Il y a très longtemps de cela, en Bretagne, une région de la France, il y
avait un village qui s'appelait Carhaix. Au nord de ce village l'on pouvait
voir un immense et sombre château. Il était habité par Gouapère, un ogre
horrible qui terrorisait les villageois en leur demandant, chaque jour, un
petit enfant devant la porte de son château.
Au sud du village, il y avait la forêt, la clairière, et les Korrigans. Bien
peu d'entre vous savent ce que sont des Korrigans. C'étaient des genres de
"Schtroumpfs", de tout petits nains vivant dans la forêt. Les gentils nains
aidaient les pauvres en leur apportant du pain, des noix et des fruits
sauvages pendant la nuit. Ils savaient également ce que l'ogre faisait aux
gens du village et auraient bien voulu porter quelque secours. Mais un
Korrigan n'était guère plus haut que trois pommes, et Gouapère était presque
de la taille du grand chêne où vivait le petit Pierric.
Pierric, en langue du pays, signifiait "Petit Pierre". C'était le nom du
plus petit de tous les nains de la forêt. Il était bossu et laid, et faisait
bien rire les autres Korrigans. Et, lorsqu'à la tombée de la nuit ses
camarades faisaient la fête autour d'un joyeux feu de camp, Petit Pierre
marchait seul dans la forêt, parlant à ses amis les animaux. Un jour,
Pierric se reposait sur son lit de mousse, et entendit un petit cri étrange.
Il crut un instant que c'était un animal, mais se rendit compte que c'était
un enfant qui pleurait. Il marcha dans la direction d'où venaient les
pleurs, et vit une petite fille, toute sale et vêtue de haillons.
-"Qu'as-tu, petite fille? demanda le nain."
Et l'enfant lui raconta tout. Elle se nommait Gwenaëlle, (un nom typique de
la Bretagne) et était née au village. Elle s'était un jour sauvée dans la
forêt pour échapper à Gouapère. Depuis, elle vivait seule dans la forêt. Le
nain, ému par son histoire et son courage, l'invita dans la clairière.
Effrayés à la vue d'un humain, les autres nains cessèrent leur ronde autour
du feu et coururent dans tous les sens. La petite fille les rassura, s'assit
sur l'herbe, et commença à leur parler de l'ogre. Les nains l'écoutèrent,
enchantés, car ils savaient qu'elle pourrait les aider. "Écoutez, leur
dit-elle, j'ai un plan..."
Le lendemain, Pierric et Gwenaëlle se mirent en route vers le château de
l'ogre, suivis de loin par quelques autres nains. Ils arrivèrent enfin, et
passèrent sans problème les larges barreaux de la porte. Effrayés mais
confiants, ils marchèrent dans le château.
-"Qui va là? Serait-ce un enfant? se dit l'ogre."
Puis, il aperçut Pierric.
-"Sale petit nabot! Va-t-en, ou je t'écrase sans pitié! Je hais les Korrigans!"
Et il vit l'enfant. Il courut vers elle pour la capturer, mais le courageux
petit nain prit un élan et sauta sur l'ogre. Lorsqu'il arriva à la hauteur
de son oreille, il lui proposa un marché.
Au crépuscule, l'ogre viendrait dans la clairière, où l'on aurait dressé une
table avec un immense festin. Si le nain mangeait plus que l'ogre, Gwenaëlle
serait saine et sauve, et les autres enfants n'auraient plus rien à
craindre. L'ogre accepta, se disant que ce n'était, au fond, qu'une autre
bonne occasion de se remplir le bedon, et que, à coup sûr, il gagnerait.
Le soir arriva donc, et tous se rendirent dans la clairière. D'immenses
tables y avaient été placées, et on les avait couvertes de boeufs et de
moutons rôtis entiers, de tartes et de miches de pain. Tout le village était
présent, et chacun avait apporté de la nourriture. Puis, l'ogre et le
Korrigan commencèrent à manger. C'était bien étrange, car Pierric mangeait
autant, sinon plus, que Gouapère. C'était que Guitou, le nain qui
travaillait dans la mine, avait creusé un trou profond, juste sous la table.
Pierric, tout petit qu'il était, montait sur la table chercher sa nourriture
puis, sans que personne n'en sache quoi que ce soit, l'enfouissait dans le
trou. Affolé, Gouapère redoubla d'ardeur et mangea, mangea, si bien qu'il en
creva.
Les habitants de Carhaix se rendirent tous au château et eurent une bien
agréable surprise. Gouapère n'avait pas dévoré les enfants comme bien des
gens le pensaient, mais il les avait enfermés pour en faire ses esclaves et
en vendre quelques-uns pour s'acheter plus à manger. Car, il faut le
préciser, Gouapère veut dire "le père glouton".
Les enfants retrouvèrent
donc leurs parents et, depuis ce jour, tout le monde fut heureux à Carhaix.
Quelques années plus tard, on élut un bon seigneur qui habita le château et
régna sur le village et les environs. Quand à Pierric, il vit maintenant
dans la clairière, et, lorsque le soleil se couche, il chante, danse et fait
la fête avec les autres nains.
Sophie