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Kaput! Ganz kaput!

Tous les matins, vers 10 heures, la maison se met à trembler. Les avions alliés arrivent par rangs serrés pour bombarder l'Allemagne. Le passage de ces gros avions, environnés, comme des mouches, de chasseurs qui les défendent contre les attaques allemandes, est un spectacle impressionant. Ces heures matinales sont pour nous pleines d'excitation et de fierté patriotique. Car enfin, ces bombardiers s'envolent vers l'Allemage pour détruire les armées allemandes.Ils travaillent à notre libération.

Les soldats allemands sortent, eux aussi, et s'ils semblent plus nerveux que d'habitude, ce n'est pas pour les mêmes raisons que nous. Ils scrutent le même ciel et les mêmes avions, mais ils veulent surtout vérifier où se dirige cette nuée de guêpes mortelles. Où tomberont ces bombes aujourd'hui? Peut-être sur leurs villes?

Par cette matinée de juillet, dès les premiers tremblements provoqués par une de ces nuées, nous courons à l'extérieur. Mon ami Léo et moi nous installons sur la terrasse, les yeux tournés vers le ciel. Nous comptons les avions et surveillons si tous passeront intacts au-dessus de nos têtes en dépit des petits nuages noirs des obus anti-aériens lancés furieusement par les Allemands. Nous avons déjà vu tomber des avions en flammes précédés des parachutes blancs de l'équipage

Léo et moi essayons vainement de compter tous ces avions, gros et petits, qui remplissent le ciel. Il y en a partout. Les gros avancent lentement en grondant puissamment et en dessinant des traînées blanches. Les petits circulent vite et gracieusement autour d'eux. Pas très loin de nous, un soldat allemand nous observe en silence.

Après quelques minutes, il nous crie des mots que nous ne comprenons pas et nous fait signe de venir auprès de lui. Je regarde Léo, sans trop savoir que faire. Le soldat crie de nouveau et fait des signes plus insistants. Méfiants, nous nous approchons néanmoins de lui.

Il nous scrute attentivement. Ses yeux sont à la fois inquiets et tristes. Il glisse la main dans la poche de son blouson et en sort un portefeuille usé. Il l'ouvre et déplie devant nos yeux curieux une photo toute racornie. Il nous la montre de sa main gauche. C'est une famille, assez semblable aux nôtres, un papa, une maman, des filles et des garçons. Il fait un geste brusque de sa main droite, un peu comme une main qui tranche avec un couteau et il crie en désignant sa famille: "Kaput! Kaput!". C'est un des rares mots d'allemand que nous connaissons bien, car nous l'utilisons souvent pour décrire les ravages faits par les avions alliés en Allemagne. Kaput signifie "mort" ou "fini", "disparu". Nous chantons aussi ce mot dans Deutschland, Deutschland über Alles. Deutschland, Deutschland ist kaput! (L'Allemagne, l'Allemagne triomphe partout! L'Allemagne, l'Allemagne est foutue!)

Nous le regardons perplexes. Que veut-il dire au juste? Kaput, qui ou quoi? Il nous met encore une fois la photo de sa famille sous les yeux et d'un ton exaspéré et triste, il insiste:

- Kaput! Ganz kaput!

Là, nous comprenons enfin. C'est sa famille.Ils sont sans doute morts sous les bombes. Nous sommes catastrophés. Léo et moi nous sauvons à toutes jambes. Ce soldat est un père? Il a des enfants tels que nous?

Pour nous, tous ces soldats étaient jusque-là des machines de guerre, tout comme la voiture du général ou les chars d'assaut allemands qui circulent sur nos routes. Depuis ce matin, les soldats allemands ont pris subitement deux visages, celui d'un soldat que nous haïssons mais aussi celui d'un papa comme le nôtre.

Au cours des matinées suivantes, alors que la maison tremble de nouveau du vrombissement des bombardiers alliés, le spectacle aérien n'est plus tout à fait aussi captivant. Bien sûr ces avions amis détruisent un ennemi sans visage, mais ils peuvent aussi semer la mort et la tristesse dans des maisons où habitent des mamans, des frères et des soeurs comme les nôtres.

La guerre n'est plus un grand jeu, mais une chose terrible. Le regard du soldat papa reste à jamais gravé dans ma mémoire et le souvenir de ce matin d'été m'a rendu pour toujours sombre devant les jeux de la guerre quelque soit l'endroit où ils se jouent.

(Extrait de "La guerre dans ma cour" avec l'autorisation de l'auteur)


Récits en ligne:

  1. "Ruski, Ruski ! papirossa!" ("Russe, Russe, donne-moi une cigarette!"), Oisterwijk, Hollande, été 1944
  2. Un cochon en balade, Oisterwijk, Hollande, septembre 1944
  3. Voler pour la patrie ou... jouer avec le feu, Oisterwijk, Hollande, septembre 1944
  4. Cinq croix au cimetière, Oisterwijk, Hollande, septembre 1944

Kees Vanderheyden auteur de "La guerre dans ma cour"
partage ses souvenirs avec de petits anglophones sur un site appelé "MEMORIES" et se propose maintenant de le faire avec de petits ou grands francophones intéressés par ses récits.


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