Jamais je n'aurais cru rencontrer la mort au supermarché.
Et pourtant, ça m'a frappé. La mort était bien là!
Je regarde à ma gauche. Des kilomètres de viandes rouges, de steaks, de
cuisses de poulets... De tout, de toutes les teintes, de toutes les formes.
Je prends quelques secondes et, en regardant tout ces généreux étalages, je
me demande si dans tous les supermarchés du monde on retrouve des stocks de
viande aussi diversifiés... Combien y a-t-il de supermarchés sur cette
planète? Des milliers! Des centaines de milliers?
Mon Dieu, mon Dieu... Je prends tout à coup conscience, comme une
illumination, du point de vue des végétariens. Je les avais pourtant
considérés auparavant comme d'étranges marginaux qui allaient à
contre-courant, refoulant au plus profond de leurs êtres ce qui fait
néanmoins partie de l'homme! On mange de la viande depuis toujours, depuis
la préhistoire! À quoi bon tout à coup se poser mille et une questions sur
notre nature carnivore? Comme si Fred Caillou se posait des questions en
mangeant ses steaks de brontosaure!
Mais à cet instant précis, je comprenais. Je voyais comme les
végétariens. Combien de bêtes sont mises à mort pour remplir les
étagères de milliers de supermarchés? Combien de litres de sang couvrent le
sol des boucheries pour nourrir notre race ignoble? J'ai froid dans le dos.
J'imagine le carnage...
Les végétariens ont raison. Mangeons le moins de viande possible!
D'un air décidé, donc, je prends mon carrosse d'épicerie et me dirige d'un
pas décidé vers le rayon des légumes. J'ai le regard d'un bénévole de
Greenpeace. Non, mesdames et messieurs! Je ne participerai plus jamais à cet
effroyable génocide! Je vais manger vert!
Je me dirige vers l'étalage, empoigne quelques légumes, quelques
salades...
Et une fois de plus, l'illumination arrive.
Une vision, d'abord, de grands champs, d'espaces verts... Oui, les
légumes poussent dans la terre, quoi de plus naturel! Mais: que dire?
Pour avoir de la terre, il faut défricher, couper des arbres, non? Pour
créer ces immenses jardins, ne faut-il pas tuer les poumons de la
planète?
Oh, oh.
La vision d'épandeur à fumier, de machines agricoles de plus en plus
perfectionnées, d'insecticides puissants, de machines anonymes ramassant des
légumes à la chaîne. Production, production, surexploitation de la terre!
Finalement, en voulant effectuer un retour à la terre, est-ce que je ne
favorise pas, justement, les malheurs de cette terre?
Ouais. Ça devient mêlant... Moi et mes grandes questions. Si je me
contentais de faire seulement l'épicerie, comme tout le monde, à la
course, sans penser à rien sauf aux spéciaux et aux coupons rabais, en
espérant être revenu à temps à la maison pour faire telle chose...!
Je crois tout de même avoir compris qu'on ne peut pas être dans un seul
extrême sans nuire à une autre chose. Et voilà!
Le rôle de l'humain, c'est nuire. Il ne veut pas nuire, soit, mais il
nuit tout de même par trop de bonnes intentions. Et on ne peut pas
seulement manger des spaghettis, non?