"Ruski, Ruski ! papirossa!"
("Russe, Russe, donne-moi une cigarette!")
Oisterwijk, Hollande
été 1944
récit de Kees Vanderheyden
Durant les heures les plus tendues de la grande guerre 40-45 en
Hollande, au cours de l'été 1944, Léo et moi découvrons un bon
matin un groupe d'alliés inattendus. Nous deviendrons leurs amis et
complices.
Papa m'avait dit que les alliés viendraient nous libérer. Pour lui
les alliés étaient les Américains, les Canadiens et les
Britanniques mais pour nous ce seront ces grands hommes
mystérieux venus de loin.
Tôt le matin, de longues voitures poussiéreuses tirées par de gros
chevaux amènent à quelques mètres de la maison, une trentaine
d'hommes grands et basanés. Ils parlent une langue étrange qui
n'est pas l'allemand. Ils font de beaux sourires à mon ami Léo et
moi. Et quels sourires! Ils ont des yeux noirs, mais presque tous
ont une ou plusieurs dents en or qui brillent comme de petits
soleils jaunes . Il y en a même un qui a toute sa bouche en or.
L'effet est magique.
Il est clair qu'il s'agit de prisonniers. Des soldats allemands, le
fusil à l'épaule, les surveillent pendant qu'ils creusent des beaux
trous ronds et profonds le long de la grande route qui mène au
village. Ces trous serviront durant les dernières batailles contre
les Alliés. Ils abriteront des soldats allemands avec leurs
mitrailleuses. Il va de soi que Léo et moi nous nous rangeons du côté
de ces prisonniers. Comme nous tous ils sont à la merci des
Allemands. Nous ne pouvons pas faire grand-chose pour eux, mais
nous leur faisons des saluts d'amis. Un geste discret de la main,
un clin d'oeil. En retour des dents qui brillent.
Au début nous surveillons silencieusement les prisonniers
pendant qu'ils font aller leurs grandes pelles ou pendant qu'ils
fument une cigarette durant les courtes pauses. Ils nous font des
clins d'oeil et nous lancent des bonjours gutturaux d'un autre
monde. D'où viennent donc ces hommes à la peau brune qui
ressemblent à des chevaliers tartares que j'ai déjà vus dans des
livres à l'école? Ils doivent être riches pour avoir des dents en or.
Discrètement Léo et moi nous nous approchons de nos complices
et un bon matin nous réussissons à leurs dire deux mots.
- Bonjour! D'où venez-vous ?
Les hommes nous font un beau sourire en or mais haussent les
épaules avec un petit air de "je ne comprends pas". Ils ne pigent
pas le Hollandais et nous ne comprenons pas les discours qu'ils
nous tiennent. Je pointe mon doigt vers ma poitrine :
- Moi Hollandais. Hollandais!
Ils lancent un rire sonore et l'un d'eux pointe son doigt vers le
groupe:
- Ruski! Ruski!
Ce mot étranger ressemble au mot hollandais "Rus". Mais alors, ce
sont des russes. Des prisonniers russes, loin de leur famille, en
train de creuser des trous pour leurs ennemis. Durant la
pause-cigarette, un Russe me tend une cigarette.
- "papirossa, papirossa!".
Ça veut sûrement dire cigarette en russe. Je suis fier d'avoir reçu
un si beau cadeau d'un ami secret, même si je n'ai pas le droit de
fumer.
- Ruski, Merci beaucoup!
Ses dents en or brillent avec un beau sourire.
Les seules cigarettes que Léo et moi connaissons sont des
rouleaux de fleurs de tilleuls que nous confectionnons avec du
papier journal et qui nous rendent malades. Il faut dire que ces
cigarettes "russes" ne sont guère meilleures. Le tabac est noir et
leur goût est âcre. La fumée épaisse nous étouffe mais nous
fumons courageusement un bout de cigarette. Nous nous sentons
plus proches comme ça de nos amis prisonniers et fort comme eux.
Tous les matins nous attendons nos alliés et le même jeu se
déroule le long de la route entre deux coups de pelle.
- Bonjour Ruski!
Enhardis, nous quêtons maintenant les cigarettes noires "Ruski,
Ruski papirossa" et nous soufflons la fumée de l'amitié, cachés au
fond du jardin chez Léo.
Quand les Allemands nous quittent enfin, en pleine débandade, au
début d'octobre, nos amis russes disparaissent aussi. Quand
est-ce qu'ils pourront retourner dans leur pays? Les
reverrons-nous un jour quand les Allemands seront battus et que la
paix sera enfin venue? Nos matins nous paraissent vides et tristes.
Durant les tourmentes de la libération par nos amis les
Canadiens, quelques semaines plus tard et ensuite pendant les
longs mois qui traînent avant que la guerre soit vraiment terminée
en mai 1945, nous oublions un peu nos amis russes et leurs
"papirossa". Le souvenir du goût de leurs cigarettes noires est
chassé par nos cigarettes au tilleul que nous fumons
courageusement pour nous aider à grandir.
La vie normale a repris son cours. On a commencé à réparer les
dégâts des bombes. L'école a, hélas, rouvert ses portes. Nous
mangeons à notre faim. Nous ne voyons plus d'avions de chasse ou
de bombardiers dans le ciel. Les sirènes se sont tues. Les soldats
canadiens sont encore avec nous. Nous les aimons bien. Ils ont du
bon chocolat. Ils logent un peu partout et font partie de notre vie à
tous.
Quelle ne fut pas ma surprise un beau midi de cet été 1945, juste
avant les vacances d'été! Je reviens de l'école du village avec mon
ami Léo et d'autres amis. Nous passons devant la terrasse d'une
petite taverne sur la Kerkstraat (la Rue de l'Église) que nous
connaissons bien. Il y a toujours "Nos Canadiens" qui y prennent un
verre. Un groupe de soldats canadiens est attablé avec leurs
bières. Cette fois-ci ils sont en compagnie d'un type de soldats que
nous n'avons jamais vus. Un genre plutôt chic.
Ce ne sont sûrement pas des Canadiens. Ils ont des uniformes
brodées de rouge et d'or. Ils portent des grandes casquettes dont le
rond est large comme une assiette à soupe et tendu comme la peau
d'un tambour. Ils ont le teint basané, parlent fort et ont de grands
sourires chaleureux. Plus curieux que courageux nous n'avons pas le
culot d'aller les voir. Qui sont-ils ces grands basanés?
J'apprends quelques jours plus tard que ces soldats chics et
souriants étaient des prisonniers russes qui avaient travaillé pour
les Allemands à Oisterwijk. Un fois libérés ils venaient nous
rendre visite et fêter un peu.
Je me suis mordu les pouces. Que c'est bête des les avoir
manqués. C'étaient peut-être nos bons amis Ruski avec leur
papirossa. Ils vont maintenant sûrement retourner chez eux. Les
trous qu'ils ont creusés sont encore là. Ils nous rappelleront nos
complices aux sourires ensoleillés.
D'autres épisodes:
- Un cochon en balade, Oisterwijk, Hollande, septembre 1944
- Voler pour la patrie ou... jouer avec le feu, Oisterwijk, Hollande, septembre 1944
- Cinq croix au cimetière, Oisterwijk, Hollande, septembre 1944
- Kaput! Ganz kaput!, Oisterwijk, Hollande, été 1944
Kees Vanderheyden
auteur de "La guerre dans ma cour"
partage ses souvenirs avec de petits anglophones sur un site appelé
"MEMORIES" et se propose maintenant de le faire avec de petits ou grands francophones intéressés par ses
récits.
©1997 - 2005
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