit.
Quelle idée j'ai eue, aussi, de prendre mon sac à main en véritable - pas
tout à fait, finalement - peau d'aligator? Encore une fois, j'use de mes
talents d'actrice, fais semblant que je cherche quelque chose, puis
subtilement, le replace de l'autre côté... Il ne se rend compte de rien.
Mais alors... Il devra me tripoter pour le prendre!... Suzanne,
Suzanne... Respire, bon sang! Ne t'affole surtout pas et cesse ces regards
en coin qui pourraient sous-entendre quelques subtiles avances.
Écoute, Suzanne. Fais une femme de toi et souris, au moins!... C'est
ça: montre que tu n'as pas peur de lui!
*****
Elle me jette un regard. Moi, je l'évite, je regarde les plaines...
Bon, maintenant elle rit. De moi, bien sûr, pauvre racaille de la société!
Elle doit se dire que je suis un drôle de numéro. Que comme tous les
jeunes, je suis juste un paquet de problèmes, finalement. C'est pour ça que
le monde va si mal!... Bien sûr, bien sûr... Ce doit être une femme qui
juge les gens sans même les connaître.
Il est vrai que je ne suis pas vraiment placé pour parler, puisque je
fais pareil pour elle, mais anyway...
Elle s'allume une cigarette, maintenant. Une longue, s'il-vous-plaît.
On croirait une réplique des années 50: les lèvres pincées, le regard
hautain... Il manque juste un porte-cigarettes de deux pieds et le tableau
serait parfait. Ouais... Je devrais la peindre pour mon cours de peinture.
J'appellerais ça "Snob", ou quelque chose dans le genre.
Faudrait pas que je m'étouffe, par exemple... La moindre petite toux
pourrait me faire perdre illico toute mon assurance... Tout de même,
c'était une bonne idée de m'allumer une cigarette. Ça me donne une
contenance et j'ai l'air plus calme.
Pour poursuivre dans la même ligne de pensées, je lui jette un regard
méprisant. Zut! Il fixe les plaines. Dommage...
N'est-ce pas l'autobus que j'aperçois, là-bas?
*****
Le bus arrive. C'est pas trop tôt.
Ma très chère voisine se lève et se dirige vers l'autobus. Non pas que
sa démarche ne soit pas élégante, loin de là. Seulement, j'imagine très
bien ce pas sur un caniche de compétition, voilà tout.
Elle ne manque pas de se faire remarquer de nouveau, évidemment. Très
subtilement, elle échappe son sac contenant quelques vêtements griffés...
C'est tout juste si elle ne montre pas l'étiquette - avec le prix, sûrement
à trois chiffres - à tous les occupants du bus.
Vraiment, elle est snob.
Et j'ai hâte d'être rendu chez moi.
*****
J'espère que ma petite mise en scène lui a permis de comprendre que
nous ne sommes - et ne serons jamais - du même clan. À vrai dire, ce
n'était pas une mise en scène: c'est plutôt le stress qui m'a fait
trébucher. Que voulez-vous? Je n'ai pas pu faire autrement; j'ai craqué.
L'autobus est déjà arrivé à Limoilou. Le voilà qui se lève, en plus!
Me poursuivra-t-il jusque chez moi? Non, non, mon Dieu! Je tente de fixer
n'importe quoi... Je descends du bus, j'ai peur... Pourtant, je sens bien
qu'il prend la direction opposée.
Le stress retombe. Mais force m'est de constater que je sens tout de
même un petit regret... J'aurais aimé un petit accroc à la routine, bref,
un peu d'action dans ma vie. Dommage.
*****
Je débarque juste derrière elle. La pauvre! Elle marche la tête
tellement en l'air qu'elle pourrait très bien manquer la marche.
Enfin... Je prends la direction de mon appartement. Je me demande ce
que Sophie a fait pour souper...
©1996 -
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