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1942 - Première nuit en Espagne


Nadia Gould - nadiagould@peoplepc.com

Nous étions au sommet de la montagne. L'air sentait bon et on s'est mis à crier:
- Ca sent bon l'Espagne! On est sauvé! Vive l'Espagne!

On a allumé un feu de bois et, assis devant ce feu, mon père se mit à déchirer ses papiers français. Il avait fabriqué de nouvelles fausses pièces d'identité pour nous.

Maman sortit alors de son sac une boîte de lait condensé sucré. Ce fût un délectable souper sous les étoiles pour notre première nuit en Espagne.

Mme M. de son côté avait mis une robe de chambre en taffetas grenat avec de larges manches gigot. Elle avait l'air d'une reine. On ne pouvait pas détacher notre regard de sa majestueuse tenue. Lentement elle ouvrit un grand pot de crème blanche puis, en en prenant à chaque fois du bout des doigts, elle se massa soigneusement le visage. Ce spectacle si inattendu nous donna à Lilo et à moi un vrai fou rire. J'ai du alors reconnaître que j'étais bien contente de la présence de Lilo avec qui je pouvais partager le comique de Mme M. Même Maman pouvait à peine se retenir de rire. Heureusement aussi que Mme M. était bien trop absorbée par ses soins de beauté pour faire attention à nous.
Ce soir là avec Lilo nous étions déchainées et mes parents n'ont rien dit; ils étaient si soulagés d'être enfin en Espagne.

Tout avait commencé quand maman m'avait dit:
- On va en pique-nique à la montagne. On prendra seulement un petit sac chacun. Il y aura un autre couple avec nous - des connaissances de papa - et Lilo viendra aussi

Moi je ne voulais pas vraiment que Lilo vienne avec nous. Elle allait encore passer pour ma soeur. Les gens croyaient même que Lilo était leur vraie fille et que c'était moi la fille adoptive. Mes parents étaient si gentils avec elle que j'en étais jalouse.

Avant de venir vivre avec nous Lilo habitait une résidence forcée tout à côté de notre maison à Marseille. C'était le gouvernement français de la zone libre qui l'avait interné avec sa famille. Je ne la connaissais pas bien et en plus elle avait un an de moins que moi.

C'était en automne 1942, un peu avant que maman nous parle du pique-nique à la montagne, que la mère de Lilo était venue nous voir. Les français venaient d'arrêter son mari pour l'envoyer dans un camp de travail en Allemagne. Elle était désespérée parce qu'il était sérieusement malade. Elle avait le choix entre partir avec lui ou rester en résidence forcée avec Lilo. Elle supplia ma mère de garder Lilo jusqu'au départ d'un bateau qui devait emmener un groupe d'enfants en Amérique. Lilo avait un oncle aux États-Unis chez qui elle pourrait aller. Ma mère promit sans un moment d'hésitation de s'occuper de Lilo jusqu'au départ du bateau.
Mais, très peu de temps après l'arrivée de Lilo chez nous, mon père nous annonça que nous devions d'urgence quitter Marseille. Les Allemands allaient occuper la zone libre d'un jour à l'autre.
- Les Allemands arrêtent tous les juifs... ça va mal pour nous! On ne peut plus attendre d'avoir des nouvelles de nos amis partis pour l'Espagne avant nous. Le guide qui leur avait fait traverser la frontière insiste lui aussi pour que nous partions immédiatement. Il a dit que ce sera sans doute son dernier voyage C'est devenu trop dangereux de traverser illégalement la frontière.

J'avais presque treize ans et je ne savais pas ce que c'était "être juif". Je me demandais ce que voulaient dire "les juifs"? Je savais que mes parents étaient russes. Ils avaient un accent étranger lorsqu'ils parlaient le français. J'avoue même que leur accent me faisait honte parfois, surtout lorsqu'on était en public. Ce n'était pas très bien vu les accents étrangers. Moi, j'étais française, née à Strasbourg, et j'étais très fière d'être française. À l'ecole on me faisait toujours représenter l'Alsace quand on étudiait les provinces de France. J'aimais la Révolution et Molière et Balzac. Et tout d'un coup j'étais juive! sans même savoir pourquoi! Maintenant on devait tout quitter - je n'étais plus française -? Quelle injustice... j'avais du mal à comprendre ce qui nous arrivait.

Mes parents ne m'avaient jamais parlé de religion. Nous avions toujours été athées. En classe d'histoire la maîtresse nous avait bien dit que la France avait beaucoup perdu en persécutant les protestants. Je me souviens que ça m'avait impressionné qu'ils soient tous partis de France et je me disais me voilà, moi, juive, obligée de partir aussi.

Le jour de notre départ nous avons fait connaissance avec Mr. et Mme M. à la gare. Ils étaient aussi du "pique-nique". Mme.M portait plusieurs énormes sacs. Elle était maquillée comme une vedette de cinéma. Je n'avais pas l'habitude d'être si près d'une femme autant maquillée et si parfumée. Ses cheveux étaient noirs comme des ailes de corbeaux. Tout le monde la regardait... jusqu'à ses pieds car elle portait des souliers dernière mode "à plateformes élevées". Monsieur M., son mari, était gros et chauve. Il semblait plus âgé mais aussi plus aimable que sa femme. Elle, elle avait l'air très énervée. Ils parlaient tous les deux avec cet accent étranger, un peu comme celui de mes parents.

À Perpignan le guide nous avait rejoint et nous avons pris un autobus pour la pleine campagne. Ensuite nous avons commencé à marcher le long de petits sentiers. Il faisait doux. Le guide avait emmené son fils de 14 ans dans cette étrange balade. Il était beau; et Lilo et moi étions du même avis. Sa présence ajoutait beaucoup au plaisir de notre promenade. On se racontait des histoires amusantes et on riait sans se rendre compte du temps qui passait.

À la tombée du jour le guide nous a dit:
- Ca y est! Vous êtes arrivés en Espagne. Vous ne craignez plus rien et c'est à nous de nous dépêcher de rentrer en vitesse.
Le guide était pressé de nous laisser.

On s'est réveillé au son de clochettes. Des vaches broutaient à côté de nous. Elles étaient nonchalantes et nous regardaient à peine. Je me disais "ce sont des vaches espagnoles", et, pour la première fois, je me rendais compte que l'Espagne était mon premier pays étranger. Jusqu'à présent je n'avais jamais quitté la France. À ce moment là je me suis dit qu'enfin je vivais de vraies aventures.

Nous n'avions plus rien à manger et, ce matin-là, mon père du admettre que le guide nous avait bel et bien abandonné et qu'on était perdu, quelque part en Espagne. On ne savait même pas où se trouvait le premier village.

Enfin, au loin on aperçut des gens et mon père se précipita vers eux en criant fièrement en espagnol: "Buenos dias"!
- Ah! mais mon bon monsieur vous êtes en France ici! L'Espagne c'est de l'autre côté de ce grand fossé! mais à mon avis vous n'y arriverez jamais avec les femmes et les enfants. Il y a la police et les chiens... Quel malheur! et encore c'est une chance que nous soyons là aujourd'hui;... on ne vient voir les vaches qu'une fois tous les trois mois.
- Nous allons traverser le fossé nous dit mon père.
Mr. M. se mit à pleurer. Il disait:
- Je ne peux plus continuer - partez sans moi.
Mme M., affolée, lui lança une gifle! Et Lilo et moi avons encore recommencé à avoir le fou rire. Mon père en colère dit à Mr. M.:
- Que vous veniez ou que vous restiez ça m'est égal, mais si vous décidez de venir vous allez me suivre sans dire un mot.
Mme.M. dit à mon père
- On vous suit, et je me charge de lui. On ne peut pas rester seuls.

Cette fois nous n'étions plus en promenade. Il n'y avaient plus de sentiers à suivre; on marchait entouré de broussailles; il y avaient des épines partout. Et monsieur M. grinchait tandis que sa femme lui lançait des coups de pied pour le faire marcher plus vite. Elle était extraordinaire - une véritable acrobate sur ses hautes plate-formes! Elle ne se plaignait pas. Elle aidait son mari toutes les cinq minutes pour retirer les cailloux de ses chaussures. Nous aussi nous marchions sans nous plaindre. On avait soif et il faisait chaud. Mon père nous pressait et il était inquiet. Il nous portait sur le dos de temps en temps pour nous éviter les épines . Au loin on entendait les chiens aboyer et on entendait des coups de fusils... de chasseurs? de policiers? On ne voulait pas rencontrer les français et on espérait bien être arrêté par la police espagnole.

Lorsque la nuit tomba des carabiniers espagnols nous ont enfin arrêtés. Ils portaient des casquettes en cuir verni qui ressemblaient à des casseroles à l'envers. Nous étions fatigués et nous avions toujours aussi faim mais ils nous ont fait marcher encore une heure. Enfin on s'est arrêté chez une grosse dame qui nous attendait devant une porte, une louche à la main. Le couvert était mis mais sans couteau, car nous étions des prisonniers. Notre hotesse s'en excusa et nous servit, sans plus nous faire attendre, une savoureuse soupe de légumes comme on n'en avait plus mangée depuis la guerre, avec du bon pain de seigle et du gros vin rouge. Monsieur M. a beaucoup bu ce soir là. Il faisait rire nos gardiens mais, ce soir là, Lilo et moi étions bien trop fatiguées pour rire encore.

Après le souper on nous a emmené nous coucher à quelque pas de la maison. Il n'y avait pas de lumière et on n'y voyait vraiment pas grand chose. Nous nous sommes couchés sur la paille. Monsieur M. a vomi. Ca ajoutait aux odeurs des animaux qui ronflaient à côté. J'avais mal au coeur.

Le lendemain le souffle des cochons nous a réveillés. Je me demandais qui nous réveillerait le lendemain matin... nous avions déjà eu les vaches puis ce matin là les cochons... Une porcherie avait été notre premier hôtel en Espagne!

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