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JEUNES ÉCRIVAINS
la page dont vous êtes les auteurs
MURIELLE CARA
une histoire écrite par
Bryan
février 1998
Les lumières s'éteignirent; le public, très nombreux ce-soir là, se tut
tranquillement. Les trois coups traditionnels se firent entendre, puis le
rideau s'écarta d'un mouvement lent et gracieux, laissant voir enfin la
scène au spectateur curieux.
Apparait alors sur scène une dame d'âge mûr et aux rondeurs apparentes...
J'entends les divers murmures des spectateurs; je devine leur surprise. Je
capte même le regard de mon voisin à sa jeune compagne, qui semble dire:
"Que sommes-nous venus faire ici?"
La question que tous se posent: est-ce là Murielle Cara?
Car voilà: ce qui a empli cette salle ce soir, ce n'est pas la pièce en
tant que telle. Bien qu'elle soit excellente! Mais la première pièce d'un
jeune auteur polonais, aussi génial et prometteur soit-il, peut-elle
vraiment espérer faire salle comble? D'ailleurs, le soir de première, il
n'y avait sur les sièges que quelques journalistes désireux d'emplir les
colonnes de leurs journaux...
Mais! Ce sont eux, justement, qui causèrent cette folie. Ils furent éblouis
par le talent, la justesse de la performance de Murielle Cara. Éblouis,
ébahis, sidérés, que dis-je! Ils n'avaient pas hésité à faire part de cette
découverte à leurs nombreux lecteurs...
Cependant, les spectateurs, à la vue de cette femme si peu attirante,
mettaient en doute la perspicacité des critiques. Je me demande si Murielle
Cara a aussi senti ce doute...
Si oui, celle-ci n'en laisse rien paraître. Elle s'appuie sur une table
d'un geste théâtral et prononce sa première réplique. Réplique qui nous
échappe immédiatement. Cette phrase était-elle si insipide, vide de sens?
Non. Mais la voix cristalline, si pleine d'émotion de l'interprète nous a
tant chaviré qu'il n'y avait plus de place dans notre tête pour d'autres
mots que: "Elle est merveilleuse!"...
Il n'en fallait pas plus: le public est conquis. Murielle Cara enchaîne.
La pièce continua. L'histoire de fond, je dois l'admettre, était un peu
banale. Quoi de plus classique que le meurtre d'un mari par sa femme, cette
dernière étant interprétée par Cara. Je me cale dans mon siège...
* * *
Deuxième acte.
Il n'y avait plus l'enthousiasme des premiers instants. Les répliques de
Murielle Cara s'enchaînaient; il n'y avait plus l'émerveillement, mais à
chaque instant, j'entendais un "Elle est formidable" ou un "Est-ce
possible?"... Nous planions tous, étant parvenus à un genre de nirvana
mental.
Et moi, et moi, je plane un peu moins. Je me pose aussi la question "Est-ce
possible", mais dans un autre but.
Murielle Cara... Ce regard, cette intonation ne me semblent pas inconnus. Je
rêve peut-être, mais je crois reconnaître en cette déesse des planches une
vieille amie, Agathe Tremblay.
Oui, plus je la regardais, plus j'étais convaincu que ces deux ne faisaient
qu'une seule et même personne.
Agathe Tremblay qui avait disparu de ma vie depuis un bon... au moins un
bon dix ans. J'oublie un peu la pièce; ma tête se rempli des images jaunies
de mes vingt ans, quand Agathe était là...
Elle était disparue dans la controverse. Mariée très jeune, malgré mon avis
désapprobateur; son mari sera trouvé mort quelques mois plus tard. On
soupçonnera l'assassinat, on ne le prouvera jamais. Jamais innocentée non
plus, Agathe préférera s'effacer pour recommencer sa vie.
Mon Dieu, me dis-je en la voyant dans toute sa splendeur, au sommet de cet
art... Quelle nouvelle vie! Je me reconcentre sur la pièce, le sourire aux
lèvres.
* * *
Était-ce mon subconscient? Le lien entre Agathe et Murielle Cara s'était
établi; le rôle de l'actrice et le drame de ma vieille amie s'étaient
superposés. Mon imagination avait fait tout le travail, je n'avais qu'à
déchiffrer les déductions de mon esprit.
Quelle liaison y avait-il entre le personnage de cette pièce, cette pauvre
paysanne polonaise, et Agathe Tremblay? Je n'avais pu m'empêcher d'imaginer qu'ici
Murielle Cara, alias Agathe, jouait un rôle étrangement semblable à cet
évènement lointain, bref, un véritable miroir sur sa vie passée.
Dans la pièce même, tout était dit: chaque geste, action, parole. Tout
était comme dix ans plus tôt. Ce jeune auteur polonais ne croyait pas si
bien dire!
J'en suis ébahi. Tout est là.
La pièce achève. Le policier vient d'annoncer à la Polonaise qu'il la croit
innocente. Mais: coup de théâtre! Au dernier instant, la servante de
Murielle Cara lui glisse à l'oreille:
"Vous ne me prendrez pas au piège! Moi, je sais!"
Alors, alors... Son regard croise le mien. Un regard qui vaut mille mots.
Mon expression terrifiée, ma mine épouvantée... Elle sait que je sais. Son
regard est en proie à autant d'angoisse que le mien.
Ma voisine s'exclame: "Quel regard! Quelle intensité!"
Je perds le regard d'Agathe. Les lumières de la scène s'éteignent.
Rideau.
* * *
Je quitte le théâtre accompagné de la nuée de spectateurs en extase. Je ne
louange pas la pièce, je ne couvre pas de fleurs la performance de Murielle
Cara. Je suis perplexe.
Je me dirige vers mon appartement. C'est sur le perron de mon petit loft
qu'Agathe Tremblay m'avait avoué avec tant de passion son innocence. Je
l'avais crue... Mais c'est une actrice! Ce n'était qu'un jeu pour elle...
Ses aveux n'étaient que foutaises.
Sur ce perron...
Sur ce même perron ce soir, une femme. Qui? Elle se tourne: le rayon du
lampadaire éclaire son visage. C'est elle. Murielle Cara redevenue ce
soir-là Agathe Tremblay.
Je ne veux pas l'entendre. Je ne veux pas entendre ses lamentations. Je ne
veux rien savoir d'elle. Elle m'a trompé comme elle a trompé tous les
autres.
Je passe mon chemin.
Je coucherai à l'hôtel ce soir.
Demain, ce sera la fin pour Murielle Cara.
©1996 -
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