"Adieu", avait-elle écrit, "je m'en vais parce que tu étais ma seule amie, parce que j'ai compris trop de choses que je ne pouvais supporter. A l'heure où tu liras ce message, ce sera déjà fini, alors promets-moi de garder un petit coin de ton coeur en souvenir d'Alison, une fille différente qui a trop souffert et de ne jamais être triste pour moi car je serai plus heureuse là où je suis.
Je t'aimais, tu étais mon amie.
Adieu
Alison"
Je ne suis pas douée pour écrire, alors je vais essayer de raconter de mon mieux son histoire. Pour que tous ceux qui lisent ceci, pour que le monde entier comprenne et que la mentalité des humains change.
Nous étions dans la même classe depuis la maternelle1, nous jouions ensemble, elle était une petite fille heureuse et souriante, elle consolait toujours ses amis quand ils avaient du chagrin, elle savait écouter les gens, à sa manière d'enfant bien sûr, mais tout le monde l'aimait bien. On appréciait sa gentillesse, sa générosité, elle n'hésitait pas pour aider les autres. Je crois que déjà à cet âge les adultes disaient qu'elle était très mature, mais je ne sais plus, après tout, je n'avais que trois ans, moi aussi.
C'est l'année suivante que les institutrices ont commencé à se poser des questions. Tous les jours, au lieu de faire sa sieste elle prenait un livre, toujours le même, et l'observait attentivement. Un jour, pendant la sieste alors que je n'arrivais pas à dormir, elle m'a dit "tu veux que je te lise un livre?" et moi, sans m'étonner, parce que rien n'étonne les jeunes enfants, j'ai répondu "Oui. Tu peux me lire l'histoire de Pinocchio?" Elle est alors sortie de son lit, sans se faire voir par l'institutrice, et est revenue avec la dite histoire. J'aurais dû me demander comment elle avait fait pour trouver le bon livre, mais je trouvais ça normal.
Elle s'est mise à lire, vraiment à lire. La maîtresse - Mme Nathalie - est arrivée, je ne me rappelle plus bien de ce qu'elle à dit mais elle a sorti un livre de son sac et l'a tendu à Alison, Alison a lu.
Mme Nathalie lui a dit de la suivre, au moment où elle sortait de la pièce, j'ai vu dans le regard d'Alison la plus grandre souffrance, la plus grande tristesse que je n'ai jamais vue dans aucun regard. Je crois que si cela s'était passé maintenant, j'aurais fait quelque chose pour l'aider. Mais je n'avais que quatre ans et je ne savais pas. Je ne savais pas qu'elle avait compris.
Elle a fermé la porte derrière elle, cette porte c'était la fin de son enfance heureuse et insouciante, elle a fermé cette porte pour ne plus jamais la rouvrir.
Depuis, elle n'est plus revenue à l'école, elle ne m'a plus donné de signe de vie. Le jour où j'ai reçu sa première lettre, deux ans plus tard, j'étais en première année primaire, je savais à peine lire. Sa lettre était en vérité une phrase, une phrase qui apparemment était insignifiante, je n'ai pas compris, je crois qu'elle savait que je ne comprendrais pas, dans cette phrase se cachaient deux ans de vie infernale, des souffrances, des colères, des tristesses, des joies aussi, peut-être. Mais c'était surtout, sans en avoir l'air, un message de désespoir.
La lettre suivante je l'ai reçue l'année d'après, elle avait attendu que je sache plus ou moins bien lire pour pouvoir me raconter. Elle me racontait les tests, l'école spéciale, les prof sévères, les réactions de ses parents, la jalousie et la haine de ses soeurs, les psychologues. En trois pages remplies de sa petite et belle écriture, elle se racontait, me dévoilant ses sentiments, ses tristesses ses envies. J'avais sept ans et je n'ai rien compris, ou presque, mais j'ai lu, et relu pour essayer de décoder cet ensemble de mots et de phrases qui m'étaient alors encore si peu familiers. Parce que c'était la seule chose qui me restait d'une amie.
Je n'ai compris que plus tard, bien plus tard la raison pour laquelle elle avait choisi de m'écrire à moi plutôt qu'à une autre. Parce qu'en me lisant Pinocchio, elle m'avait confié le début de sa nouvelle vie de souffrances. Je ne lui ai pas répondu, ni à cette lettre, ni à la précédente, d'abord parce que je n'en aurais pas été capable, et puis parce qu'elle ne m'avait pas laissé son adresse. De toute façon, je ne pense pas qu'elle attendait une réponse.
Depuis, tous les trois mois, j'ai reçu une lettre, elle me racontait ce qui lui arrivait, c'était une sorte de journal intime, mais elle n'écrivait que les choses importantes. Peut-être devrais-je dire de choses importantes pour elle. Elle n'a jamais parlé de garçons, elle n'a jamais parlé d'amies. C'est comme ça que j'ai su qu'elle allait passer son diplôme de fin de secondaire. Elle avait 10 ans. Je jouais encore aux poupées, elle pouvait entrer à l'Université.
Trois mois plus tard j'ai reçu sa dernière lettre, quelques phrases - celles que je cite ici au dessus - et j'ai compris que plus jamais, plus jamais je ne recevrais une lettre d'Alison.
C'est la fin de l'histoire d'Alison, l'histoire triste d'une surdouée qui s'est donnée la mort un beau soir de juillet à l'âge de 10 ans
Si vous n'avez pas compris, je vous laisse sur votre faim, car je ne saurais raconter cela autrement. Alison a vécu cela comme ça, peut-être auriez vous réagi autrement, mais Alison n'est pas vous et vous n'êtes pas Alison.
Vous qui lisez cela, que vous ayez compris ou pas, ce soir, avant de vous endormir, pensez à mon histoire, la terrible tragédie d'une fille trop différente, et dites-lui que vous avez lu son histoire, elle sera contente.