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LES TROIS AMIS
Conte populaire russe
Illustrations : Maguelone DUMY
Sur la mer, sur l'océan, sur l'île Bouyan habite le
chat savant, endormeur-enjôleur. Tout autour de sa maison, sur
les arbres et les buissons, poussent des contes et des chansons. Le chat
savant les cueuille, les ramasse, dans sa cave les entasse. J'y suis allé
par une nuit bien noire, j'ai volé au chat une histoire. Si ça
vous plaît, vous n'avez qu'à écouter. On va commencer...
Tout le monde y est?... Alors voilà :
Dans la forêt, dans la clairière, dans
une petite chaumière, vivaient trois camarades, trois amis,
trois frères: un
moineau, une souris et une crêpe au beurre. Ils travaillaient
comme ils savaient, s'entraidaient comme ils pouvaient. Le moineau allait
chercher les provisions, la souris coupait le bois et allumait le feu et
la crêpe au beurre faisait cuire la soupe.
Le soir, ça se passait
d'habitude comme ça : Le moineau rentre des champs. Il est fatigué.
Il a froid aux pattes. Et dans la chaumière il fait bon, il fait
chaud! Le moineau s'assoit sur le banc et se repose. La souris se dépêche
de mettre la table. Et la crêpe au beurre apporte la marmite de soupe.
Et quelle soupe! Epaisse, grasse, beurrée, parfumée...
Le moineau dit :
- Une soupe pareille, même le roi des rats ne s'en offre pas tous
les dimanches. Et nous, c'est chaque soir comme ça!
La crêpe au beurre dit :
- C'est parceque, avant de servir, je plonge dans la marmite, je m'y tourne-retourne,
clapote-barbote - et voilà la soupe beurrée, assaisonnée!
La souris dit :
- Et moi, je ramasse le bois, je le ronge fin-fin pour qu'il brûle
bien, j'attise le feu du bout de ma queue, la soupe cuit encore mieux!
Et le moineau ajoute :
- Et puis, il faut voir avec quoi elle est faite, cette soupe. Rien que
des produits de tout premier choix! C'est moi qui les trouve, c'est moi
qui les cueille, c'est moi qui les apporte. Un champignon par ci, un grain
d'orge par là, deux feuilles de chou, trois pois chiches - c'est
ça qui fait la soupe riche!
Et tous les trois, ils disent en choeur :
- Oh, la bonne soupe, bien faite, bien cuite, bien mitonnée, bien
assaisonnée!... Donnez-m'en
encore une assiette, s'il vous plaît!
Les trois amis ont vécu comme ça, sans souci ni tracas,
jusqu'au jour où le renard vint à passer par là.
Il a vu par la fenêtre la crêpe
assise au coin du feu - une belle crêpe au beurre toute ronde, toute
dorée, croustilla-a-ante! Le renard l'aurait bien mangée,
mais la crêpe ne sortait jamais de la maison et la porte restait
fermée au loquet.
Et voilà le renard-voleur, le rusé menteur, qui s'en va trouver
le moineau dans la forêt. Il
va le trouver et il se met à pleurnicher :
- Mon pauvre ami! Ça me fend le coeur de te voir te tuer à
la peine... Vrai! Quand je pense que tes amis n'ont rien à faire
de la journée...
- Comment rien à faire? demande le moineau, tout étonné.
Mais ils travaillent, tout comme moi!
- Tu appelles ça travailler? Un fagot de bois à couper, une
soupe à mettre sur le feu - autant dire qu'ils n'ont qu'à
se croiser les bras! Et toi, pendant ce temps, tu cours les champs et les
bois du matin au soir... Je voudrais bien voir la crêpe en faire
autant! Mais pas de danger qu'elle accepte, la grosse paresseuse...
Et sur ces bonnes paroles, le renard s'en va.
Le renard s'en va et le moineau reste là, à réfléchir.
Ça ne sait pas très bien réfléchir, un moineau.
A force de sautiller, toutes ses petites idées se sont emmêlées
dans sa petite tête. Pour lui, le dernier qui a parlé a toujours
raison.
Et le moineau se dit :
"Quand j'y pense, le renard a parfaitement raison! C'est moi qui fais
tout le travail. Ce n'est pas juste... Oh-o-o! Mais il faut que ça
change! et pas plus tard que tout de suite."
Et le moineau a filé à la maison. Il
s'est mis en colère, il a tapé du pied, il a battu des
ailes - un vrai coq! Et il a crié, il a crié! Et qu'il en
avait assez de faire seul tout l'ouvrage. Et qu'il fallait que ça
change. Et que demain c'est à la crêpe d'aller chercher les
provisions. La souris fera la soupe, pendant ce temps. Et le bois pour
le feu, lui, moineau, s'en charge.
Bon, bon! C'est entendu comme ça. Et le lendemain matin la crêpe
au beurre est partie au bois, panier au bras, cueillir les champignons,
gauler les noix. Elle roule
sur le chemin. la crêpe, et elle ne s'aperçoit pas que
le renard-voleur, museau-pointu, queue-rousse, la suit pas à pas,
de charmille en buisson, de fourré en broussailles...
La crêpe roule à travers bois et ramasse des coquilles de
noix, elle roule sur la mousse humide et ramasse une cosse de pois vide.
En passant sous le chêne-vert elle cueille un cèpe mangé
aux vers, et en traversant l'herbage elle trouve un oignon sauvage - un
peu pourri, mais ça ne fait rien! Et
voilà la crêpe contente, voilà la crêpe heureuse
: "Quelle bonne soupe ça va faire!" Que voulez-vous, elle
ne sait pas, elle n'a pas l'habitude.
Juste comme elle se dit qu'il est temps de rentrer à la maison,
voilà le renard qui sort son museau pointu de dessous les branches
et ham! il attrape la
crêpe par son bord beurré, doré, croustillant.
La crêpe a crié. Et le renard a crié.
C'est qu'elle est chaude, la crêpe, brûlante, comme au sortir
du four. Le temps que
le renard lèche son long museau échaudé et la crêpe
est déjà loin - elle roule vers la maison, aussi vite
qu'elle peut. Et elle boite, la pauvre! Le coup de dents du renard lui
a enlevé un bon morceau. Alors, pour rouler, ce n'est pas commode...
Et à la chaumière, pendant ce temps, les choses n'allaient
pas beaucoup mieux.
Le moineau était allé chercher du bois. Il a voulu le couper
"fin-fin pour que ça brûle bien". Il a attaqué
le bois à gands coups de bec. Mais le bois, ce n'est pas une cosse
de pois, ça ne se fend pas aussi facilement. Le moineau s'est obstiné
- ce n'est pas le bois qui s'est cassé , c'est
le bec du moineau qui s'est tordu. Alors le moineau s'est assis sur
le seuil de la porte et il s'est mis à pleurer. Le travail n'est
pas fait et son bec est tout tordu. Il y a de quoi pleurer, pas vrai?
La souris, de son côté, avait préparé la soupe.
Elle avait fait de son mieux, mais ce n'était quand même pas
la bonne soupe épaisse, grasse, beurrée, parfumée...
La souris s'est dit : "Comment faisait-elle déjà, la
crêpe?... "Je plonge dans la marmite, je tourne-retourne, clapote-barbote
et voilà la soupe prête..." Bon. Je vais essayer d'en
faire autant." Et
la souris a plongé dans la marmite, la tête la première.
Vous imaginez ça d'ici - la souris a été échaudée,
ébouillantée, elle n'a jamais su comment elle s'en était
sotie! Elle a couru dehors, elle s'est assise sur le seuil de la porte
et elle s'est mise à pleurer. Sa fourrure ébouillantée
pèle, elle a le bout de la queue qui tremble : C'est qu'elle a eu
peur, pensez donc!
Là-dessus, voilà la crêpe qui arrive en courant, en
boitant. Elle voit ses
amis assis sur le seuil de la porte, côte à côte.
Le moineau a le bec tout tordu, la souris a sa fourrure toute mouillée
et le bout de la queue qui tremble. Et ils pleurent, ils pleurent!
Mais c'est quand ils ont vu la crêpe, quand ils ont vu qu'il lui
manquait tout un morceau, c'est là qu'ils se sont mis à sangloter
pour de bon!...
La crêpe dit :
- Eh bien, nous voilà jolis, tous les trois! Mais qu'est-ce qui
nous a pris de vouloir changer de métier, comme ça? On le
sait pourtant - le travail qui vous convient, on le fait bien et tout le
monde en profite. Tandis que le travail que l'on ne connaît guère
ennuie la maisonnée entière et puis après, il faut
le refaire...
En écoutant ça, le moineau s'est caché la tête
sous l'aile, de honte. C'est encore les deux autres qui ont dû le
consoler!
Et puis après, ma foi, les trois amis se remis à vivre comme
avant. Le moineau à chercher des provisions, la souris à
couper le bois et la crêpe au beurre à faire la soupe. Et
tout le monde en a été satisfait. Sauf le renard, bien sûr.
Mais à celui-là, vous pensez bien qu'on ne lui avait pas
demandé son avis!
Et aujourd'hui encore, les
trois amis vivent heureux dans la forêt, dans la clairière,
dans la petite chaumière. J'y était, on m'avait invité.
Il y avait de la bonne soupe, beurrée, parfumée. On m'en
a donné une assiette - je n'en ai pas laissé une miette.
On m'en a donné une soupière - j'ai failli avaler la cuillère.
On m'en a donné un pot plein - je n'en ai pas laissé un brin.
On m'en a donné un chaudron - j'ai failli faire un trou au fond.
Et depuis, on ne m'a jamais plus réinvité. Je me demande
bien pourquoi?...
FIN
Mis en page par Maguelone DUMY
e-mail : Maguelone
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