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Au Portugal


Nadia Gould - nadiagould@peoplepc.com

- Vous ne nous aviez pas dit que vous auriez des enfants avec vous! On ne peut pas vous faire passer la frontière avec une petite de trois ans! C'est bien trop dangereux!
- Ne vous inquiétez pas, nous vous payerons en plus. On ne peut tout de même pas la laisser là.

À la date du départ, de "notre" bateau pour la Colombie, nous n'aurions déjà plus le droit d'être en Espagne. Il fallait donc quitter Vigo sans attendre ce fameux bateau. Mon père et Monsieur L. avaient cherché des contrebandiers pour nous faire passer la frontière de l'Espagne au Portugal. C'était difficile; les contrebandiers préféraient transporter des marchandises que d'avoir à faire avec des personnes vivantes et surtout remuantes comme des enfants.

En attendant de quitter l'Espagne, Lilo et moi, nous nous promenions en ville. Tôt le matin je me rendais au port. J'aimais regarder l'arrivée des pêcheurs qui jetaient sur les quais des grands filets pleins de poissons argentés. Le soleil les faisait briller comme des étoiles. Je ne cessais d'être étonnée par tout ce que je voyais en Espagne. Je me disais "je suis en Espagne; les gens parlent l'espagnol; ils vivent, mangent et boivent; ils sont chez eux et ils ne sont pourtant pas en France". J'avais du mal à croire que l'on pouvait vivre en dehors de la France. Au cours d'histoire à, l'école, on nous avait bien parlé des autres pays, mais je ne m'imaginais pas qu'ils existaient pour de vrai. C'est à Vigo où j'ai eu le temps de vraiment observer une nouvelle culture, à Vigo où tout le monde était vêtu de noir et semblait triste et mystérieux.

Dans le train qui menait à Vigo nous avions rencontré une famille espagnole qui devait elle aussi prendre ce bateau pour la Colombie. Ils étaient très contents de pouvoir partir et de quitter le vieux monde.
- On va se revoir sur le bateau, disait le père, on mangera à la même table! c'est promis. Et, qui sait, on pourra peut-être faire des affaires ensemble dans le nouveau monde, avait-il ajouté tout content.

C'était gênant de leur mentir et de ne pas pouvoir leur expliquer que nos visas étaient faux, que nous, nous ne prendrions pas ce bateau. Nous les avions rencontrés plusieurs fois en ville et on avait encore échangé des plaisanteries et des promesses de se revoir . C'était triste de s'habituer à l'idée de les revoir sur le bateau que nous ne prendrions jamais.

À trois heures du matin, alors que nous étions près de la frontière hispano-portugaise, le contrebandier, qui avait finalement accepté de nous aider, nous dit:
- Vous allez venir chez moi. La lune brille trop aujourd'hui pour passer la frontière. Ne faites pas de bruit ! Attendez que me enfants soient partis à l'école. Voici des caramels pour la petite - fourrez sa bouche de caramels! Faites attention aussi aux voisins . Ils peuvent nous dénoncer. Soyez très prudents! arrêtez vous de respirer au moindre bruit!.

En nous disant cela il regardait la petite Nicole d'un air très inquiet. Et pourtant Nicole était sage comme si elle sentait et comprenait tout le danger de la situation.

Nous étions tous ensemble dans une jolie chambre qui sentait la cire et, à travers les fentes des rideaux tirés, on pouvait voir la lumière du jour. Puis nous avons entendu le bruit des enfants qui se préparaient pour l'école et ensuite la porte de la rue se fermer. Ouf! ils étaient partis. La femme du contrebandier nous a alors gracieusement apporté une grande tasse de chocolat avec du pain beurré. Quel délicieux petit déjeuner - nous n'avions pas mangé depuis tout un jour.

Et, de nouveau, nous nous sommes mis à attendre la nuit, en chuchotant de peur de faire du bruit bien qu'il n'y ait plus personne à la maison.

J'inventais des histoires pour amuser la petite Nicole. C'est avec plaisir que je m'occupais d'elle. Elle était tellement coquette. Elle voulait toujours savoir si elle était bien coiffée et si ses yeux étaient bien bleus. Je lui faisais des tresses et jouais avec elle comme si c'était une poupée. Moi qui n'avais jamais aimé jouer à la poupée quand j'étais petite! Elle m'écoutait et faisait tout ce que je voulais - j'étais ravie.

La nuit venue, la lune était encore plus brillante que jamais mais le contrebandier nous expliqua qu'on ne pouvait plus attendre:
- Les policiers qui nous aidé à vous faire passer sont de service aujourd'hui - mais attention ils ne sont pas tous dans le coup- on doit faire attention.

Encore une fois il nous ordonna:
- Ne bougez pas! faites les morts! Donnez des caramels à la petite! Vous voyez ces champs de blés? on doit les traverser en courant. Les grandes personnes doivent se baisser.

Nous, les enfants, nous pouvions nous tenir debout, le blé nous dépassait largement la tête. On courait à toute vitesse. Les épis nous chatouillaient le visage et je tenais la petite Nicole par la main; dans mon autre main j'avais les caramels!
- Pour moi les caramels! disait-elle en me suivant.

Puis ils nous ont dit de nous allonger à plat ventre dans le fond des barques qui nous attendaient de l'autre côté des champs. Très lentement on a traversé la rivière. On entendait les gouttes d'eau qui tombaient des rames en l'air. Ils ramaient à l'unisson et parfois s'arrêtaient, on ne savait pas pourquoi; on respirait à peine dans le fond des barques. Je me demandais si on y arriverait, si, à la fin, on serait sauvé. Mais je n'osais même pas avoir peur dans cette nuit de malheur où tous les bruits étaient amplifiés, surtout ceux de nos coeurs.

Enfin nous sommes arrivés de l'autre côté de la rivière. On était au Portugal! Cependant il fallait encore qu'on reste caché dans une toute petite cabine dans laquelle les contrebandiers avaient l'habitude de garder leur marchandise. Nous étions là, tous assis sur des caisses; il n'y avait pas de place mais nous avons dormi toute la journée, assis sur ces sacs et ces caisses. Nous attendions qu'on revienne nous chercher. Là encore les contrebandiers devaient s'assurer que les policiers qui allaient les aider étaient de service. Ils devaient nous accompagner jusqu'à la gare et nous procurer des laissez-passer. Ce jour là nous n'avons rien eu à manger et j'avais la gorge sèche. On ressemblait à des bêtes traquées.

Le soir heureusement tout était arrangé et on pouvait prendre le train. On avait obtenu des papiers qui nous faisaient passer pour sourds-muets. Ce voyage dans le train portugais fut pour moi le moment le plus pénible de toute notre odyssée depuis notre départ de France: ne pas pouvoir se parler durant tout le trajet et surtout cette peur de laisser s'échapper un mot, était une torture qui m'a marquée jusqu'à ce jour.

Lisbonne! Nous y étions quand même arrivés mais nous ne savions pas ce qui nous arriverait maintenant. Et je pensais en moi même: "je suis dans un deuxième pays étranger! Je suis au Portugal".

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