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Voler pour la patrie ou... jouer avec le feu

Oisterwijk, Hollande
été 1944
récit de Kees Vanderheyden

 

Le grand désarroi de la guerre a ses bons côtés pour nous, les enfants. C'est ainsi que nous considérons voler quelque chose chez l'ennemi moins comme un mauvais coup que comme un bon geste patriotique. Toute belle trouvaille dénichée chez les allemands devient donc une tentation agréable sans risque de taloches ou de sermons de la part de nos pères. Voler les Allemands est d’ailleurs un sport que nous pratiquons avec ardeur et imagination en cet été 44.

Nous le pratiquons d’abord en bande, quand nous nous lançons à toute allure sur une charrette de l'armée stationnée tranquillement sous les arbres de notre jardin. Un coup de sifflet donné au bon moment nous fait rafler ce que l'on peut trouver dans la boîte de la charrette. La cueillette se résume généralement à quelques patates ou une poignée de clous. Mes excursions en solitaire sont, par ailleurs, plus fructueuses. Je "trouve" un canon de fusil, un étui à cartouches, une bandoulière garnie de balles neuves à pointes colorées, des grenades à main, de grandes douilles d'obus vides.

Mais, de tout l'équipement militaire, ce qui me séduit le plus est le masque à gaz que les soldats allemands portent à l'occasion, en bandoulière dans un long cylindre gris. C'est mystérieux. C'est quasi magique. Ce masque aux grands yeux noirs et vides donne à son porteur un air de robot lugubre, de monstre redoutable. Mais il le protège également contre la mort apportée par des gaz invisibles.

Comment me procurer ce précieux trésor sans me faire prendre par les Allemands? Puisque les soldats mangent généralement à l'intérieur, je profite de leur repas , évidemment sans l'accord de mes parents, pour mesurer mes chances d'en "trouver" un.

Une chance inouïe me sourit un bon après-midi. Un soldat a oublié son masque à gaz par terre, près de la porte du garage. En regardant furtivement autour de moi, je m'empare du cylindre gris. Je cherche ensuite un endroit pour le cacher. Ah, la cabane de Pollie, notre chien. Sa maisonnette a l'air bien inoffensif et c'est sombre à l'intérieur. Je pousse donc le cylindre au fond de la niche et je cours à la cuisine où notre petite famille est attablée.

Essoufflé, mais fier de moi, je déclare avec un grand sourire : “Papa, j'ai volé un masque à gaz et je l'ai caché dans la cabane à chien”. Surprise! Mon père ne semble pas du tout partager ma fierté. Le visage blanc comme un drap, les yeux horrifiés et inquiets, il me prend par l'oreille. “Mon imbécile. Comment as-tu osé faire ça ? Si les Allemands découvrent qu'on a volé un morceau important de leur équipement, ils vont me planter contre le mur du garage et me fusiller. Voler de l'équipement, tu sais, c'est du sabotage. C'est incroyablement stupide”. Il me pousse dans le dos “Rapporte immédiatement ce damné masque!” Personne n'a l'air à venir à mon secours ou vouloir me féliciter. Je me faufile, l'air penaud , rattrape le cylindre gris et le pose vite à terre près du garage.

Inutile de dire que l'accueil, lors de mon retour à la cuisine, n'est pas de tout repos. Quelle histoire! Je ne réalise pas que voler quelque chose aux Allemands est peut-être bien patriotique, mais parfois plutôt stupide et terriblement dangereux pour nos parents. J'écarte désormais le rêve du masque magique. Il a pris pour moi l'allure obsédante d'un cauchemar.


D'autres épisodes:
  1. "Ruski, Ruski ! papirossa!" ("Russe, Russe, donne-moi une cigarette!"), Oisterwijk, Hollande, été 1944
  2. Un cochon en balade, Oisterwijk, Hollande, septembre 1944
  3. Cinq croix au cimetière, Oisterwijk, Hollande, septembre 1944
  4. Kaput! Ganz kaput!, Oisterwijk, Hollande, été 1944

Kees Vanderheyden auteur de "La guerre dans ma cour"
partage ses souvenirs avec de petits anglophones sur un site appelé "MEMORIES" et se propose maintenant de le faire avec de petits ou grands francophones intéressés par ses récits.


©1997 - 2005