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Le cochon en balade
Oisterwijk, Hollande
Septembre 1944
récit de Kees Vanderheyden
Que nous rêvons de bouffe durant ces années de guerre! Et pour
cause. La nourriture est sévèrement rationnée depuis quatre ans.
Chaque membre de la famille reçoit un carnet de rationnement qui
permet d'obtenir des feuilles de timbres de toutes sortes de
couleurs. Un fonctionnaire de la ville nous donne tous les mois
des timbres pour la viande, le pain, les pommes de terre, le beurre
et le lait. Nos avons aussi un petit potager et quelques poules. Grâce
au troc et au marché noir mon père réussit à obtenir du sucre, des
oeufs et d'autres délices. La bouffe est au centre de toutes nos
préoccupations.
Les démarches incessantes pour obtenir de la nourriture
occupent de nombreuses heures de réflexion et de recherches
secrètes de mon père. Nos repas de famille sont devenus une
combinaison suprenante de l'imagination fertile de maman, qui fait
des miracles avec des riens, et des ruses de mon père qui déniche
des trésors de bouffe à la campagne.
Mon père a de la chance. Avant la guerre il a travaillé pour un
industriel juif qui lui a donné une cache respectable de beaux
rouleaux de draps de laine. Il les découpe en secret et les échange
contre des oeufs, du beurre, du beau pain de fermier, de la viande
et Dieu sait quoi d'autre. Il entretient ainsi un commerce actif et
ingénieux mais tellement secret que nous en ignorons presque tout.
Grâce aux transactions de mon père, ma soeur Charlotte et moi
allons chercher tous les matins deux litres de lait chez un
cultivateur à quelques centaines de mètres de chez nous.
Au cours de cet été 44, à quelques mois de la libération par les
Canadiens, mon père réussit à négocier un porc complet. Ce porc
rose et gras est la promesse de savoureuses cotelettes, de saucisses,
de tête fromagée, de jambon et bien d'autres merveilles.
Le cultivateur a promis de livrer la bête fraîchement abattue à la
maison au début de l'après-midi. Il l'a cachée , toute nue, rasée et
vidée, sur sa charrette plate bien dissimulée sous un tas de
branches. Il s'en vient gaiement vers notre maison sur la rue
Moergestelseweg, ignorant complètement que deux soldats
allemands viennent d'y arriver et sont en train d'inspecter notre
maison pour une utilisation éventuelle. Mon père leur ment très
gravement en prétendant que la maison est encore contaminée par la diphtérie et
que deux de ses enfants sont mortes de la terrible maladie dans
cette maison. C'est vrai que mes deux petites soeurs de deux ans et
de deux mois sont mortes dans la maison d'une épidémie de
dipthérie il y a un an, mais il n'y a plus de danger maintenant. Les
soldats le regardent, l'air soucieux, mais poursuivent leur tournée
d'inspection.
Au moment où le cultivateur s'engage dans la grande entrée du
jardin il aperçoit les soldats. Alarmé, il vire vivement sa
charrette et se met à parcourir, le coeur battant, les avenues
ombragées des alentours. Il fait le tour de nombreuses fois et
passe devant la maison les yeux attentifs. Mon père qui attend la
précieuse cargaison est nerveux. Il est officiellement interdit de
faire du marché noir. Si les Allemands détectent le porc caché la
fête est finie et mon père s'en va derrière les barreaux.
Heureusement pour mon père et son ami cultivateur, les
Allemands partent après une inspection rigoureuse. La côte était
enfin libre. Il s'agit ensuite de transformer rapidement le gros porc
rose en mets de tous genres car nous n'avons pas de glacière. Ma
mère se met au travail enveloppée dans son grand tablier blanc.
Une des opérations un peu dégoûtante qui me reste gravée dans la
mémoire est la fabrication gluante des saucisses avec la chair du
cochon injectée dans ses tripes. Ma mère en produit des kilomètres
qui finissent par balancer, suspendus comme des branches, à
sècher aux poutres du grenier. Cher cochon rose, quels plaisirs tu
nous a apportés cet automne mémorable de 1944.
D'autres épisodes:
- "Ruski, Ruski ! papirossa!" ("Russe, Russe, donne-moi une cigarette!"), Oisterwijk, Hollande, été 1944
- Voler pour la patrie ou... jouer avec le feu, Oisterwijk, Hollande, septembre 1944
- Cinq croix au cimetière, Oisterwijk, Hollande, septembre 1944
- Kaput! Ganz kaput!, Oisterwijk, Hollande, été 1944
Kees Vanderheyden
auteur de "La guerre dans ma cour"
partage ses souvenirs avec de petits anglophones sur un site appelé
"MEMORIES" et se propose maintenant de le faire avec de petits ou grands francophones intéressés par ses
récits.
©1997 -
2005
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