Il y eut un jour le grand Royaume de Laetitia, gouverné par un Roi
joyeux qui avait deux qualités enviables: la compassion et le courage.
Le royaume était prospère, le palais royal magnifique, l'armée puissante
et les sujets paisibles et heureux. Le Roi était respecté et même
aimé. Comme dans tous les royaumes, il y avait bien sûr des pauvres et
des oubliés, à Laetitia, qui vivaient dans un quartier gris. On ne les
voyait pas souvent.

Comme tout royaume, Laetitia était entouré d'une grande muraille
crénelée percée d'immenses portes de fer. On ne les fermait jamais car aucun danger ne guettait le royaume.
À l'intérieur des murs se trouvaient le palais royal avec ses dépendances, la Cathédrale, le grand parc pour le peuple, le cimetière, la caserne, le quartier des ouvriers et le quartier de marchands. En plein centre du quartier des marchands
trônait une grande tour, construite en bois noble et haute de 100
mètres. Le drapeau royal, marqué d'une étoile dorée, flottait fièrement sur le sommet de la tour. Dans cet édifice prestigieux logeaient les marchands les plus prospères avec leurs bureaux et leurs boutiques. La
tour faisait la fierté de tous les sujets du Roi et l'envie des autres
royaumes moins prospères.

En effet, la beauté des royaumes des
lointaines contrées pâlissait à côté de celle de Laetitia. Ils n'avaient
pas ni les grandes tours, ni de grands parcs, mais bien des cimetières,
pleins de petites croix blanches, qui rappelaient les soldats tombés
dans leurs batailles passées.
À Laetitia, tout respirait la paix et la prospérité, car le royaume
était tellement fort que personne n'osait même penser l'attaquer. Cette
paix avait toutefois un côté gênant: le Roi et son armée s'ennuyaient
ferme.
Tous les matins, les soldats s'entraînaient sans conviction et
l'après-midi ils passaient leur temps à jouer aux cartes. Le Roi se
consacrait aux promenades dans son jardin et aux réunions avec ses
conseillers destinées à assurer la prospérité du royaume et de ses
sujets.
Le Roi ne doutait pas que son royaume était un paradis de paix
et de bonheur car il avait toujours pris les bonnes décisions, inspirées
par sa sagesse et son courage.

Tous les matins, dès les premiers rayons du soleil, un garde de la
cour donnait trois coups de trompette pour annoncer le début de la
journée de travail. Alors, le petit déjeuner consommé, les marchands se
hâtaient vers leurs boutiques, les enfants vers l'école, les soldats
vers les terrains d'entraînement et le Roi et ses conseillers vers la
salle du conseil.
On y rencontrait aussi le Fou du Roi, un personnage
franchement farfelu, qui proférait parfois des paroles dérangeantes,
mais qui se tenait généralement, discret, à terre à côté du souverain.

À
la fin de l'après-midi, trois autres coups de trompette annonçaient la
fin du labeur et le début d'une soirée de détente.
À Laetitia les journées se suivaient ainsi paisiblement et toute la vie
baignait, pour ainsi dire, dans l'huile. Personne ne se doutait que
quelque part, il y avait des hommes remplis d'envie et de haine qui
préparaient un crime horrible.
Un beau jour, ces hommes ont cassé la paix bienheureuse de Laetitia.
Peu
de temps après les coups de trompette du lever de soleil, ils sont
sortis, on ne sait d'où, et se sont dirigés, déguisés comme des
marchands, vers le quartier des affaires.
Ils ont attendu que les enfants
soient à l'école, les soldats à l'entraînement et les marchands dans
leurs bureaux, pour s'installer silencieusement au centre du quartier des
marchands. Ils ont entouré la grande tour si fière de Laetitia d'une
couronne de paille sèche et de seaux remplis d'huile. Ils ont bloqué
les portes et ont mis le feu. Puis ils ont disparu.
Une femme, qui
habitait près d'une des portes de fer du royaume, avait vu un groupe
d'hommes se sauver à vive allure, mais elle ne s'était douté de rien.
La tour majestueuse s'est rapidement transformée en flambeau géant. On
ne voyait que flammes vives et fumée noire qui montaient vers le ciel et
voilaient le soleil. Les marchands et leurs serviteurs emprisonnés à
l'intérieur ne pouvaient ouvrir les portes et hurlaient de douleur et de
désespoir. Les soldats, alertés, ont accouru pour éteindre le feu à grands jets d'eau, mais rien ne pouvait éteindre cet horrible brasier.

Le beau royaume de Laetitia résonnait des pleurs et lamentations des
femmes et enfants et des cris impuissants des soldats. L'horreur avait
chassé la paix du royaume.
Entre-temps, la garde royale avait frappé à la porte de la salle du
conseil pour avertir le Roi. Elle expliquait qu'il s'agissait d'un
horrible crime commis par une bande d'étrangers qu'une femme avait vu
s'enfuir par les portes de fer.
Le Roi secoué mais ferme avait immédiatement pris en main la vie du
royaume.
Entouré de ses conseillers, il est allé consoler les sujets
affligés et encourager les soldats qui combattaient les flammes.
Le feu
épuisé, pendant que les soldats fouillaient dans les décombres de ce qui
restait de la grande tour, le Souverain a invité ses sujets dans la
grande cathédrale où il a prié avec ses sujets et leur a généreusement
offert sa sympathie et tout le réconfort dont disposait le royaume. Le
Roi demandait qu'on mette tous les drapeaux en bernes et qu'on interdise
les jeux publics par respect pour les victimes de l'incendie.

De retour au palais, il réunit son conseil pour trouver les moyens
d'éliminer les criminels qui avaient commis l'horrible méfait contre ses
sujets innocents. Après de longues délibérations secrètes, le Roi avait
décidé que dans trois jours il présiderait une grande cérémonie de deuil
et de souvenir au cimetière royal. C'est là qu'il annoncerait les
mesures décidées en conseil pour rassurer ses sujets et protéger le
royaume.
Le Fou du Roi avait écouté d'un air sombre les délibérations du
conseil.

Le jour de deuil venu, les gens ont accouru au cimetière autour du
souverain, protégé par une haie de soldats en armes. Un lourd silence
enveloppait la foule. La garde d'honneur a sonné la trompette tournée
vers le ciel au dessus des cercueils couverts de draps funéraires. Une
chorale chantait le "Dies Irae" ponctué des sanglots des familles
éprouvées.
Puis le Roi s'est levé. Le fou du Roi se tenait à ses côtés.


- Mes chers sujets. Votre deuil est le mien, vos larmes coulent sur mes
joues. Mon coeur souffre de la blessure qui a déchiré vos coeurs. Vos
chers disparus sont comme mes enfants abattus par des mains criminelles.
Jamais nous ne pourrons oublier cette immense tristesse provoquée par la
mort des nôtres et par la destruction du symbole de notre industrie et
fierté. Que Dieu vous console et vous aide.
Pour ma part, avec l'appui
de mes conseillers, j'ai pris une décision: nous allons nous venger du
crime commis par ces hommes d'autres royaumes. Nous enverrons nos
messagers dans tous les royaumes pour leur dire notre colère. Notre
vengeance frappera les criminels et les pays où ils vivent. La
vengeance est la seule douceur pour nos coeurs meurtris. Nos morts
seront vengés. Je ne doute pas que la vengeance nous apportera une
consolation à la mesure de notre tristesse...
À chaque fois que le Roi prononçait le mot "vengeance" les familles
baissaient la tête et le Fou du Roi fronçait les sourcils.
À la troisième fois où le Roi a clamé le mot "vengeance", il y a eu un léger
tremblement suivi de bruits sourds venant du coin du cimetière plein de
petites croix blanches où reposaient les soldats morts à la guerre.
Le Roi a interrompu son discours et tous les regards se sont tournés vers
ce coin obscur où la terre commençait à remuer. Le spectacle était
macabre et fascinant. La foule était paralysée de peur.
Seul le fou du
Roi demeurait calme.

Les petites croix semblaient ébranlées, se penchaient et tombaient une
à une. Sous chaque croix la terre s'est ouverte et un squelette de
soldat habillé de lambeaux et coiffé d'un casque rouillé s'est lentement
levé. Ils n'avaient pas l'air menaçants mais terriblement lugubres. La
foule était tellement effrayée par le spectacle que les gens se sont
enfuis du cimetière, laissant là les cercueils de leurs disparus.
Le
Roi, le fou du Roi et les conseillers restaient là immobiles, livides,
entourés des soldats prêts à attaquer.



Durant de longues minutes, toutes les tombes des soldats se sont
ouvertes et une armée de fantômes s'est avancée vers le Roi. L'air était
baigné dans une odeur de mort et de terre humide. On entendait d'abord
le cliquetis des os. Puis une puissante lamentation lancinante s'est
échappée des têtes des morts.
Le Roi inquiet s'est tourné vers ses conseillers comme pour savoir quoi
penser ou quoi faire. Ils étaient tous muets et gris de frayeur.
Alors
le Fou du Roi s'est approché du souverain et lui a dit d'une voix ferme:
- Sire, le Roi, votre appel à la vengeance a réveillé ces morts et avec
eux les souvenirs de leurs misères. Vous entendez leurs lamentations.
Ces hommes qui ont péri au nom de la vengeance vous supplient de ne pas
répondre à la violence faite à votre peuple par la vengeance, car elle
est aveugle et anéantit coupables et innocents. Pour bannir le crime, la
justice est meilleure conseillère que l'esprit de vengeance.

Une rumeur plus forte venant de l'armée fantomatique disait son accord
avec les paroles du Fou du Roi. Les conseillers étaient stupéfaits de
l'audace du Fou et commençaient à rouspéter, mais le Roi leur faisait
signe de se taire.
Les morts et leurs misères avaient ébranlé la volonté du Roi. Il s'est
recueilli un instant puis il a lancé à la foule en haillons:
- Soldats, Je vous ai entendu. Je vous ai compris. Je choisirai la
justice qui vise les seuls criminels. J'épargnerai les sujets innocents
des autres royaumes. Que Dieu nous vienne en aide. Vous pouvez retourner
en paix.
L'armée de la mort s'est retournée, silencieuse, et les soldats des
guerres passées sont retournés au lieu de leur dernier repos. Les
petites croix se sont redressées et le silence est revenu dans le grand
cimetière.



Le Roi, le fou du Roi, les conseillers et les soldats ont quitté le
cimetière pour entreprendre la tâche difficile de pratiquer la justice
et de trouver les coupables du drame de la grande tour. Le souverain a
envoyé ses messagers dans les autres royaumes pour annoncer qu'il ne
chercherait pas la vengeance mais la punition des coupables et qu'il
avait besoin de leur aide.
Les années qui ont suivi ont été longues et pénibles. D'abord pour les
familles des disparus qui avaient le coeur serré chaque fois qu'ils
passaient devant le lieu où la belle tour se trouvait. Ils craignaient
aussi le retour des criminels.
Les soldats du Roi, aidés des autres
régions, avaient petit à petit traqué et trouvé la poignée d'hommes
responsables du tragique incendie. Ils avaient été jugés et mis derrière
les barreaux.
Encouragés par le Roi et soutenus par les parents et amis, les
habitants de Laetitia avaient petit à petit retrouvé la paix et même un
peu de leur fierté. La justice avait triomphé. Pas une goutte de sang
innocent n'avait été versée. Le mal avait disparu.
Le Fou du Roi pouvait
être fier.

Le mal vaincu, c'était le temps de fêter. Le Roi avait donc décrété
une semaine de festivités qui commenceraient par la plantation du
drapeau royal à l'endroit de la future nouvelle tour. Les soldats
avaient coupé un vieux pin haut de 20 mètres et l'avaient transformé en
mât. Il pointait droit vers le ciel sa fière flèche. Les soldats
attendaient le signe du Roi pour hisser le drapeau royal.
Le Roi, habillé de ses plus beaux vêtements, s'est adressé à la foule:
"Chers sujets. Voilà un grand jour pour Laetitia. Le crime a été puni.
La justice a régné. La paix est revenu. Nous pouvons rebâtir le
symbole de notre prospérité: la tour. Ce drapeau est le symbole de
notre fierté retrouvée. Levez-le !"

Sous les applaudissements et les roulements des tambours, les soldats
ont déplié le drapeau royal et ont pris la longue corde pour le hisser
vers le sommet du mât. Le drap marqué de l'étoile dorée a commencé son
ascension solennelle. La foule regardait fièrement l'étoile qui se
dirigeait vers le ciel.
Puis, subitement, la drapeau s'est arrêté au
milieu de sa course. Les soldats avaient beau tirer sur la corde. L'étoile ne montait plus.
Au début, on a cru à un petit ennui
temporaire. La corde était probablement coincé. Rien n'y fit. La corde
pendait parfaitement droite, le crochet en haut du mât était bien
ouvert. Le drapeau refusait de monter.
La foule a cessé d'applaudir, les
tambours ont déposé leurs baguettes, les soldats étaient consternés. Ils
tiraient de toutes les forces. L'étoile ne bougeait plus.

Le Roi murmurait à ses conseillers:
- Quelle malchance. J'espère que ce n'est pas un mauvais présage.
Qu'est-ce qu'on fait maintenant ?
Puis s'adressant à la foule:
- Un peu de patience mes chers sujets.
Alors le Fou s'est approché. Les fous disent souvent des choses
étonnantes, qui peuvent faire rire ou faire grimacer.
Le Fou s'est courbé bien bas devant le Roi et lui a soufflé dans
l'oreille :

- Sire le Roi. Le drapeau ne monte qu'à mi-mât, car le travail n'est
pas terminé. Vous avez pratiqué la justice. Vous avez arrêté et puni les
coupables et ramené la paix dans le royaume, mais, permettez-moi, les
sentiments qui ont poussé les criminels à poser leur geste sont encore
là. Ils peuvent pousser d'autres à les imiter un jour.
L'envie n'a pas
disparu, ni le désespoir ou même la haine de ceux qui ne partagent pas
notre prospérité.
Le drapeau montera quand tous partageront le même
bonheur. C'est la compassion qui fera monter l'étoile dorée.
Le Roi ne savait pas s'il devait croire son étranger conseiller. Il a
ordonné aux soldats de faire une nouvelle tentative de monter le
drapeau, avant de se résigner à terminer la cérémonie.
Les festivités ont commencé. Les gens ont mangé du buffet préparé par
la cour et ont bu des rivières de bon vin. Ils ont dansé et
chanté... mais le drapeau est resté à mi-mât en attendant que la
compassion suive le travail fait par la justice.
On ne sait pas si le Roi et le peuple de Laetitia ont réussi à suivre
les paroles du Fou du Roi, mais on dit que le drapeau est un peu plus
haut sur le mât. La belle tour de Laetitia n'est pas encore construite
mais les pauvres du Royaume ont reçu, paraît-il, de nouvelles maisons
avec des petits jardins et de beaux lampadaires et les enfants qui y
vivent sont moins pâles.
Peut-être qu'un jour le drapeau avec son étoile dorée flottera sur la nouvelle tour. Le Fou du Roi sera content.


Kees Vanderheyden
Mont-Saint-Hilaire
25 septembre 2001
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