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Une mouette tournoya dans le ciel gris... 23 décembre 1781... Après un interminable voyage de 30 semaines, la "Marie-Caroline", navire négrier nantais jaugeant 300 tonneaux, était en vue des côtes françaises. Toutes voiles dehors, le deux mâts rapportait des Antilles sa précieuse cargaison de coton, sucre, rhum...

Le capitaine Boisboeuf était satisfait. Lors de la traite des Noirs, Kpengla, roi du Dahomey, livra aux Français 350 nègres contre des vieux fusils et de la pacotille. Puis le vaisseau appareilla de Ouidah, en Afrique, pour la Martinique, chargé d'esclaves entassés dans l'entrepont. Après une terrible traversée de l'Atlantique, le brick mouilla enfin à Fort de France pour vendre les nègres aux planteurs. Un prince acheta une jeune Noire prénommée Alosi pour en faire présent à Louis XVI. Pour l'amener en France elle fut confiée à Hoel, le mousse. Elle devint son amie et il décida de la sauver.

Dans l'estuaire, les gabiers affalèrent quelques voiles et la Marie-Caroline accosta bientôt à Paimboeuf.

Quand les denrées coloniales furent transportées sur les gabares, Boisboeuf ordonna de percer un tonneau de rhum...

Au crépuscule, profitant de l'ivresse de l'équipage, Hoel libéra Alosi et ils se glissèrent dans la Loire. Luttant contre le courant, les fuyards nagèrent pour gagner la rive opposée.
Hoel savait qu'ils trouveraient asile au Couvent des Cordeliers à Savenay, où, orphelin, les moines l'avaient élevé avant d'être marin. Ils allaient atteindre la berge quand M. Frédéric, le second du navire, les aperçut.
    "Laissez les chopines de rhum !
    Les chaloupes à l'eau ! Ce traître d'Hoel s'enfuit avec la négresse !
    Attrapez-les, vos vies en dépendent ! hurla-t-il.
 Bientôt, l'équipage souquait ferme vers les fugitifs. Haletants, Hoel et Alosi s'enfoncèrent dans les marais. Le garçon l'entraînait dans l'obscurité de la nuit.
    "Vite ! Ils sont à nos trousses ! chuchota-t-il, pas un bruit ! "
    Hélas ! A la lueur des torches, la piste fut retrouvée.

     Là ! des pas dans la vase. Ils ont filé dans les terres, triompha M. Frédéric.
    Les matelots se lancèrent à la poursuite des jeunes gens. Forçant l'allure, s'écorchant aux roseaux coupants, tombant dans la boue, Hoel et Alosi coururent dans l'espoir de découvrir une cachette. Après une fuite éperdue de deux lieues, ils atteignirent un village endormi.

    "Chut ! Ne réveillons pas les gens d'ici, ils nous dénonceraient, murmura le mousse. "

Un peu à l'écart, il y avait une chaumière qui semblait inoccupée, sans doute servait-elle de remise. Quand ils ouvrirent la vieille porte en bois afin de chercher refuge, les cris des poursuivants se rapprochaient dangereusement. Tirant Hoel par la main, Alosi désigna un bosquet de saules isolé du hameau.
    "Cachons-nous ici ! souffla-t-elle. "
    L'équipage arrivait. Hurlant et cognant avec les fusils dans les volets clos, ils réveillèrent les habitants. Terrorisés, les paysans durent sortir des maisons que les négriers fouillaient. C'est alors qu'un homme remarqua la porte entrebâillée de la chaumière inhabitée et alerta ses compagnons. Tous se ruèrent dans celle-ci, persuadés que le traître et l'Africaine s'y trouvaient.

    Alosi fixait la porte. Etrangement, elle lui rappelait celle de l'esclaverie qui la mena au vaisseau, aux chaînes et à la brûlure du fer rouge. Elle sentit son coeur se serrer et sut que la prédiction de son père, sorcier de la tribu des Fôn, s'accomplirait :      "Quand je mourrai, nos dieux te protégeront car tu seras Vodounsi, fille de magie. Alors, tu pourras venger ton peuple que les Blancs font tant souffrir, lui avait-il dit avant leur séparation."

    Alosi comprit que son père avait rendu son dernier souffle.
    Un immense chagrin l'envahit.
    Levant les mains au ciel, ses yeux de braise remplis de haine ne quittaient plus la porte :

    " Lissa, dieu du ciel, déploie tes forces du mal.
    Que ta puissance ferme cette porte.
    Que le feu jaillisse. Dàn, dieu de la vie, détruis ces hommes !"

     Dans un bruit de tonnerre, la porte se referma. Un éclair aveuglant foudroya la chaumière qui s'enflamma aussitôt. L'équipage enfermé tentait désespérément d'ouvrir la porte pour fuir le gigantesque brasier.
    Les villageois horrifiés entendaient les hurlements des marins.
    "La porte ! la porte ! Ouvrez-la ! "

    Mais l'immense incendie empêchait toute approche. Une chaleur infernale s'en dégageait. La chaumière s'écroula dans un terrible fracas. Il ne restait plus qu'un tas de cendres fumantes, tous les matelots avaient péri.
 

    Dans les dernières lueurs, les paysans virent quelque chose d'extraordinaire : la vieille porte en bois était dressée, absolument intacte.
    -La porte ! La porte ! " bredouillèrent-ils, effarés.
    Un profond silence tomba sur le village. Alors, la silhouette ricanante d'Alosi apparut sur la porte qui s'effondra et disparut àjamais.
Depuis cette nuit terrifiante, on a baptisé curieusement ce hameau :


"La Porte"

Quant à Hoel et Alosi, personne ne les revit. Seulement, on dit que la malédiction rôda longtemps sur la région. On dit même qu'un autre 23 décembre, en 1793, des gens d'un même peuple s'entre-tuèrent à Savenay.

Ecole "Le Prince-Bois" de SAVENAY Classe de CM2