la blague que Puck a faite à Alexandre


Ce matin là, les enfants étaient partis se promener de l'autre coté des fils barbelés, dans la grande prairie.
Ils savaient que ce n'était pas dangereux parce qu'il n'y avait pas de taureau, mais seulement les vaches d'Alexandre, le fermier, et leurs veaux.
Mais il ne fallait tout de même pas jouer avec les jeunes veaux parce que leurs mères auraient eu peur, et voulu les défendre.
C'est pourquoi ils avaient dit à Prune et Jinn, les chiennes, de ne pas venir avec eux, car elles ne pouvaient jamais s'empêcher de leur courir après.

Tous les quatre, ils voulaient trouver une cachette, un lieu secret où ils installeraient leurs trésors et où ils joueraient sans que les grandes personnes y viennent, sauf si on les invitait.
Alors, ils longeaient la haie, en regardant où serait le meilleur endroit, même s'il était nécessaire de l'arranger.
Et tout d'un coup, ils sûrent que c'était là qu'il fallait installer leur cabane.

C'était un recoin piétiné par les vaches, où il n'y avait donc plus de mauvaises herbes, et il était protégé des regards par des arbres et des buissons, ce qui fait qu'il était caché de partout.
Il était assez grand pour qu'on y mette une table et des chaises.
Ils se mirent à travailler pour que cette cabane devienne aussi confortable que possible. Il fallait d'abord la nettoyer, en jetant au loin les bouses sêchées que les vaches avaient laissées, et quand ce fut propre par terre ils se répartirent les tâches.

Cécile et Pauline entrelaçaient les petites branches de noisetier, qui sont si souples et si solides, pour faire comme un mur du coté de la prairie, en aménageant une fenêtre au milieu du mur.
Pendant ce temps là David et Xavier étaient partis au tas de bois chercher des bûches qui serviraient de table et de chaises.
En s'y mettant à deux ils pouvaient en rapporter de plus grosses.
Ils savaient bien que Mamie ne serait pas fâchée qu'ils en prennent, à condition que ce ne soit que quelques unes.

Au bout d'un certain temps, la cabane avait pris un air coquet, comme si elle était habitée depuis plusieurs jours, et ils étaient très fatigués tous les quatre.

Ils s'assirent sur les bûches pour se reposer quand soudain Puck apparut à la porte de la cabane et leur dit :
- Vous avez fait du bon travail et bien mérité de souffler un peu.
Je vous ai apporté des prunes pour fêter votre nouvelle maison.
Il y a même ici des feuilles d'érable pour servir d'assiettes.

Et il posa sur la table en rondin une grosse poignée de prunes bien mûres, encore toutes chaudes de soleil.
Pendant que chacun croquait dans la sienne, il continua :
- Savez-vous que c'était ici la maison de Ventre-A-Terre, quand il m'a aidé a faire cette fameuse farce à Alexandre ?

Alors tout le monde se mit à parler en même temps.
David demandait : "quelle farce ?" pendant que Cécile questionnait : "qui est Ventre-A-Terre ?" tandis que Xavier et Pauline voulaient savoir si la cabane avait été habitée longtemps.

Puck se mit à rire.
- Pas tous à la fois, s'il vous plait, mais je vais répondre à toutes vos questions.
Oui, Pauline et Xavier, cela a été plusieurs années la tanière de Ventre-A-Terre, mais il n'utilisait pas autant de place que vous parce que, Cécile, Ventre-A-Terre est un serpent, une couleuvre d'environ un mètre de long, et il a seulement besoin d'un trou bien caché pour dormir.
Cécile interrogea, un peu inquiète :
- Un serpent, mais c'est dangereux ! Est-ce qu'il va revenir ?
Puck la rassura immédiatement :
- Mais non, Ventre-A-Terre n'a jamais fait de mal à personne. C'est une couleuvre qui se nourrit de petites bêtes comme des souris des bois ou des musaraignes, et il a encore plus peur de vous que toi de lui. Sois tranquille, tu n'as rien à craindre. De toutes façons, il est parti depuis longtemps.

serpent

Mais David n'avait pas oublié sa question, et répéta :
- Quelle farce avait donc fait Ventre-A-Terre ?
Puck répondit :
- Ah oui, c'est vrai, je ne vous ai pas dit l'histoire.
Prenez donc encore une prune pendant que je vous la raconte. Il faut les manger quand qu'elles sont chaudes de soleil, c'est bien meilleur.

Ventre-A-Terre avait choisi cet emplacement comme maison parce que c'est merveilleusement à l'abri.
Il y a aussi une autre raison que vous comprendrez quand j'aurai fini l'histoire.

A cette époque, il n'y avait pas encore de machines à traire, et Alexandre faisait la traite à la main, aidé de sa femme et de ses enfants quand ils étaient là.
Un soir, il s'aperçut qu'une de ses vaches, qui s'appelait Rosette, avait moins de lait que d'habitude.
C'était justement une de ses meilleures laitières, elle donnait beaucoup de lait.

Tout d'abord, il ne s'inquiéta pas car il se dit que cela arrivait à toutes les vaches de temps en temps.
Mais cela recommença.
Tous les soirs, elle avait maintenant de moins en moins de lait alors que le matin sa traite était pareille qu'avant.

Alexandre n'y comprenait rien.
Pourtant, Rosette avait l'air en bonne santé et pas malade du tout. Il lui prit quand même sa température, qui était normale, et fit venir le vétérinaire pour l'examiner. Elle allait très bien.

Alors, il se dit que quelqu'un venait lui chiper du lait et décida de monter la garde toute l'après midi pour l'attraper, en se cachant pour ne pas donner l'alerte.
Mais il ne vint personne, et le soir Rosette avait toujours aussi peu de lait que depuis que cela avait commencé.
Qu'est-ce qui pouvait bien se produire ?

Alexandre est quelqu'un d'obstiné, qui veut comprendre ce qui se passe, surtout quand il s'agit de ses vaches ou de son lait et qu'il a l'impression de se faire voler. Il n'aime pas ça du tout.

Il recommença donc à surveiller Rosette et se rendit compte qu'elle allait tous les soirs, un peu avant la traite, dans un recoin de la haie, justement celui-ci que vous avez choisi comme cabane, et qu'elle y restait un bon moment.

Il eut alors l'idée que c'était un gamin qui lui chapardait son lait, qu'il venait par le chemin et qu'il traversait la haie pour traire Rosette sans être vu.
La haie est très épaisse ici comme vous pouvez le constater, et c'était difficile, mais peut-être ?

Alors, il se mit derrière un buisson au tournant du chemin, pour le surveiller des deux cotés. Mais aucun gamin n'apparut.

Cependant les traites de Rosette étaient toujours aussi peu abondantes le soir, et toujours sans changement le matin.
C'était un mystère incompréhensible.

Sans doute, cela se passait pendant qu'elle allait dans la haie, car, en regardant bien, il pouvait voir que ses mamelles étaient moins gonflées après qu'avant qu'elle ne s'y cache.
Forcément, c'était là que se faisait le chapardage.

La seule solution maintenant était de surveiller le recoin lui-même.
Il grimpa sur le chêne qui est là au dessus de ta tête, Xavier, et attendit sans bouger. C'est alors qu'il trouva la clé du mystère.

J'avais aidé Rosette et Ventre-A-Terre à bien s'entendre.
Un jour, j'avais conduit Rosette ici, et montré à Ventre-A-Terre comment boire son lait.
Il a aimé ça, naturellement, et elle a été contente parce que le soir à l'approche de la traite elle avait tellement de lait que ses mamelles gonflaient beaucoup et que c'était pénible, presque douloureux.
Alors, quand on lui en enlevait un litre ou deux, elle était soulagée.

Ventre-A-Terre grimpait sur une branche, pour être à la bonne hauteur, et tétait les pis de Rosette, en trouvant le lait délicieux, beaucoup moins difficile à attraper qu'une musaraigne, et tout aussi nourrissant.
De son coté, Rosette se sentait mieux ainsi, avec des mamelles moins gonflées, et revenait tous les soirs.

Ce que j'ai pu m'amuser, de voir tous les efforts d'Alexandre, et qu'il n'y comprenait rien !

Mais lui n'était pas content du tout de cette farce.
Il prit un morceau de bois et chassa Ventre-A-Terre.
Le lendemain, il revint même avec son fusil, mais Ventre-A-Terre est craintif, il se sauva et Alexandre ne put l'attraper.
Et depuis, les traites de Rosette sont redevenues aussi abondantes qu'avant.

Cependant Alexandre a de l'humour.
Dès que sa colère fut passée, il a raconté cette histoire à plein de gens, en riant autant qu'eux de s'être fait chiper du lait par une couleuvre.
D'ailleurs, le voilà qui arrive. Il vient sans doute voir si ses vaches et ses veaux se portent bien, et leur donner de l'eau.
Alexandre est le grand copain des enfants parce qu'il leur permet de faire des choses merveilleuses, comme monter sur le tracteur, ou l'aider à la machine à traire.
Alors ils se précipitèrent pour lui dire qu'ils avaient trouvé un endroit formidable pour leur cabane, en le montrant de loin.
Alexandre se mit à rire : savez-vous que c'est là qu'une couleuvre m'a volé du lait, il y a bien longtemps ?

Et il leur raconta la même histoire.

Ils avaient l'impression bizarre qu'ils la connaissaient déjà, mais sans savoir comment, et qu'elle n'était pas complète, mais ils ne savaient pas non plus ce qui manquait.
Car bien sûr, Alexandre ne parlait pas de Puck.

Le chêne, le noisetier et l'érable avaient fait leur magie, encore une fois.

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