Mon nom est Sarah. Je suis une adolescente de 14 ans. Je dois être un peu
rebelle, car je suis passée 4 fois par le conseil de discipline de la
station, j'ai reçu 12 avertissements et je suis passée 14 fois dans le bureau
de m. Borneza, qui est le directeur de la base. Bien sûr, je ne parle pas des
nombreux plats de cuisines que j'ai du préparer, et des carreaux que j'ai dû
laver.
Je vis avec mes parents dans la station sous-marine BSMI n°24. Base Sous
Marine Internationale n°24. Nous ne sommes pas sur terre. La terre a été
détruite il y a 34 ans. Je n'ai jamais vraiment su pourquoi. Ce que je sais,
c'est que sur les 17 milliards de terriens, seulement 2 milliards sont
parvenus jusqu'ici, sur la nouvelle terre, enfin, façon de parler. Ici il n'y
a pas de terre. Que de l'eau. Partout, sans un arbre, sans un oiseau. Nous
vivons tous dans d'immenses stations sous-marines, toutes construites de la
même manière. D'un côté, il y a la "ville", avec les habitations, les
magasins, les hôpitaux... Et de l'autre les industries, les usines et les
centres de recherches. Tout ça sous l'eau. Ce n'est pas facile comme vie,
mais c'est comme ça. Tous les jours je vis la même chose. Je me lève, je vais
au collège le matin et l'après midi, je suis une formation dans la médecine
au centre de recherche.
Et puis un jour, il est arrivé, lui, le nouveau. Avec ses airs étranges et
différents.
- Sarah je te présente Hugh. J'espère que celui là tu ne lui fera pas subir
tes petites tortures habituelles, on est bien d'accord?
John tenait Hugh par les épaules et il me foudroyait du regard. John, c'était
mon formateur. C'était un peu mon professeur personnel. Il était bien le seul
adulte en qui j'avais confiance et que je respectais. C'est d'ailleurs pour
cela que je m'étais permis de le tutoyer. Ce qu'il voulait dire par "petites
tortures habituelles", c'était que j'avais tellement écoeuré le dernier
nouveau, qu'il avait demandé à changer de station! Sur le coup j'avais bien
ri, mais ça m'avait valu mon douzième passage chez M. Borneza. "Vous
représentez une image défavorable de notre station! - Mais monsieur... - Il
n'y a pas de mais monsieur! Mademoiselle Androos, vous êtes une calamité!"
Cette fois-ci, il valait mieux que je me tienne à carreau. Le prochain
conseil risquait de m'être fatal. Je risquais bien de finir dans une station
pour enfants à problèmes. Quelle horreur!
J'ai donc observé Hugh. Il avait des cheveux blonds, presque blancs et des
yeux bleus très clairs. Son regard était tellement étrange, et impressionnant!
- Salut, me suis-je contentée de dire.
- Bonjour.
- Tu t'appelles Hugh, c'est ça?
- Oui.
- Et tu as quel âge?
Il a eu l'air de réfléchir, comme si il ne se rappelait même plus de son âge.
- 14 ans, a-t-il enfin répondu.
- Bien. Alors autant te dire tout de suite, je ne suis pas le genre de fille
à me laisser marcher sur les pieds et j'aime me faire respecter, tu suis?
J'ai mon territoire à moi ok?
Il a froncé ses sourcils clairs et fins.
- Eh! Tu réponds quand je te parle?
- Oui.
- Tu a compris ce que je t'ai dit?
- Pourquoi devrais-je te respecter?
Je suis restée bête. J'ai ouvert la bouche mais rien n'est sortie. J'ai quand
même fini par lui répondre.
- Jusqu'ici, tout s'est bien passé. Ceux qui n'ont pas suivi mes lois ont dû
quitter la station. Fais attention à toi, je suis sans pitié.
Il n'a pas du tout eu l'air impressionné. Ca m'a agacé au plus haut point.
J'ai repris :
- Tout d'abord je n'ai pas envie de t'appeler Hugh.
- Pourquoi? Demanda-t-il.
- Parce que je l'ai décidé ainsi. Bien, tu as une tête à t'appeler Chakil.
- Chakil?
- Oui, Chakil, je t'appellerais comme ça, c'est décidé. Et soit heureux que
je t'appelle!
Puis je lui ai tourné le dos afin de retourner à mes petites affaires.
- Eh Sarah! Viens voir par là!
John m'appelait. Je le rejoignais sans broncher.
- Oui?
- Qu'est ce que tu lui as fait?
Il avait l'air furieux, bien que ne lui ai encore rien raconté de ma petite
entrevue avec Chakil.
- Rien de bien méchant.
- Tu en es sûre?
- Je te jure!
- Et qu'est ce que tu lui as dit?
- Que je ne voulais pas l'appeler Hugh et que j'aimais me faire respecter,
c'est tout. Dis-je en jouant les petites filles innocentes.
- Sarah! 4 conseils de disciplines ne t'ont donc pas suffit?! Essaie de te
montrer un peu plus sympathique avec les gens!
- Mais je lui ai dit "salut"...
Trop tard! Il ne m'écoutait plus. Il était parti dans ses discours à n'en
plus finir sur le respect, la protection, la générosité... Je sentais au loin
le regard azur de Chakil posé sur moi. Je ne voulais pas l'admettre, mais
c'était bien la première personne qui m'impressionnait. Même M. Borneza, avec
ses hurlements à faire vibrer nos paisibles océans, ne me faisait rien. Mais
Chakil... Oh! Oublions le celui là!
* * *
Il était midi quand j'ai rejoint Alice à la cafétéria, le lendemain après les
cours. Alice est ma seule et meilleure amie (une amie c'est largement
suffisant). C'est une fille pétillante et pleine de vie.
- Salut Alice! Comment se sont passés tes cours?
- Bien et toi?
- Toujours aussi ennuyeux, répondis je en avalant un morceau de poisson. J'ai
fait la connaissance d'un type bizarre hier.
- Ah oui? Qui ça?
- Hugh, c'est un nouveau. Mais je l'appelle Chakil.
- Et qu'est ce qu'il a de si spécial?
- Oh, je ne sais pas trop. Je ne le connais pas bien mais il a un regard
vraiment dingue!
- C'est une de tes nouvelles conquêtes? Demanda Alice en riant.
- Ha! Le jour où un mec osera au moins s'approcher de moi!
Nous avons continué à bavarder des beaux garçons de la station, de tous ceux
et
celles que j'avais écrasés, des professeurs, de M. Borneza (je le connaissais
particulièrement bien!)... Comme d'habitude. Et puis soudain, je me suis
arrêté net de parler, en plein milieu d'une phrase. Une voix au fond de moi
m'ordonnait de regarder derrière moi. Alors je me suis retournée intriguée et
j'ai vu Chakil. Il m'observait. Impossible de détacher mes yeux des siens.
Mais pourquoi? Que se passait-il? Et pourquoi Chakil me regardait ainsi?
- Sarah? Ca va?
Alice m'appelait, mais je m'en fichais. Mais pourquoi?
- Sarah!
Tout s'est arrêté, d'un coup. J'ai retrouvé mes esprits. Comme si j'avais été
aveugle depuis ma naissance et que j'avais soudain retrouvé la vue d'un seul
coup.
- Ca va? Me demanda Alice.
- Oui... Oui ça va, je... Où est-ce que j'en étais?
- Tu me parlais de ton prof de Sciences.
- Ah oui, c'est vrai.
Et je me suis remise à parler. Un vrai moulin! Pourtant je n'y mettais plus
autant de gaieté. Je parlais mais j'étais loin, très loin, incapable de
penser à autre chose qu'à ce qu'il venait de se passer.
- Il est une heure, dit-elle, il va falloir que j'y aille. Je dois rejoindre
le centre de recherches plus tôt aujourd'hui. On n'a qu'à se retrouver à cinq
heures devant la salle des fêtes.
- Ok, à plus.
Elle est partie en me faisant un signe de la main, me laissant seule avec les
autres élèves. Alors je me suis levée, furieuse, pour aller voir Chakil.
- Qu'est ce que tu m'as fait? Criais-je.
Il a paru étonné de ma réaction.
- C'est pas parce que je suis une fille et toi un mec, que ça te donnes le
droit de te foutre de moi!!
Il est resté là, sans rien dire, à manger ses algues de Thèse (inutile de
chercher dans votre dictionnaire, les algues de Thèse n'existent que sur la
nouvelle Terre). Excédée, je lui ai envoyé un coup de pied dans le tibia et
j'ai hurlé :
- Tu me réponds espèce d...
- Ne crie pas, me coupa-t-il.
J'allais riposter, lui dire qu'il n'avait pas à m'ordonner quoi que ce soit.
Mais j'ai senti un frisson parcourir mon dos, et je me sentis heureuse,
soulagée. Quelle sensation étrange! Et son regard... Chakil me fixait et moi
j'étais comme hypnotisée, prête à réaliser le moindre de ses souhaits.
- Que... Commençais-je.
- Chuuut...
Je me suis tue.
- Retourne à ta place maintenant.
Je lui ai obéi. Je lui ai obéi?! Moi?! Sarah Androos?! Deux choses
étranges en un seul repas, c'était trop. Chakil avait quelque chose de pas
tout à fait normal...
***
- John! Faut que je te parle!
- Oui Sarah?
Je venais d'arriver au centre de recherche. John était assis devant son
ordinateur, en train d'étudier les cellules (ou plutôt MES cellules!).
- C'est qui Hugh?
- Hugh Jonhson? Le nouveau?
- Oui, où tu l'as dégotté ce type?
- De la BSMI n°17, pourquoi?
- Ecoute, il est franchement étrange!
- Qu'est ce qu'il a fait de si spécial? Me demanda-t-il.
- Il m'impressionne.
- Et bien voilà! Enfin quelqu'un de censé!
- Non John, tu piges pas! Ce garçon me contrôle totalement! Je lui obéis au
doigt et à l'oeil contre ma volonté! C'est vraiment horrible!
- Tu as enfin dû trouver l'âme soeur, se moqua John. Allez, je te laisse ma
place, fini moi l'activité d'hier.
J'étais prête à broncher, mais une idée me traversa l'esprit :
- ok!
Je prenais la place de John en faisant mon plus beau faux sourire. Il n'y
avait, à présent, plus personne autour de moi. Parfait! Bon, qu'est ce que
j'en avais à faire de l'activité. Je redémarrais donc Lucy (c'est le nom de
l'ordinateur).
"Veuillez procéder à identification". Annonça la voix railleuse de Lucy.
Je mis mon pouce à l'endroit indiqué sur l'écran.
"A quel fichier désirez-vous accéder?"
- Fichier central
"Veuillez entrer code d'accès"
Le code d'accès, je l'avais eu lors de ma dernière excursion chez M. Borneza.
Il en avait eu besoin et je l'avais vu! Pas bête hein?
- 5.4.4.3.9
"Accès autorisé"
- Oui!!
Parfait! Je n'avais plus qu'à fouiller un peu pour trouver la fiche de
Chakil.
- Fiches des habitants.
L'ordinateur m'afficha, une fraction de seconde après, la liste de tous les
habitants de la BSMI n°24.
"Veuillez entrer noms et prénoms."
- Jonhson Hugh.
"Aucun de fichier pour Jonhson Hugh. Veuillez entrer noms et prénoms"
- Jonhson Hugh! Insistais-je
"Aucun de fichier pour Jonhson Hugh. Veuillez entrer noms et prénoms"
J'ai cogné Lucy. Et on ose appeler ça la pointe de la technologie? C'était
pas du tout normal que Chakil ne soit pas affiché!
- Qu'est ce que tu fait?
Je me suis retournée violemment... C'était Chakil!
- Depuis combien de temps tu m'espionnes? Demandais-je gênée.
- Je ne t'espionnes pas.
- T'en es sûr?
- Absolument certain.
- Bon, d'accord. Viens, on va demander à John ce qu'on doit faire maintenant.
On est donc allé voir John, et il nous a donné ses ordres. Il fallait que je
fasses une prise de sang à Chakil et qu'ensemble, on étudie les globules
blancs, les globules rouges, les cellules et l'A.D.N. Rien de plus facile!
- Bon, Chakil, j'espère que tu supportes les piqûres.
- Oui.
- Bon, c'est très bien, ça.
Je lui ai planté l'aiguille dans la peau. Il n'a eu aucune réaction, même pas
le moindre petit sursaut.
- Ca va? Ai-je demandé.
- Très bien.
Il était vraiment en manque de conversation celui-là! Une fois que j'eus la
quantité de sang suffisante, je l'ai versé dans un bocal spécial, qui
permettait aux globules de vivre et qui était directement relié à Lucy.
"Veuillez procéder à identification"
Je mettais mon pouce et accédais à un nouveau fichier.
- Bien, Chakil, voyons voir de quoi tu es fait. On va commencer par l'A.D.N.,
Ok?
J'ai entré tous les codes qu'il fallait et ce que j'ai vu m'a coupé le
souffle. L'A.D.N. de Chakil était... différent! Pas humain!
- Tu peux m'expliquer ce que c'est? Fis-je complètement abasourdie.
- Mon A.D.N., répondit tout simplement Chakil.
- Mais c'est... C'est...
Sans y faire vraiment attention, je me suis éloignée de Chakil. J'avais peur
! Vraiment peur!
- Qu'est ce qu'il y a? Demanda-t-il intrigué.
- Cet A.D.N. n'est pas humain!! Ca te va comme ça?
Il n'a rien répondu. Il s'est contenté de froncer les sourcils en me
regardant. C'était très gênant. Mais pourquoi il m'impressionnait? il
commençait sérieusement à me faire peur. Non, impossible, je n'avais jamais
connu la peur. Chakil ne me faisait pas peur... Du moins, c'est ce que
j'essayais de me dire.
- Bon, on... On va passer à autre chose, ok?
- D'accord, répondit-il.
- Les globules ça te va?
- Oui.
Je suis alors passée aux globules, juste pour essayer de me persuader que
Chakil, ou Hugh, ou je ne sais qui, était bien normal. En tout cas, il y
avait bien les globules rouges, au moins une chose d'humaine, qui me laissait
pousser un soupir de soulagement. Mais je me ravissait aussitôt. Où étaient
passés les globules blancs?
- Oh non... Murmurais-je. Mon vieux, je crois que t'es un cas.
Et puis j'ai crié :
- John! Viens voir ça!!
Et puis une voix au fond de moi, la même que celle de la cantine, m'a ordonné
de me taire. Pourquoi? Pourquoi j'avais peur? Et Chakil qui ne cessait de
me regarder, de son regard devenu presque imposant. Il avait quelque chose de
pas du tout humain. Et ce n'était pas que l'A.D.N. et les globules blancs.
John a fini par me répondre :
- Oui? Qu'est ce qu'il se passe?
- Rien! Tout va bien! Le rassura Chakil.
Et il coupa l'ordinateur.
- C'est fini pour aujourd'hui.
Il s'est levé et il est parti. Il était de plus en plus étrange et effrayant.
Je commençais à avoir le tournis et je ne sentais plus mes jambes... Ni...
Rien dans... Mon corps...
- Ca va Sarah? Demanda John
- Hein? Je... Non...
- Tu veux que je te raccompagne chez toi?
- Heu... Non, ça va aller. Je crois que j'ai besoin d'être seule un moment.
- Comme tu veux. A demain!
Et je suis partie. Je ne sais pas pourquoi, j'ai voulu monter sur la
plate-forme, à la surface. Pour respirer autre chose que cette horreur d'air
conditionné sans doute. Non, il y avait autre chose. Alors j'ai pris
l'ascenseur et j'ai ordonné :
- Plate-forme.
L'ascenseur est monté sans un bruit. Une fois en haut, je suis sortie et j'ai
pris une bouffée d'air frais. Quelle sensation de bien être! J'enlevai mes
chaussures afin de tremper mes pieds dans l'eau. Elle ressemblait aux mers
tropicales que nous voyions sur les photos de la terre. Mais je pense qu'elle
était beaucoup plus fraîche, malgré la chaleur torride de l'air. Nous avions
2 soleils, l'un un peu plus éloigné que l'autre. Dans notre système solaire,
il y avait 12 planètes, dont 2 habitables. La nouvelle terre et Blocus. Mais
celle ci était déjà habitée par des êtres hostiles et primitifs, et il y
avait beaucoup trop de catastrophes naturelles.
J'ai sorti de ma poche, une vieille carte postale représentant une chaîne de
montagnes terrienne. Elle était belle, merveilleuse. Si j'avais habité sur
Terre, j'aurais eu une grande villa, comme sur les photos, tout en haut d'une
montagne.
Je regrette tellement la Terre, même si je n'y ai jamais vécu. Après tout,
nous avons des pieds, nous ne sommes pas fait pour l'eau. Les hommes devaient
être heureux. Je m'allongeais sur la plate-forme brûlante et je fermais les
yeux.
***
- Sarah? Sarah!
Hein? Quoi? Où j'étais?
- Sarah! On te cherche partout!
J'étais toujours sur la plate-forme, complètement endormie, j'avais sûrement
dû m'assoupir. Et Chakil était penché au dessus de moi.
- Il est quelle heure? Demandais-je en baillant.
- 7 heures.
- Oh non!! Alice!
Ca y est, j'avais loupé mon rendez vous! Alice devait m'en vouloir! Tant
pis...
- Comment tu savais que j'étais là? Fis je intriguée.
Chakil haussa les épaules.
- Intuition masculine sans doute. Il vaut mieux que tu viennes, tes parents
sont inquiets et John s'en veut de t'avoir laissée seule.
Il me tendit la main afin de m'aider à me lever.
- Va leur dire que je suis là, je préfère rester ici encore un peu.
Je me rallongeais et remis les pieds dans l'eau. Le ciel était déjà noir,
comme en pleine nuit. J'observais les lumières des bateaux au loin. Chakil
était prêt à partir, mais je le rappelais :
- Chakil! Attends!
- Qu'est ce qu'il y a?
- Comment tu fais tout ça?
- Tout quoi? Répondit il.
- Comment tu arrives à me contrôler totalement? Et pourquoi tu n'as pas de
globules blancs? Et un A.D.N. différent?
- C'est comme ça, m'expliqua Chakil après un silence.
- C'est tout comme explication?
- Tu ne pourrais pas comprendre.
Je n'ai pas insisté. A quoi cela aurait servi? Il m'aurait fait son coup
d'hypnose que je ne supporte pas. Alors il est parti. Et c'est là que j'ai
remarqué. La chose la plus incroyable de toute ma vie, du moins pour
l'instant! Chakil était pieds nus... Et il... Il n'avait pas d'orteils!
Cette fois ci j'ai cru que mon coeur allait s'arrêter de battre.
Chakil s'est retourné et m'a fait un sourire narquois.
***
- Une demi-heure!! Je t'ai attendu une demi-heure!!
J'étais finalement rentrée chez moi, et je me trouvais devant mon ordinateur
de communication (téléphone avec caméra si vous préférez) et de l'autre côté
de l'écran, il y avait une Alice rouge de colère.
- Alice, je suis désolée, j'étais sur la plate-forme et je me suis endormie.
- Tu te rends compte tous les trucs que j'aurais pu faire pendant cette
demi-heure?!
- Je ne ferais plus ça, promis, m'excusais-je.
- Bon, ok. S'apaisa-t-elle
- Et... Tu vas pas me croire mais... C'est Chakil.
- Qu'est ce qu'il s'est passé encore?
- Il... Il n'a pas d'orteils.
- Quoi? N'importe quoi! Bon, à demain.
- A de...
Elle avait déjà raccroché. Depuis l'arrivée de Chakil j'étais beaucoup plus
vulnérable. Ca ne me plaisait pas du tout! Et maintenant j'en étais sûre,
Chakil n'était pas humain.
Ce soir là, je me suis couchée tôt, espérant avoir une bonne nuit de sommeil.
Mais à une heure environ, j'étais toujours bien éveillée. Inutile d'insister,
après ma longue sieste aux soleils, j'étais incapable de fermer l'oeil. Alors
je me suis habillée, j'ai pris ma pass-carte et je suis sortie me balader un
peu dans la "ville". Ce n'était qu'une succession de couloirs et de portes
bleuâtres. Et si j'allais dans la serre? Je pense que ça me ferait le plus
grand bien. C'était le seul endroit de la station qui était encore à peu près
terrienne.
Je suis arrivée devant la grande porte de fer. J'ai introduit ma pass-carte
dans la fente et dans un déclic, la porte a disparu, me laissant ainsi
entrer. Je me suis alors noyée dans les arbres chinois, les lianes
tropicales...
- Je t'attendais.
Chakil!? Il était là.
- tu m'attendais?
- Je sais que tu as vu mes pieds tout à l'heure.
- Non... Qu'est ce que tu vas croire?
- Tu sais qu'ils n'ont pas d'orteils, que j'ai un sacré don pour l'hypnose,
que j'ai un A.D.N. différent que...
- Oui, c'est bon, je sais. Je suis pas bigleuse.
- Tu sais que je ne suis pas humain.
Il y a eu un silence. Je ne savais pas quoi répondre. Ce que Chakil venait de
dire m'avait laissé bouche bée.
- Qui es tu? Murmurais-je.
Assez de tous ses mystères! Assez de cette peur constante!
- Je suis ce que tu pourrais appeler un mutant.
Ca m'a fait un choc! Je peux vous assurer que cette fois ci, mon coeur s'est
réellement arrêté de battre quelque secondes!
- Qu... Pardon?
Il a soulevé son T-shirt et m'a montré le côté de son dos...
- Aaaaaah!!
J'ai eu un horrible mouvement de recul... Des branchies... Des BRANCHIES!!
- N'aies pas peur, me rassura-t-il, je ne te ferais aucun mal.
- Tu es un... Un...
- Un poisson, ou une sorte de poisson. La plus évoluée qu'il soit. Nous
vivons ici depuis la nuit des temps. Nous fabriquions déjà des bases
sous-marines cent fois plus grandes que celle-ci, alors que sur terre, vous
veniez de découvrir le feu.
- C'est impossible...
- Et pourtant! Nous sommes une sorte de médium. Nous savons lire l'avenir.
Depuis des millions d'années, nous savions que vous alliez venir. Et aussi,
bien que nous soyons des poissons, on ne résiste pas très longtemps sous
l'eau.
- C'est... Vrai?
Il hocha la tête.
- C'est incroyable... Vous êtes nombreux?
Chakil a baissé la tête et a froncé les sourcils. Son regard était grave et
triste à la fois...
- Je suis le dernier de mon espèce.
- Oh... Je suis désolée.
Il y a eu un second silence entre nous. J'ai finalement essayé de changer de
conversation :
- Pourquoi tu m'as dit tout ça, à moi?
- Parce que je dois t'aider.
- M'aider?
Chakil a commencé à tourner autour de moi :
- Il va se passer quelque chose d'important et tu vas avoir besoin de moi.
- C'est vrai que tu es médium. Ca présente pas mal d'avantages.
- Tu as tort malheureusement, me contredit-il, je sais où, quand et comment
je vais mourir.
- C'est bien ça. Le jour dit tu feras attention.
- Non... On n'a pas le droit d'échapper à son destin.
- Pourquoi? Demandais-je intriguée.
- Il faut que je laisse faire les choses. Crois le ou pas, mais vois tu,
chaque étoile dans le ciel, représente l'un de nous. Ils ont une vie
éternelle. Et si je veux, moi aussi, devenir l'une de ces étoiles, je dois
accomplir ce qui m'a été destiné. Les dieux l'ont décidé ainsi. Nous sommes
capables de nous sacrifier pour la vie d'un inconnu. Et puis tout le monde
doit bien mourir un jour non?
Il avait l'air à la fois triste et rêveur.
- C'est plutôt triste mais... Commençais-je.
- Chuuuut! Murmura-t-il. Maintenant tu dois rentrer chez toi.
- D'accord.
Je lui ai obéis, bien sûr.
***
C'était un après-midi chaud, comme d'habitude, quelques semaines après
l'épisode dans la serre. Je ne quittais plus Chakil d'une semelle à présent
et ça rendait Alice folle de jalousie. J'avais même reçu un de ses mot :
"Chakil + Sarah = je vous hais".
Revenons en donc à mon histoire. Cet après-midi là, John avait absolument
tenu à nous faire faire une balade en mer "pour nous décompresser". On avait
accepté, bien entendu! Une après-midi de travail en moins, ça ne se refuse
pas! Nous sommes donc montés à bord du bateau. Dans votre langage, on
pourrait plutôt appeler ça un yacht dernier cri en matière de technologie,
mais pour nous c'était un petit bateau, pas extrêmement perfectionné.. Il
valait mieux que nos bateaux et sous
marins soient performants, après tout, nous ne vivions que de ça. En bref,
c'était parti pour être un bon après-midi.
- Où voulez vous aller? Demanda John en prenant la barre.
- J'adorerais voir l'îlot Elektra! Répondis je excitée.
C'était le seul et unique point de terre sur cette immense planète. Il n'y
avait rien dessus. Ce n'était qu'un amas de terre noir et épaisse et il était
minuscule. Du moins, c'est ce qu'on m'avait raconté. J'avais vraiment envie
de le voir.
- Ca te va Chakil?
J'étais devenu beaucoup plus sympa ces derniers temps. Et même monsieur
Borneza m'avait fait de bonnes remarques sur mon comportement! Je ne savais
pas à quel moment Chakil devait m'aider, mais il en avait déjà fait
énormément. Il m'avait appris à être supportable.
- C'est très bien, ça doit être amusant, répondit-il.
- Super! John! C'est d'accord!
Chakil et moi sommes allés nous asseoir sur le pont afin de profiter un peu
de l'air frais.
- Que penses-tu des terriens, demandais-je soudain à Chakil.
- Ils sont moins hostiles que mon peuple, et vos règles sont moins strictes.
Mais il y a quelque chose d'étrange chez vous.
- Et quoi?
- Vous ne croyez en rien? Vous n'avez donc aucun dieux? Qu'y a-t-il après
la mort d'après vous?
- Nous avons cessé de croire en Dieu quand nous avons dû quitter la terre. 15
milliard d'humains ont péri, lui expliquais-je.
- Je comprend.
- Et que penses-tu de moi?
- Mmmh... tu étais prétentieuse et insupportable, mais tu es devenu tout le
contraire.
Nous avons continué à discuter et à nous dire nos quatre vérités. Jusqu'à ce
que John nous appelle :
- Hugh! Sarah! Venez voir ça!
Nous avons accouru dans la cabine de pilotage. John avait l'air plutôt
inquiet.
- Il y a un... Un... Un je ne sais quoi qui se dirige vers nous.
J'ai regardé le radar. effectivement, il y avait une chose énorme qui
s'approchait dangereusement. J'ai viré au blanc, c'est tout juste si j'ai eu
la force de demander à Chakil :
- Tu... Chakil? Tu sais ce que c'est?
S'il avait été humain, je suis sûr que lui aussi, il serait devenu blanc
comme un linge, et plus que moi! Il a pris son ton grave, supérieur, et que
je ne supporte pas. Mais il avait peur, il avait beau bien cacher son jeu, il
avait peur.
- C'est un... Un hywoo, bégaya-t-il avec difficulté.
- Un quoi?
- Un hywoo. 20 mètres de long, muni de 15 tentacules de 10 mètres chacune et
toutes munies de lame tranchante, une bouche avec des dents de...
- C'est bon Hugh, on voit se que c'est maintenant! Le coupa John. Je
voudrais
juste savoir si ce machin peut détruire le bateau.
Chakil hocha lentement la tête...
***
- Préparez le bateau de sauvetage! Je m'occupe des armes! Nous ordonna John.
Je pense que j'étais en état de choc, incapable de faire le moindre
mouvement. J'observais Chakil, il attrapa un harpon, me prit les épaules, et
finalement, me secoua. Il fallait que je l'aide. Tout les deux, on a commencé
à préparer le bateau, le plus vite possible.
Mais c'était trop tard, j'ai senti une affreuse secousse! Le bateau failli
chavirer! Ca y est, l'hywoo nous avait percuté. Mon coeur battait à tout
rompre. C'est alors que j'ai vu une immense tentacule émerger de l'eau et
serre notre navire. Elle arrivait à l'écraser!! Non!!
- On va couler! John abat le! Hurlais-je.
Je l'ai vu essayer de tirer, en vain.
- On évacue le bateau! Cria-t-il.
Mais l'hywoo frappa une seconde fois, et cette fois, je fus éjectée du
navire...
Ma tête... Qu'est ce qu'il m'arrivait? Pourquoi je n'arrivais plus à
respirer? Qu'est ce qu'il s'était passé? Ma mémoire revint d'un coup,
lorsque je vis passer, à côté de moi, une moitié de bateau. NOTRE bateau!!
Je coulais! Petit à petit, je voyais la surface s'éloigner. Il fallait que
je nage, je commençais à manquer d'air! Mais le pire arriva. Je sentis une
chose longue et visqueuse, enserrer ma cheville. Je me retournais... Une
tentacule!!
- Aaaaah!!!
Je laissais s'échapper mes précieuse bulles d'air. Non! L'hywoo m'attirait
vers le fond! Il tentait de me noyer et je ne pouvais rien faire! Je me
débattais c'était lui le plus fort. Et j'étais la faible. Mes poumons
commençaient à brûler. Je me forçais à ne pas aspirer l'eau, mais c'était
trop dur. Trop dur!!! Il ne me restais plus que quelques secondes à vivre,
ce n'était plus qu'une question de secondes... Je repassais tout le film de
ma vie dans ma tête, tellement courte. A présent, je ne sentais plus la
chaleur des soleils, je ne les voyais plus éclairer notre nouvelle Terre. Je
ne les reverrais plus jamais. Je regrettais de ne pas avoir vu la Terre, de
ne pas avoir été plus sympa dès le début, de ne pas avoir eu un peu plus
d'amis... Mais pourquoi moi? On dit que ce sont les plus mauvais qui
meurent. Je dois faire partie des plus mauvais. Il n'y avait plus d'espoir à
présent. Même si j'arrivais à me libérer de ces tentacules, jamais je
n'aurais le temps de remonter à la surface.
C'est alors que j'ai aperçu un corps nager vers moi à une vitesse
impressionnante, peut-être même plus rapidement que l'un de vos dauphins. Il
tenait un harpon dans la main droite. Chakil!!! Il s'approchait de moi!
Dans un seul geste, il envoya son harpon sur l'hywoo, qui me lâcha d'un seul
coup. Libre! J'étais libre! Mais j'étais beaucoup trop loin de la surface.
Je serais morte avant d'avoir parcouru la moitié du chemin... J'avais eu une
lueur d'espoir. Mais c'était juste une lueur.
C'est là que Chakil m'embrassa. Je ne m'y attendais pas du tout. Il... Mais
non Sarah! Redescend sur terre! Il ne t'embrasse pas! Il... Il te sauve la
vie! Ses lèvres étaient effectivement posées sur les miennes mais il... Il
soufflait! J'avais de l'air! Et on remontait! Il me sauvait!!
C'est alors que, à quelques mètres de la surface seulement, nous avons
commencé à redescendre. Eh! Mais qu'est ce qu'il se passait? Chakil m'a
lâchée. Il avait une tentacule enroulée autour de la taille...
- Nooon!!!
Il coulait! Alors je lui ai pris le bras et j'ai tiré le plus fort possible.
Je voulais pas qu'il se laisse faire! Je voulais pas qu'il meurt! Il n'avait
pas fini de m'aider! Il avait pas le droit de m'abandonner! Pas lui!!
- Huuuugh!
C'était la première fois que je l'appelais par son vrai prénom. Et c'était
aussi la première fois que je pleurais.
"Lâche moi Sarah"
Il avait réussi à me parler sans ouvrir la bouche. Mais je me fichais de
savoir comment, et je ne voulais pas l'écouter, je voulais juste qu'il vive.
Mais pourquoi s'être sacrifié pour moi?
"Lâche moi"
Non! Si il devait mourir, ça serait avec moi! Il souriait.
"Je t'aime"
Et j'ai lâché. Ou alors il m'a fait lâcher, je ne sais pas. Hugh. Je le voyais
couler, toujours plus profond, les bras levés vers le ciel qu'il ne reverrait
jamais plus, le sourire aux lèvres. Et moi je pleurais toutes les larmes de
mon corps, toutes celles que j'avais retenues depuis le jours de ma
naissance. Alors j'ai nagé jusqu'à la surface, puisque je n'avais plus que ça
à faire. Mort, il était mort.
Une fois à l'air libre, j'ai respiré un grand coup :
- Huuuuuugh!!!
De chaudes larmes roulaient le longs de mes joues. Alors j'ai senti une main
forte agripper mon épaule. C'était John!
- Non!! on peut pas le laisser!
- Sarah c'est trop tard!
- Comment tu peux savoir! Tu n'es pas venu nous aider! Tu es un traître!
Je te hais!
il était trop tard, c'est vrai.
- Sarah, je suis désolé, je n'aurais rien pû faire.
Il avait raison. Mais quand tout va mal, il faut trouver quelqu'un à qui tout
reprocher.
- Il m'a sauvé, je peux pas le laisser...
John avait déjà démarré. Nous retournions à la base, comme si il ne s'était
rien passé...
***
Je regardais le ciel étoilé, allongée sur la plate-forme. Pourquoi tu ne
m'avais rien dit Chakil? Pourquoi tu ne m'as pas empêché de choisir la
destination? Bien sûr, on n'échappe pas à son destin... Mais je m'en veux tu
sais. J'ai l'impression que tout est de ma faute. Tu n'aurais pas dû te
sacrifier pour moi.
C'est alors que, dans le ciel, j'ai aperçu une longue gerbe de lumière, comme
une étoile filante. Et puis des milliers, des millions, peut être même des
milliards de rayons vinrent de partout, de chaque recoin de ce ciel noir,
pour tous se regrouper en un seul point. C'était magnifique! Impressionnant! Une nouvelle étoile était née! C'est alors qu'il m'a semblé entendre des
milliers de tambours, de trompettes, de flûtes... On l'accueillait, on la
faisait entrer parmi les siennes. J'ai souri.
FIN