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Cinq croix au cimetière
Oisterwijk, Hollande
Septembre 1944
récit de Kees Vanderheyden
Un bel après-midi de septembre 1944, nous entendons un
vrombissement d'avions tellement assourdissant que, auprès d'eux, les survols quotidiens de bombardiers alliés ressemblent à un
simple bourdonnement. Cet après-midi-là les avions volent très
très bas en vagues successives et rasent les cimes des arbres.
Nous ne voyons pas les bombardiers familiers mais de gros avions
qui tirent des planeurs carrés, sans moteurs. Nous pouvons même
voir les pilotes derrière leurs fenêtres carrées et saluer les
équipages. C'est absolument incroyable et terriblement excitant.
Nous crions et sautons de joie.
Les canons de la défense antiaérienne allemande jappent sans
arrêt, mais le cortège doiseaux de guerre poursuit son vol vers une
destination inconnue. Nous sommes convaincus qu'ils sont venus
enfin nous libérer, aujourd'hui. Mais, après des centaines d'avions
et plusieurs heures de tintamarre et de hourras, le calme revient.
Nous sommes inquiets et déçus car il n'y a pas le moindre signe de
soldats américains ou canadiens dans la rue. Les Allemands sont
là, plus nerveux, mais ils règnent toujours en maîtres. Des voisins
nous annoncent qu'un des planeurs a été descendu par les canons
allemands et s'est écrasé non loin du village. Des soldats
américains auraient été tués dans l'écrasement. Personne ne les a
vus, toutefois. Nous sommes accablés.
Le lendemain matin, très tôt, je vais à notre église paroissiale,
Saint-Peters-Banden, où je suis enfant de choeur. Sur le perron de
l'église j'aperçois des traces de sang. Les portes en fer forgé du
cimetière sont ouvertes et des soldats allemands s'affairent avec
des brouettes sur lesquelles ils ont déposé de longs sacs de papier
brun tachés de sang. Je conclus qu'il s'agit de cadavres qu'ils ont
mis dans ces sacs pour les enterrer. Les soldats ont déjà creusé
une rangée de tombes près de la porte du cimetière et lâchent un à
un les sacs bruns dedans. Qu'est-il donc arrivé ? Qui sont ces
morts ? Est-ce que ce sont des Allemands ou peut-être les Alliés?
Aucune réponse pour le moment car je dois d'abord servir la messe.
Mais la cérémonie terminée, je me précipite au cimetière.
Les Allemands sont partis, la porte est encore ouverte et une
foule de curieux se presse près des tombes fraîchement creusées.
Je me glisse entre les curieux et, à mon grand étonnement, je
perçois, cinq croix de bois avec des casques militaires de couleur
kaki accrochés dessus. Les casques sont endommagés ou écrasés.
Ce ne sont pas les casques allemands que je connais. Il sagit sans
doute de soldats amis tués à la guerre. Quel spectacle désolant!
Ces morts sont peut-être les alliés à qui nous avons envoyé la main,
hier après-midi, des fenêtres de leur avion. Ils sont maintenant
enterrés dans notre cimetière, à côté d'une rangée de tombes
allemandes avec des croix de bois semblables, mais sans casques.
Je contemple la scène, le coeur serré.
Je réalise pour la première fois que la guerre nest pas un grand
jeu, comme nous, les enfants, le pensons parfois, mais un
événement triste et terrible, qui nous apporte la mort. La mort est
venue me visiter aujourdhui ..... dans ma propre cour.
D'autres épisodes:
- "Ruski, Ruski ! papirossa!" ("Russe, Russe, donne-moi une cigarette!"), Oisterwijk, Hollande, été 1944
- Un cochon en balade, Oisterwijk, Hollande, septembre 1944
- Voler pour la patrie ou... jouer avec le feu, Oisterwijk, Hollande, septembre 1944
- Kaput! Ganz kaput!, Oisterwijk, Hollande, été 1944
Kees Vanderheyden
auteur de "La guerre dans ma cour"
partage ses souvenirs avec de petits anglophones sur un site appelé
"MEMORIES" et se propose maintenant de le faire avec de petits ou grands francophones intéressés par ses
récits.
©1997 -
2005
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