- Je crois, ma chère Novembre, que vous ne comprenez pas vraiment ce que vous
venez de faire.
Oui, je le comprenais. Je le comprenais très bien. C'est ce que je dis
immédiatement à ce cher Maurice, d'ailleurs. Et j'ajoutais:
- Par votre calme apparent, je dirais plutôt que c'est vous qui ne
comprenez pas.
- Mais oui, Novembre. Je comprends. Vous venez d'assassiner froidement votre
père. C'est morbide. C'est ridicule. Qu'est-ce qui vous a pris?
- Vous me demandez ce qui m'a pris? Franchement, Maurice! J'attendais une
meilleure réaction de votre part! Je ne sais pas, moi! Pourquoi ne
m'avez-vous pas attrappée au moment où je brandissais le couteau?
Pourquoi ne me frappez-vous pas, à ce moment même, en me traitant de
folle? Pourquoi ne vous êtes-vous pas rué sur le téléphone pour appeller
la police? Non: vous restez froidement assis sur votre stupide fauteuil,
et vous me demandez si je sais ce que je viens de faire, qu'est-ce qui
m'a pris et tout et tout... Je suis une meurtrière, Maurice! Pourquoi ne
réagissez-vous pas en conséquence?
- Novembre, Novembre! Ma chère petite Novembre! Vous exagérez une fois de
plus! Calmez-vous! Vous savez bien que...
- Je sais bien, je sais bien! Cessez donc de vous chercher des
échappatoires, Maurice. J'ai assassiné mon père. Devant vous. Je le dis
en plus. Et comme vous le remarquez si bien, je n'ai pas du tout l'air
de le regretter. Non: depuis hier que j'y pense et j'ai finalement
décidé que c'était la meilleure chose à faire.
- Ah, oui? Vous vous êtes vraiment tout simplement dit hier: je vais
assassiner mon père.
- Eh, oui! C'était la chose la plus logique à faire, non? Je déteste mon
père. Non, je ne le déteste pas vraiment. Mais je ne l'aime pas
particulièrement. Ce n'est pas non plus que je ne l'aime pas... Hum.
Comment dire?
- Novembre! Vous qui avez tellement de facilité avec les mots d'habitude!
Voilà que vous en perdez tout votre vocabulaire!
- Non, non, attendez. Je crois plutôt que ma situation avec mon père
s'est toujours traduite par un sentiment de désappointement. Je veux
dire que j'attendais toujours mieux de mon père et qu'il finissait
irrémédiablement par décevoir mes attentes. Même ses actions passées, alors
que je n'étais même pas née, me découragent profondément lorsque j'en prends
conscience ou lorsque je l'apprends. Vous connaissez sûrement cette histoire
de déménagement qui arriva alors que j'étais âgée de deux ans. Papa avait à
choisir entre une résidence située en banlieue de Paris ou encore cette
maison merdique située entre nulle part et rien.
Eh, bien, voilà que j'ai à perdre mon temps ici alors que je pourrais me
balader dans les rues de la capitale quand bon me semble! Pas besoin
d'aller chercher ses bêtises si loin, d'ailleurs. Regardez mon nom:
Novembre. Je ne suis pas l'héroïne d'un poème, j'existe! Alors à quoi
bon m'avoir affublée d'un nom qu'un écrivain minable sans vocabulaire aurait
choisi par manque d'idée plus originales pour compléter une rime?
- Novembre, franchement! Ne trouvez-vous pas plutôt que votre nom à
quelque chose d'original?
- Oui, il a quelque chose d'original. Trop, même! Six milliards de fois
trop original, oui! Je vous mets au défi de trouver une autre personne
sur cette fichue planète qui porte ce même nom ridicule!
- Eh, bien, Novembre, je dois dire que vous me décevez un peu.
- Pourquoi donc, Maurice?
- Je crois bien que toute cette rancoeur envers votre père n'est pas
justifiée du tout. Et que vous l'avez en vérité assassiné parce que vous
ne saviez pas ce que vous pouviez faire d'autre!
Novembre reste bouche bée quelques secondes, alors que Maurice la
dévisage, un sourire moqueur aux lèvres.
- Vous pensez que j'ai assassiné mon père par manque d'idée?
- Oui, en fait, je crois qu'il est même ridicule que vous l'assassiniez
pour cette raison ridicule, qui est d'ailleurs, ironiquement, celle pour
laquelle vous dites l'avoir tué.
- Eh, bien, Maurice, je dois dire qu'une fois de plus vous avez su
déchiffrer avec brio votre jeune apprentie.
- Allez, paresseuse! Je ne veux plus de ce genre d'histoires minables
sans recherche. Et je ne veux plus non plus de ces mélodrames actés du
genre "Allez! Appellez la police, j'ai assassiné mon père!" pour essayer
de me faire adorer votre oeuvre.
Novembre rougit quelque peu, mal à l'aise.
- Je savais que vous n'aimeriez pas. Je ne serai jamais une bonne
écrivaine.
- Mais non, mais non... Reprenez tout cela! Avec de l'inspiration, du tact
et, surtout, de l'originalité, cette fois!
- D'accord, d'accord.
Sur ces paroles encourageantes, Maurice quitta la pièce. Novembre
ramassa son manuscrit et le jeta dans le feu de foyer. Tout recommencer.
Oh, non... Puis, en se penchant sur le divan, regardant le corps mort et
inanimé de son père caché derrière, elle soupira:
- Moi qui avais même commis l'acte pour être sûre de ne commettre aucune
erreur!