Le tunnel était bruyant. Les courants d'air hurlaient, les pas
résonnaient. Le rugissement des machines faisait fuir les gens.
Beaucoup de monde se trouvait là. Et pourtant Elle se sentait
seule. Qu'est-ce qu'une personne dans un métro ? Une image, une
paire d'yeux qui vous fixent, qui vous jugent, mais pas une âme.
Ceux qui sont là n'en ont jamais. Ils vivent pour eux, dans un coin.
On ne connaît pas le voisin, on l'ignore. Il n'existe pas. A la sortie
de la station ils redeviennent des êtres humains, au contact du ciel
et de l'air. Elle le sait bien. Cela fait trois ans qu'Elle
prend le métro. Elle est jeune, mais qu'importe son âge, c'est
une voyageuse.
Au début Elle croyait que l'on pouvait dérider
les gens dans le métro, mais Elle a très vite compris que
c'était peine perdue, alors Elle est devenue comme les autres,
triste, terne. Surtout ne pas faire paraître ses émotions.
Elle vient de changer de ligne. Elle rentre chez elle.
La journée
s'est plutôt bien passée, mais fut fatiguante. Voilà
le métro. Elle ouvre la porte, attend que les gens sortent,
puis entre. Il n'y a pas de place assise. Comme d'habitude à cette
heure ! Les portes se ferment, Elle gagne le fond du wagon.
Le métro s'ébranle, puis prend de la vitesse. Un vieil
homme chantonne près d'Elle, lui au moins ne se laisse pas
impressionner par la froideur de la foule. Ses vêtements sont usés,
les couleurs de sa veste sont ternes, sans éclat de joie et pourtant
il est gai.
- Pourquoi les gens sont-ils toujours attristés dans le métro ?
Il vient de rompre le silence.Les autres passagers l'ignorent. Un homme
a un sourire furtif. Nouvelle station. Une femme au manteau rougeâtre
trouve une place assise, d'autres personnes sortent.Le vieil homme change
de siège pour s'installer en face du manteau rouge.
- Et vous, pour quelle raison êtes vous malheureuse ?
Ça y est, pensent la plupart des voyageurs, le vieux
récidive.
- Je vous appellerai Blanche-Neige.
Ce n'est pas possible, il a une case en moins !
Elle sourit. La dame a des papiers à la main, Elle
peut lire un traitement fait de médicaments aux noms compliqués.
Elle a appris à se méfier de médicaments aux
noms compliqués. Elle remarque alors que la dame a un air
triste.
- Je viendrai boire le café chez vous.
Il devient gâteux maintenant.
Malgré tout, les gens sourient
- J'apporterai mon sucre si vous voulez. Je vous donnerai bien un bonbon
mais je n'en ai plus qu'un. Je vous offrirai le papier si vous voulez.
Là, les voyageurs commencent à drôlement s'amuser
- Ce soir je vais acheter un pain et puis, je rentrerai chez moi. Mais
je serai seul. (La voix du vieux se fait grave.) Blanche-Neige est partie.
Je croyais qu'elle reviendrait, mais je me trompais.
Certaines personnes se retiennent pour ne pas éclater de rire.
Elle sourit vaguement, Elle croit déceler une note
de chagrin dans ces paroles.
- Elle est partie, répète-t-il, elle était triste
comme vous. (La dame lui fait un large sourire.) Et puis pfft ! Plus de
Blanche-Neige !
Quelques passagers rient à gorge déployée Elle
est très fragile, Elle est très pâle et ne rit
pas du tout. Elle est la seule à comprendre et en est très
troublée. L'ordonnance est toujours dans les mains de la jeune femme.
Elle aperçoit : «Pour GUESLAT El...». Elle
a peur.
- Mais c'est promis, vous ne partirez pas ?
À la prochaine station se trouve le terminus. Elle se précipite
hors du métro, descend les marches quatre par quatre. Elle
attend son bus. Le vieil homme sort. Il disparaît au coin de la rue.
Seul.
Plus tard dans le bus, chez elle, Elle se reproche son imagination
débordante. Elle se met à ses devoirs et oublie...
Jusqu'au jour où, jetant un coup d'oeil à la rubrique
nécrologique du journal elle aperçoit ce faire-part de décès: «Eliane Gueslat vient de disparaître à l'âge de 35 ans après une longue maladie. Adieu, tu nous manqueras, toi qui était notre Blanche-Neige. ».
Elle hoche la tête, Elle sait.