Il arriva chez nous un dimanche de novembre. Javais à lépoque 13 ans, et jétait un peu perdue, entre mon père et ma mère qui venaient tout juste de divorcer. Il en avait 19. Il était venu dAmérique pour apprendre le français chez nous. Quand il avait franchi la porte, javais été
impressionnée par ses yeux. Ils étaient dun gris magnifique. Il ne parlait
pas beaucoup, mais ses yeux parlaient pour lui.
Quatre jours plus tard, alors que nous marchions lui et moi au long de la
Seine, il me parla de son envie daller en discothèque. Je lui donnais le
nom de la discothèque la plus proche de chez moi. Le soir même il décida dy aller avec la moto quil avait louée.
Je lattendis bien sagement dans mon lit jusquau lendemain matin, mais il
ne vint pas me réveiller en me chatouillant comme dhabitude. Alors soudain, très inquiète, je me mis à le chercher partout dans la maison, mais il demeurait introuvable.
En regardant par la fenêtre je le vis, assis sur le
banc bleu de notre cours. Il avait la tête dans les mains. Je descendis et
je maperçus quil sanglotait. Je massis à côté de lui et moi, qui suis si
sensible, je me mis à pleurer sans raison dans ses bras. Après un bon quart
dheure nous nous regardâmes les yeux dans les yeux en riant. Je ne lui
demandais pas tout de suite son secret, jattendais que la tristesse
sefface un peu de ses yeux.
Je neus pas besoin de lui demander ce qui cétait passé hier soir, il
commença tout seul : Ce qui est arrivé est terrible.....Je ne sais par où
commencer, ça cest passé si vite.....Voilà, je sortais de la discothèque et
pour fêter mon arrivé à Paris, javais auparavant un peu trop bu de bière; je métais assis sur ma moto et métais lancé dans une course folle à
travers Paris illuminée. Et soudain le drame est arrivé........ jai heurté
une jeune femme enceinte, je ne savais pas quoi faire, je suis descendu pour voir si elle respirait encore, mais elle était morte. Alors jai regardé
autour de moi et jai vu la Seine toute silencieuse. Jai traîné la femme
jusquau fleuve et je ly ai jetée.
Il sarrêta de parler et me regarda avec un regard qui signifiait : tu ne
le diras à personne, tu me le jures? Je me penchais vers son oreille et
murmurais: Je te le jure.
Ça fait maintenant depuis plus dune semaine
quil est parti et je pense toujours à lui. Comment loublier lui et son
secret? Ce matin en me réveillant, il y avait une lettre pour moi posée sur
ma table. Je louvris et lus à haute voix ce quil y avait écrit dessus :
Chère Léa,
jespère que tu vas bien. Oublie ce qui cest passé et pense à la vie et à
la liberté, ce sont les choses les plus importantes de ce monde.
Salut,
Calvin.
Mais comment pouvais-je oublier? Il était vrai que la vie et la liberté
étaient importantes, mais pas si on les obtenait en mentant.
Après avoir lu et relu cette lettre, je me suis aperçue que jétais en
retard pour lécole; jai enfilé une robe en satin et jai filé. Sur le
chemin de lécole Paco est venu me rejoindre et il ma demandé si je faisais
quelque chose dimanche soir (il faut que je vous dise quil est lun des
garçons les plus beau de cette planète, après Calvin), je lui ai répondu que
non, je ne faisais rien.
Dimanche, on est allé au ciné voir American Pie. Cétait génial. Après
le ciné, il ma proposé de faire un tour sur les berges de la Seine. Je
naurais jamais du accepter car, en arrivant, il y avait une foule de gens
tout autour dun corps qui avait été pêché par un policier. Jai dit à Paco
que je voulais rentrer chez moi, mais il ma traité de poule mouillée. Alors
je suis restée.
Quand je suis rentrée à la maison, ma mère et ma soeur regardaient les
infos à la télé. Léa, me dit ma mère , cest incroyable ce qui cest
passé, on a trouvé le corps dune femme enceinte denviron sept mois, dans
la Seine. Les policiers nont pas trouvé de pistes pour le moment, peut être
quun certain Marco, un clochard du quai, aurait pu entendre quelque chose......
Je nécoutais plus ce quelle disait ; je courus dans ma chambre et
composais le numéro de Calvin, il décrocha : Calvin? cest toi? Tu es au
courant pour la femme? Non? Alors écoute moi bien, je vais te donner un bon conseil que jespère que tu suivras, parce que sinon tu es un homme mort : pars le plus loin possible, en nouvelle Zélande, à Hawaï, où tu veux, mais
pars.
Je raccrochais et priais pour lui.
Ceci est maintenant une vieille histoire. Personne n'a découvert qui a tué
madame Pondufiel (la femme enceinte). La seule personne qui aurait pu
fournir une preuve, si elle avait été là, (Marco, le clochard), avait enfin
accepté le soir du crime, dêtre placée dans un foyer pour SDF.
Je vais maintenant vous quitter car il faut que jaille dénoncer Calvin.
Jai compris quil ne faut pas garder un secret sil est nocif pour
quelquun ou trop lourd car il risque de vous suivre partout, de plus je
pense que cest mieux ainsi.
FIN