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JEUNES ÉCRIVAINS
la page dont vous êtes les auteurs
TAILLEUR ROUGE ET BOUTON D'OR
une histoire écrite par
Claudine
octobre 1997
Le soleil se levait lentement à l'horizon. Tamara, appuyée sur le
rebord d'ébène de la fenêtre ouverte, le contemplait sans trop le vouloir.
Ses longs cheveux noirs flottaient, mus par la légère brise qui pénétrait
dans la chambre. Elle portait le même tailleur écarlate que la veille.
Celui-ci, quoique froissé, lui donnait cette élégance qu'ont les jeunes
femmes d'affaires. Les gros boutons de simili-or qui ornaient le vêtement
avaient, à son arrivée, attiré quelques commentaires... Mais ni la
température, ni son apparence physique ne la préoccupaient. Elle avait la
tête ailleurs.
Pendant qu'elle attendait impatiemment son taxi, qui déjà
était en retard d'une bonne demi-heure, elle revivait par la pensée les
évènements de la veille, évènements qui la poussaient à quitter le plus
vite et le plus sournoisement possible cette petite auberge qu'elle avait
pourtant choisie avec soin, la sélectionnant parmi plusieurs autres pour
son éloignement des grands centres.
Elle s'y était fait déposer peu après le repas du soir. Elle n'avait
posé qu'un pied hors de la voiture que déjà un chien, qui pourtant semblait
sommeiller sagement quelques minutes plus tôt, l'avait accueillie par des
aboiements plus que mécontents. Elle avait donc pénétré dans l'auberge et
demandé une chambre pour une nuit (contrairement au plan qu'elle s'était
fixé au départ et selon lequel elle devait rester là de cinq à six jours).
Malgré des efforts surhumains pour cacher son agacement, celui-ci demeurait
apparent, il transparaissait dans ses traits. Après avoir réglé la facture,
elle s'était précipitée à l'étage, chargée de son sac de voyage.
Il s'en était suivi une nuit mouvementée pendant laquelle elle avait,
en songe, revu ce chien et réentendu, mais amplifiés, ces jappements
horribles. En s'éveillant au matin, elle n'était guère reposée. Pourtant,
une force invisible la poussait à partir, sans plus attendre, de cette
auberge, et même de ce village. Voilà pourquoi elle avait appelé ce taxi...
Celui-ci finit par se pointer. À pas de loup, pour ne pas attirer
l'attention de tous ces touristes endormis dans les chambres avoisinantes,
elle descendit l'escalier. Prudemment, elle ouvrit la porte et mit le pied
dehors. Et, malgré qu'elle fût parfaitement éveillée, son cauchemar se
répéta. Le chien s'égosilla à nouveau. Elle s'engouffra dans son taxi et
pria le chauffeur de quitter les lieux en vitesse...
Une centaine de kilomètres plus loin, la conversation entre elle et le
chauffeur étant déjà tarie, la nervosité reprit le dessus en elle et son
tic lui revint. Elle ne pouvait s'empêcher, non pas de se tourner les
pouces, mais de tripoter les boutons sur les revers de ses manches de
tailleur... Cependant, oh! surprise!, un des boutons avait disparu! Elle
observa le petit bout de fil rouge qui restait à l'emplacement du bouton,
puis, réalisant pleinement l'absence de l'objet, elle s'écria, à
l'intention du chauffeur:
- Faites demi-tour, je vous en supplie! Ramenez-moi à cette auberge! J'y ai
égaré quelque chose...
L'homme, trop content de rallonger le trajet, songeant au montant
supplémenaire que cela lui rapporterait, n'en demanda pas plus...
* * *
À l'auberge quelques employés s'affairaient déjà. Voyant la chambre
vide, Monica, la soubrette italienne, avait décidé de commencer par là sa
tournée. En faisant son ménage, elle s'aperçut que la porte du placard à
vêtements était restée béante. Décidément, l'occupant de la pièce était
parti promptement... N'était-ce pas cette étrange femme au tailleur rouge
qui y avait dormi?... Un point brillant au fond de l'armoire attira
l'attention de Monica. Oui, c'était bien un de ces boutons dorés dont elle
avait dit la veille qu'ils avaient l'air de petites étoiles sur la veste de
la cliente... Elle mit le bouton dans la poche de son tablier et n'y pensa
plus.
* * *
Le taxi vint se stationner dans la cour de l'auberge. Tamara en
descendit et, lorsque retentirent les grognements du berger allemand, elle
voulut se boucher les oreilles, mais retint son geste, question de
conserver une certaine dignité. Elle remarqua cependant que l'animal
semblait beaucoup plus agressif que la veille, comme s'il en avait assez de
la voir... Oui, il était de bien mauvais poil...
Sur ces pensées, elle poussa la porte et entra. Elle s'empressa de
demander si un bouton doré n'avait pas par hasard été retrouvé dans "sa"
chambre. Monica descendait justement du deuxième, les bras chargés de
draps. Elle reconnut la cliente, s'approcha et lui remit le bouton en
exprimant tout haut ce qu'elle s'était dit à elle-même quelques secondes
plus tôt:
- Je me demande bien ce qu'a Médor ces jours-ci. Je ne l'ai jamais vu si peu
sociable... Il est pourtant bien dressé. Nous le gardons ici pendant sa
convalescence. Il s'est cassé une patte, vous savez... Ensuite, il
retournera à son travail... Il est chien-policier, voyez-vous... Et...
La femme de chambre s'interrompit brusquement. Vraisemblablement, la
cliente était victime d'un malaise. Avant de s'effondrer, inerte, sur le
sol, elle murmura quelques mots, dans un souffle:
-Chien... chien-policier... Oh! Mon Dieu...
Sa main fine laissa échapper le précieux bouton. Celui-ci vint se
fracasser sur le carrelage poli du hall d'entrée.
Pendant que la réceptionniste s'affairait à réanimer sa cliente,
Monica se pencha pour examiner de plus près l'objet brillant qui avait
roulé un peu plus loin. Elle vit alors qu'il s'était ouvert sous le choc de
la chute, laissant échapper une poudre blanche. Elle s'écria alors
fortement, pour que tous entendent:
- Voilà donc ce qu'elle avait à cacher! Médor l'avait senti! Cette femme
dissimulait sa dose quotidienne de cocaïne dans ces gros boutons dorés!
©1996 -
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