| La vache qui donnait du lait sur |
Cette histoire tout à fait étonnante est arrivée au temps où la Vallée du Richelieu était encore parsemée d'une foule de petites fermes. Dans
l'une d'elles habitait un vieux couple, Armand et Fernande. Ils avaient un
beau jardin et un troupeau d'une douzaine de vaches. En vérité, ils
avaient 13 vaches, mais la treizième ne comptait pas vraiment, car elle
était un peu étrange. Fernande l'appelait affectueusement "Tristoune".

Tristoune avait mystifié Armand et Fernande dès sa petite enfance. À
l'écart de ses soeurs, elle choisissait toujours un coin tranquille, si
possible près du ruisseau, où elle semblait écouter, le coeur lourd, le
murmure de l'eau. Les soirs de pleine lune, elle ne voulait pas rentrer
à l'étable et faisait tout pour regarder la lune qu'elle contemplait
avec ses grands yeux ronds et doux. Le plus remarquable était son
meuglement. Elle ne mugissait pas tout à fait comme sa mère ou ses
soeurs. Son chant ressemblait plutôt à celle de la sirène, tiens, à celle
de la "vache marine" qui pleure dans la brume, tant le son de son
meuglement était mélancolique et éploré. Fernande avait aussi remarqué
que Tristoune avait la queue plus molle que les autres. Elle ne chassait
pas énergiquement les mouches qui la harcelaient, mais pendait
misérablement. "Mais, se disait Fernande, tout ça passerait sûrement avec
le temps".
En vieillissant, les états d'âme de Tristoune ne devenaient guère plus
joyeux. En plus de mugir à fendre l'âme, la petite vache passait les
nuits de pleine lune à contempler le ciel comme à la recherche d'un
bonheur qui habitait quelque part au loin. Elle esquissait même à ces
moments-là des sauts malhabiles comme si elle voulait monter au ciel.
Fernande l'observait pleine de compassion.
"Pauvre Tristoune qu'est-ce qui se passe donc dans son coeur de
vache?".
Les malheurs de la vache devinrent plus inquiétants encore quand elle
atteignit l'âge de donner du lait. Elle en donnait généreusement et
sans gémir, mais son lait avait une apparence fort étrange, comme du
lait qui avait tourné. Il était grumelleux et goûtait le sur. Il
fallait le jeter dans le fossé.
Si Fernande avait pitié de sa triste vache, Armand était carrément
gêné. Une vache qui donne du lait sur. Il n'y avait pas de quoi se
vanter auprès des autres fermiers. Encouragé par son épouse, il essayait
en vain de sauver le lait étrange en tentant d'en faire du yoghourt ou du
fromage, mais ces concoctions avaient un goût trop acide. Ils ont donc
décidé d'appeler le vétérinaire. Il avait sûrement un bon remède dans
son sac.
Le vétérinaire a ausculté le coeur de Tristoune, écouté son mugissement
lancinant, regardé au fond de ses yeux tristes et... s'est gratté la
tête.
"Armand. Votre vache est mélancolique. C'est une maladie de l'âme
très rare chez les vaches. On va essayer de lui donner un bon
remontant".
Le vétérinaire a sorti son carnet et a prescrit un traitement composé
de musique de Mozart, de foin de trèfle enrichi de vitamines, d'un bol
de bière avant les nuits de pleine lune et de brossages fréquents avec
un bouquet de sauge.
"Ça devrait lui faire aller la queue!" disait-il avec le sourire.
Fernande s'est transformée en infirmière de vache et a traité sa chère
Tristoune au rythme de Mozart, avec du bon foin frais, des lapées de
bière et des brossages odorants de sauge. Pour enrichir le traitement,
elle avait mis la statue de Sainte-Anne dans la paille, près de sa
patiente.
Hélas, malgré ces soins affectueux, Tristoune continuait ses
chants mélancoliques, son lait était plus sur que jamais et elle
contemplait éplorée le lointain horizon, comme si le bonheur devait
venir de là.

Le vétérinaire y perdait son latin, Armand faisait tout pour ne pas se
faire voir avec sa vache déprimée et les autres vaches ruminaient comme
si leur soeur étrange n'existait pas. Mais Fernande ne voulait pas
abandonner Tristoune, même si elle était au bout du rouleau. En
désespoir de cause, elle a eu une idée.
L'été était arrivé. Il faisait
beau et chaud et le couple avait le goût de petites vacances dans le
Bas du Fleuve. Pourquoi ne pas confier Tristoune à leur ami Serge, qui
avait une maison sur le flanc du Mont Saint-Hilaire, à une trentaine de
milles de leur ferme? C'était tranquille là bas. L'air de la montagne
ferait peut-être du bien à sa pauvre vache. Serge s'était dit bien
d'accord. Il était heureux de rendre service tout en faisant un peu le
fermier avec une vraie vache dans sa cour. Qui sait s'il ne réussirait
pas à guérir la malade.
Armand et Fernande sont allés conduire la vache chez Serge, au début de
la pleine lune. Ils lui ont ensuite longuement expliqué les états d'âme de
leur Tristoune.
"Continue le traitement que le vétérinaire a prescrit. Trais-la tous
les jours, Serge, mais tu peux jeter le lait. Il n'est pas buvable. Tu
sais, elle aime bien la pleine lune, tu peux donc la laisser dehors
pour qu'elle rêve un peu".
Le vieux couple est parti et Tristoune a fait le tour de son nouvel
enclos. Serge lui a donné son traitement avec une dose généreuse de
bonne bière. Elle se sentait déjà plus légère. Voyant que tout était
sous contrôle, que la pleine lune arrosait de sa lumière douce le
jardin, que Tristoune avait l'air bien calme, Serge s'est couché,
content de sa première journée de fermier.
Tristoune, qui avait pris l'habitude de faire ses petits sauts
maladroits quand la lune lui faisait son sourire, était alerte. La bière
aidant, elle s'était mise à gambader lourdement, presque joyeusement.
Soudainement elle avait sauté par-dessus la petite clôture du fond du
jardin et s'était trouvée libre, dans les broussailles au pied de la
montagne. Étourdie au début, mais bientôt pleine d'entrain, elle s'était
mise à suivre un petit sentier sauvage qui l'invitait dans la secrète
montagne.
Elle trottait allégrement, respirait l'air parfumé de la forêt,
écoutait le hululement d'un hibou et se laissait faire la sérénade par
les moustiques. Quel monde magique! Plus elle avançait, plus elle
sentait un poids lui glisser du dos. Un picotement agréable traversait
ses pattes et sa peau. Rendue au lac, elle admirait ravie le reflet de
sa chère lune dans l'eau du lac. Un Ouaouaron croassait gravement. Un
nuage glissait silencieusement devant le visage de la lune.
À la source, elle avait goûté longuement à l'eau fraîche du ruisseau.
La forêt l'attirait doucement mais fermement toujours plus loin.
Tristoune était ivre, non pas de bière, mais de l'énergie de la
montagne. Après une heure de marche ardue, qui lui tirait dans les
pattes, elle était arrivée sur la butte du Pain de Sucre. Sous
l'éclairage argenté de la lune, elle avait contemplé un paysage infini
qu'elle n'avait jamais vu.
Guidée par le même instinct qui l'avait conduite au lac et au Pain de
Sucre, Tristoune était retournée à son jardin, avait sauté la clôture et
s'était endormie... aux anges. Le soleil commençait à se lever et les
oiseaux chantaient déjà.
Au premier rayon du soleil, Serge s'est levé et a trouvé la vache
solidement endormie.
"Étrange, je pensais que les vaches se levaient avec le soleil! Ça
doit être l'air du jardin".
Il l'a laissé dormir une petite heure de plus, puis il l'a réveillée
pour la première traite de lait sur. Serge trouvait que Fernande
avait un peu charrié en déclarant que le lait était grumeleux. Il ne
semblait pas parfait, son goût était un peu acidulé, mais il ne donnait
pas mal au coeur.
Après quelques jours du bon traitement, la vache reprendrait sûrement
du mieux. La deuxième nuit était semblable à la première. La lune était
encore pleine et brillante. Pendant que Serge ronflait, Tristoune avait
fait son saut par dessus la clôture et avait goûté aux plaisirs de la
montagne. Comme la veille, ses pattes et sa peau picotaient
agréablement, comme si l'esprit de la forêt envahissait son corps. Elle
se sentait transformée. Elle commençait même à agiter joyeusement sa
queue. Jamais elle n'avait connu un état d'âme aussi léger, une tête
aussi pleine de petites bulles de lumière. Sa visite au Pain de Sucre
était encore plus enivrante que la veille.
Serge était de nouveau obligé de réveiller Tristoune qui semblait
béatement perdue dans ses rêves.

"Regarde-moi ça! s'écriait-il en regardant le lait gicler dans le
seau. Il n'y a pas de grumeaux. Son goût est presque parfait. Comment
ça se fait?".
Serge ne le savait pas, Tristoune avec sa tête de vache l'ignorait.
Peut-être que la montagne le savait, car c'était bien la randonnée
nocturne qui avait commencé à guérir la mélancolie mystérieuse. Quoi
qu'il soit, quand Armand et Fernande sont venus chercher leur vache
mélancolique, ils ont constaté qu'elle n'était plus la même. Serge était
bien fier que la vache ait trouvé la santé dans son petit jardin en
flanc de montagne. Tout le monde était convaincu que Tristoune était
guérie et le vétérinaire affirmait que c'était sûrement grâce au
traitement qu'il avait prescrit.
Hélas, à peine quelques jours après le retour à la ferme, Tristoune
glissait lentement dans sa vieille misère, avec les mugissements tristes,
la queue flasque, l'oeil mélancolique. Rien n'y fit, ni les doubles
doses de bières, ni les longues séances de brossage à la sauge. À bout
d'inspiration, Fernande a discuté du problème avec Armand et ils ont
décidé de demander à Serge s'il ne voulait pas adopter Tristoune, car
c'était chez lui qu'elle avait pris du mieux. Serge ne demandait pas
mieux que ramener le bonheur dans le coeur de la pauvre vache, de
parfaire ses talents de fermier et aussi de découvrir le secret de sa
guérison.
Il aurait l'oeil ouvert. Serge avait d'ailleurs découvert plus vite
qu'il pensait, le chemin mystérieux de la guérison de sa vache adoptée.
À la première pleine lune, en regardant par la fenêtre, pour voir si tout
allait bien, il avait vu Tristoune faire une gambade et hop! elle avait
sauté par dessus la clôture pour prendre le chemin de la forêt.
"Sacrée vache folle, qu'est-ce qu'elle fait là ??" s'écriait-il à la
fois étonné et amusé. La situation était franchement étrange, car
c'était comme si Tristoune guidait Serge à travers la forêt pour lui
faire découvrir une montagne qu'il ne visitait que rarement. Il avait
suivi Tristoune durant son pèlerinage sous le regard bienveillant de la
lune. Un peu de flânerie dans le pré, une demi-heure de méditation au
bord du lac, une randonnée légère et sautillante sur le sentier et le
long moment d'extase au Pain de Sucre devant la Vallée endormie. Quel
bain d'énergie et de paix !
Serge s'était hâté de rentrer avant que sa vache revienne. Quand il
s'était levé pour la traite, Tristoune avait l'air reposé, l'oeil
clair, la queue dansante. Son lait ne contenait que peu de grumeaux et
le goût acide était peu prononcé. Pendant une semaine, il avait vu sa
vache prendre le même chemin secret de la montagne et avait constaté le
retour graduel de la santé et du lait savoureux.
Il y avait toutefois un petite caractéristique étonnante à son lait. Il
avait le goût piquant d'une boisson gazeuse. Son goût était riche et
crémeux, puis, quelques minutes après l'avoir bu, on sentait
immanquablement un fourmillement agréable dans les jambes. Comme si des
bulles d'énergie envahissaient les muscles. La sensation était pur
plaisir et donnait envie de prendre les sentiers de la montagne.
Le lait de Tristoune n'injectait d'ailleurs pas seulement un courant
d'énergie dans le corps de Serge, il réveillait même la fibre poétique
chez lui. Il passait désormais de longues heures dans la montagne, soit
de nuit avec Tristoune, soit le jour avec un carnet où il écrivait ses
poèmes et ses pensées.
Ainsi, la montagne avait guéri une vache
mélancolique, rajeuni son propriétaire et fait naître un poète.

Une Tristoune en santé qui donnait des dizaines de litres de lait
picoteux et délicieux était une pure merveille, mais cette abondance
était aussi quelque peu embarrassante. Quoi faire avec tout ce bon lait?
Serge ne se résignait pas à le jeter. Il commença donc à le distribuer
aux voisins et amis en leur expliquant que son goût était exquis mais
qu'il picotait le corps et l'âme.
Le lait avait fait un effet boeuf! Tout le monde en rafolait. Et, bien
sûr, tout le monde voulait savoir d'où venait ce lait et qu'elle était
la recette secrète qui le rendait si merveilleusement picoteux. Serge
feignait ne rien savoir.
"C'est une vache bien rare. Autrefois, elle donnait du lait sur.
Depuis qu'elle est chez moi, elle pète de santé et son lait fait des
merveilles".
Personne ne réussissait à lui faire avouer la vérité, que la source du
petit miracle était à quelques pas de sa maison, sur les sentiers de la
montagne. Et personne n'a jamais surpris la vache et son maître
durant leurs randonnées en montagne.

De longues années se sont écoulées et le jour fatidique est arrivé où
Tristoune a rendu l'âme. Elle s'est éteinte paisiblement, apparemment
heureuse d'une vie qui avait fini en beauté.
Ce n'est que des années plus tard, sur son lit de mort, que Serge a,
enfin, confié le secret de Tristoune et de son lait picoteux.
Si en visite à la campagne, vous voyez une vache mélancolique qui
écoute les oiseaux, mugit tristement et contemple la lune, dites-vous
que c'est peut-être une Tristoune qui rêve à une lointaine montagne qui
distribue paix et énergie. Si le coeur vous en dit, allez donc voir vous
même si la montagne ne donnera pas ce picotement merveilleux.
Kees Vanderheyden
Mont-Saint-Hilaire
Printemps 2000
©1995-2005