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La vilaine petite pomme
Histoire écrite par Francis, pour ses enfants
Sur un grand arbre, il y avait une quantité de belles fleurs. Elles étaient
toutes blanches et resplendissaient au soleil. Dès qu'il y avait un peu de
vent, elles se mettaient à faire la causette. C'étaient des fleurs très
bavardes. Et vas-y que je te papote, que je te raconte ma vie, et comment
sera l'été, va-t-on avoir le beau temps, bref, ça n'arrêtait pas ! Quand les
gens passaient sous cet arbre, ils se demandaient toujours d'où pouvait bien
venir ce continuel bruit de conversation. Pourtant, parmi toutes ces
pipelettes, il y avait une petite fleur toute timide qui n'osait jamais
parler aux autres. D'ailleurs, celles-ci l'avaient vite jugée. Un jour, une
grande fleur très blanche, aux énormes pétales, un peu prétentieuse, lui
avait dit :
- Moi, quand je serai grande, je serai une belle reine de reinette ( une
reinette, c'est une pomme ). Et toi ? Qu'est-ce que tu seras, plus tard ?
Une starking ? Une red delicious ? ( Ça aussi, ce sont des pommes ).
La pauvre petite qui ne connaissait pas tous ces noms compliqués n'avait
rien osé répondre. Tu penses bien que l'autre s'était dépêchée de tout
raconter à ses copines :
- Vous savez, la petite pâlotte, là-bas, j'ai voulu lui faire un brin de
conversation, par politesse, eh bien elle ne m'a pas dit un mot !!
- C'est une pimbêche, répondit une première.
- Ça deviendra une golden, ajouta une seconde (une golden, c'est aussi une
pomme, mais c'est moins bon).
- Ou peut-être qu'elle va se faner et qu'elle ne deviendra rien du tout,
glapit une troisième de sa méchante petite voix acide.
Et voilà ! Depuis ce jour, tout le monde la battait froid, toutes ces
petites pestes parlaient à qui mieux mieux de leur brillant avenir, et elle,
la pauvrette, pensait tout le temps à ce qu'avait dit la plus méchante des
trois :
- Elle a raison. Je ne deviendrai même pas une petite golden de rien du
tout, je vais me faner et plus personne n'entendra jamais parler de moi et
puis voilà ! En un mot, elle avait un chagrin à vous fendre le coeur.
Mais voici que l'été arriva. Les fleurs perdirent leurs pétales et
commencèrent toutes à s'arrondir. Oui, toutes ! Même la petite ! Mais, alors
que les autres grossissaient, grossissaient, et prenaient une teinte
jaunâtre (le jaunâtre, c'est comme le jaune, mais en moins joli), la
petite, elle, restait toute maigrelette et toute verte ! De loin, on aurait
dit un petit pois !
Inutile de te dire que ça n'améliorait pas son moral, surtout que les
autres, plus elles grossissaient, plus elles faisaient les fières ! On
aurait dit que leur vanité s'enflait en même temps que leur poids. De temps
en temps elles se tournaient vers la petite avec mépris puis chuchotaient je
ne sais trop quoi, mais sûrement des méchancetés. Parfois, pour lui faire de
la peine, elles parlaient au contraire très fort, pour qu'elle entende :
- Avez-vous vu, ma chère (depuis qu'elles étaient devenues des pommes, ces
petites péronnelles se vouvoyaient), avez-vous vu comme j'ai encore grossi !
Mon dieu, si l'été reste aussi chaud, je me demande ou cela va s'arrêter !
- C'est comme moi, disait l'autre, et mon teint, voyez comme il jaunit avec
ce beau soleil !
- Oui, c'est ravissant ! Vous êtes resplendissante ! 
Et ainsi de suite. Ces pommes, c'était un vrai panier de crabes ( on dit
"c'est un panier de crabes" quand les gens sont méchants ou jaloux ). La
petite, à entendre tous ces compliments, à voir jaunir ses compagnes ( elle
trouvait ça très joli ) avait honte. Elle avait tellement honte que ça la
faisait rougir. Bien sûr, elle craignait qu'on le remarque. Et sais-tu ce
qui se passe quand on a peur que les autres vous voient rougir ?
Eh oui, on rougit encore plus ! Et c'est exactement ce qui se passait ! Et
les autres, ces sales petites vipères, crois-tu qu'elles auraient fait
semblant de ne rien voir ? Pas du tout ! Elles ne se gênaient même plus pour
se moquer d'elle ouvertement :
- Alors, petite, mais quelle belle couleur ! C'est un coup de soleil ? Ou
encore :
- Quand on rougit comme ça, c'est qu'on n'a pas la conscience tranquille
Bien entendu, à ce régime, la malheureuse, qui était devenue écarlate à
force d'avoir honte, vit arriver la fin de l'été avec soulagement.
- Au moins, se disait-elle, quand on aura cueilli toutes ces belles, je
resterai toute seule sur l'arbre et plus personne ne se moquera de moi.
A la mi-septembre, le ciel se couvrit de nuages et le vent menaçait de
briser les branches du pommier qui semblait peiner sous son fardeau de
fruits. Les pommes étaient énormes, toutes jaunes, et plus arrogantes que
jamais. Pourtant, elles auraient bien fait de montrer un peu plus de
modestie car leur peau, auparavant bien tendue, commençait à se couvrir
d'étranges rides disgracieuses.
Un matin, un pas lourd retentit dans le verger.
- C'est le fermier ! C'est le fermier ! dirent les plus malignes, celles des
branches supérieures, qui durant tout l'été avaient eu loisir de contempler
tout ce qui se passait aux environs et, de ce fait, jouaient les
affranchies.
En effet, c'était le fermier. Dès qu'il vit l'arbre craquant sous le poids
des fruits, il s'exclama :
- Oh ! Oh ! Le cidre sera bon, cette année ! Aussitôt, dans le pommier, ce
fut un concert de caquetages, de questions inquiètes, de suppositions toutes
plus absurdes les unes que les autres :

- Cidre ? Cidre ? Jamais entendu parler de cette variété !
- Ce n'est pas une sorte de golden, quand même ?
- Mais non, c'est plutôt un genre de pommes de luxe, pour la décoration !
Elles allaient savoir bientôt comment on fait le cidre, et elle seraient
bien punies de leur suffisance ! Mais tout à coup, le fermier remarqua, là,
entre deux grosses rombières de pommes toutes jaunasses et ridées, une toute
petite tache rouge qui faisait tout ce qu'elle pouvait pour ne pas se faire
remarquer.
- Mais c'est une cerise, et une belle encore ! dit le fermier qui n'en
revenait pas.
La petite ne pouvait pas croire ce qu'elle entendait. C'était bien la
première fois qu'on disait qu'elle était belle !
- Qu'est-ce qu'une cerise peut bien faire dans. un pommier ? ? Marie-Renée !
Viens voir !
Marie-Renée, c'est la femme du fermier. Dès qu'elle vit la cerise, car c'en
était bien une, elle ne perdit pas le nord.
- Il faut tout de suite prévenir la télé ! !
Sitôt dit, sitôt fait. En un rien de temps, une armée de journalistes, de
cameramen, de photographes, d'éclairagistes, de speakerines envahit le
verger. Sous les feux des projecteurs, la petite cerise rougissait encore
plus. Quant aux pommes, certaines d'entre elles croyaient que tout ce beau
monde était venu pour elles, tant elles étaient aveuglées par leur fatuité.
Si elles avaient pu faire la roue, elles l'auraient faite !!
Au bout de quelques kilomètres de pellicule, un des photographes s'écria :
- Est-ce qu'on pourrait la prendre seule dans l'arbre ?
- Pas de problème, répondit le fermier, j'allais cueillir les pommes.
Toutes les pommes furent donc cueillies, délicatement, pour ne pas faire
tomber la petite cerise. Quand elles furent toutes à terre, le fermier dit :
- Bon, ben tout ça c'est bien joli, vous pouvez continuer à faire vos
photos, mais moi j'ai du travail.
Et il alla chercher son énorme tonneau à cidre, dans lequel il enferma
toutes ces snobs qui avaient jugé la petite cerise indigne de leur amitié.
Le lendemain, le monde entier ne parlait que de la petite cerise qui était
née sur un pommier. Elle devint une star adulée du public, mais comme elle savait ce que c'était que de souffrir de l'orgueil d'autrui, elle sut garder
la tête froide et ne se laissa pas étourdir par la gloire.
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©1995-2005
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