- Il y a des choses que vous ne savez pas!
Il y a des choses qu'on ne veut pas que l'on sache. Il y a des choses
qu'on nous cache.
Car il y a de ces secrets qui furent un jour doucement couchés sur un
matelas. Les draps s'étendirent alors sur eux, les recouvrant, les moulant,
les cachant.
Des draps enveloppent une petite fille. Ils sont blancs et froids et la
douce chaleur de son corps ne parvient pas à les réchauffer. La chambre
d'hôtel est noire et vide. On n'entend que les sanglots assourdis de la
pauvre enfant et de vagues craquements et autres bruits insolites qui la
terrorisaient.
Mais voilà que la porte grince et qu'un rayon de lumière apparaît sur
le tapis. Titubant, le père marche péniblement jusqu'au lit. Ses pas sur le
sol moelleux battent un rythme irrégulier. D'un geste hésitant, il se couche
sur le lit, sous les draps.
Il murmure des paroles à l'oreille de sa fille. Il lui dit qu'il
l'aime. Mais elle a tellement eu peur, toute seule, toute la nuit. Elle a
encore peur. Lui a chaud. Elle a encore froid.
Elle le déteste tellement.
Des larmes de colère lui glacent les joues avant d'aller s'écraser
contre les draps, qui restent secs.
Les draps couvrent les voix, il les transforment en de faibles
chuchottements, inaudibles. Avec d'épaisses couches de flanelle, ils cachent
les gestes et les frôlements. Et sous la sombre protection des grands
édredons, lourds et menaçants, se retrouvent camouflés les petits corps
transis roulés en boule.
C'est une petite boule qui ne trouvent plus ni chaleur ni réconfort
dans ses draps. C'est un petit pois qui se glisse sous le matelas de son
père et qui l'empêche de dormir.
Les draps les étouffent. Pour ni un ni l'autre, il n'y a plus de place
pour l'impossible rêve qui effacerait tout, pour l'inacessible espoir que
serait l'oubli. Les draps ont encastrés sous leur sceau, scellé sous vide le
souvenir impérissable d'une nuit d'hiver. Et sans le savoir, ils s'interposent
entre une fille, son père et le ciel.
Maintenant, il s'acte sous les draps un ballet embarassé qui s'achève
le plus souvent dans un spasme glacé. Le frémissement des grands bouts de
tissus résonnent comme autrefois les larmes qui s'effondraient sur le
matelas. Mais surtout, les draps immobiles ont piégé dans une petite bulle,
un petit cubicule, cette vague odeur, cette haleine qui sent l'alcool et qui
n'arrive pas à s'échapper.
Nous, changeant finalement de perspective, s'orientant dans un angle
jusque là ignoré, on remarque, sous les draps, cette rondeur qui devait
rester cachée. On la voit, cette douce et rose bosse, ce renflement tendre
et moelleux...
-Il y a des choses que vous ne savez pas!
-Oui, mais on s'en doute, maman.