Une peau de papier était collée contre elle. Anna craignait cette peau, car justement elle ne parvenait pas à en devenir une. Ce n'était pas une peau, non. Ça restait toujours un journal, un tract révolutionnaire qui
craquait à chacun de ses pas, sur lequel s'arrêtait sûrement le regard de
tous les soldats.
Elle aurait pourtant voulu que le journal se colle à sa peau, qu'il se fusionne avec son ventre. Elle se serait sentie naturelle, plus légère. Son
ventre lui faisait mal maintenant, elle sentait une pression... Le tract
n'avait pourtant que six pages. Son nombril, sa bonne conscience ou sa peur
se seraient donc transformés en balance pour peser le sens des mots imprimés
dessus.
Anna tourna au carrefour et aperçu enfin l'affreuse maison cubique d'un
jaune sable sale où elle devait se rendre. Inconsciemment, elle accéléra le
pas, mais elle modéra ses élans, n'ignorant pas qu'elle devait rester calme.
Il fallait être calme, naturelle... Toutefois, tout son être était survolté
et il aurait suffi d'un rien pour qu'elle commence à courir comme une folle
jusqu'à l'escalier de ciment, jusqu'à la porte de bois massif, jusqu'à cette
atmosphère de complot aussi peu rassurant qui régnait dans la maison.
Elle vit alors devant l'escalier un soldat posté en garde-à-vous qui
scrutait chaque élément du décor avec des yeux et les analysait avec un
cerveau qui furent tous deux mobilisés par le diable... Il regarda Anna
quelques secondes alors qu'elle gravissait nonchalamment les cinq marches du
perron. Mais comment savoir s'il avait vu une citoyenne inquiète ou une
révolutionnaire terrorisée avec un journal?
La porte se referma sur le ciel grillagé de ce troisième printemps de
guerre, sur l'air étouffant de cette fin d'hiver, sur ce soldat de toutes
les saisons. Les jambes d'Anna fondirent sous elle. Une main se porta à son
visage alors qu'elle éclatait en sanglots saccadés; l'autre ouvrit son
manteau, releva son gilet et jeta aux pieds d'André le journal maudit.
"Je t'avertis, André! Je ne pourrai pas plus longtemps..." Elle poussa
un long soupir qui ne la calma pas du tout. En tremblant comme une feuille,
elle reprit: "J'ai l'impression que tout le monde me regarde, que chaque
soldat que je rencontre va me prendre pour m'emmener Dieu seul sait où!...
Il y a un soldat dehors. Je tremblais tellement qu'il m'a sûrement trouvée
suspecte!"
Elle s'écarta de la porte avec une ardeur soudaine et gémit en se
relevant.
"Il va entrer et m'arrêter... Il va tous nous arrêter!"
"Anna, Anna... lui murmura André à l'oreille après l'avoir prise dans
ses bras. Tu dramatises... On ne peut pas savoir que tu es une
révolutionnaire: tu as l'allure d'une citoyenne tout ce qu'il y a de plus
ordinaire. On a besoin de toi, Anna."
Il restèrent quelques secondes en silence.
"On a besoin de toi".
Il pointa du pied le tract froissé encore étalé sur le plancher.
"Qu'est-ce que Jacques t'a dit?"
"Tu sais bien qu'il n'a rien dit. C'est le silence. Il n'y a que du
silence dans cette ville. Ce n'est plus de l'air qu'il y a entre les gens,
les choses: c'est du silence! Plus personne ne parle. On ne dit que des
stupidités. On a peur que notre voisin interprète mal nos paroles et nous
dénonce aux autorités comme espion. On a peur qu'un ennemi soit près de nous
et qu'on l'informe sur l'état de la nation! "L'ennemi guette vos paroles!"
Jamais on a pris un slogan aussi au sérieux. Il a fait du pays une bande
d'imbéciles!"
"C'est la guerre, Anna."
* * *
Il y avait une gelée incroyable pour un début de mois d'octobre. Marc
laissait des empreintes de pas étonnamment claires dans l'herbe figée que
ses souliers de marche écrasaient.
Il faisait froid, mais il irait jusqu'au bout. Pour oublier, pour se
pardonner? Pour se rappeler, se déculpabiliser? Il ne savait pas. Pour faire
ce qu'il veut faire depuis plus de vingt ans... Pour enfin savoir quelles
émotions ce pèlerinage allait lui faire sentir.
La Lune éclaire faiblement son parcours. Il n'a aperçu aucune pierre
tombale depuis une centaine de mètres.
Puis, il les aperçoit. Des dizaines de petites croix de bois blanches
anonymes, plantées dans le désordre le plus complet. Il n'y a aucun nom,
aucune date. Aucune fleur non plus...
Marc se tient en face d'elles, droit. Les oreilles sourdes des pierres
tombales n'entendent rien du discours muet qui s'amorce dans son esprit...
Puis comme pour lui-même, il s'écrie: "Merde! J'avais vingt ans! C'était il
y a vingt ans. C'était les débuts de la guerre. J'avais peur!"
Marc se souvient très peu de ce qui l'a emmené à pointer du doigt à une
troupe de soldat la petite maison jaune sable sale de la rue. Il se souvient
de la peur qu'il éprouvait à cette époque, de ses nerfs à bout, de ses nuits
sans sommeil... Anna disait qu'elle avait peur. Marc pleurait chaque soir
dans son lit. Marc avait tressailli à chaque bruit entendu au cours de ses
nuits dans la maison jaune sable. La peur de Marc l'avait poussé à dénoncer
tous ses camarades. C'était une peur beaucoup plus effrayante que celle
d'Anna.
Combien de faibles résistants avaient réagi comme lui?
Et aujourd'hui, rien n'était changé. La peur remplace encore l'air
entre les gens de la capitale. Tout est pareil comme il y a vingt ans. Les
gens traînent des boulets de peur qui pèsent bien plus que les vrais. Ils
consomment des plaisirs en espérant oublier ce qui leur manque vraiment.
Cette fois, Marc est décidé à se faire pardonner ses erreurs du passé.
Il va retourner dans les rangs de la résistance. Et si c'est nécessaire pour
redonner la liberté à toute une nation, il ira lui-même se jeter, une bombe
à la main, sur le dictateur-démon.